‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 51 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Je regarde, ma chère fille en Jésus-Christ, la lettre en date du 11 de ce mois, que vous avez écrite à notre C. Régis, comme m'étant en partie adressée ; et je vais y répondre pour ce qui me concerne, et c'est ce qui vous concerne plus personnellement vous-même et touche à vos intérêts les plus chers et les plus sacrés... Vous avez bien raison de croire que nous sommes tous pénétrés pour vous de

la plus tendre charité ; mais croyez en même temps que cette charité ne nous rend point aveugles sur tout ce qui peut intéresser votre âme et contribuer à votre avancement dans la perfection. Née dans le sein de Dieu, la charité chrétienne a pour sœur et pour compagne inséparable la vérité. Soyez donc persuadée que ces deux sœurs seront également consultées dans ce que je vais vous dire.

Dans la situation où vous vous trouvez, livrée presque entièrement à vous-même, vivant dans une sorte d'indépendance et loin de ceux qui pourraient fixer vos irrésolutions, il n'est pas étonnant que vous éprouviez des incertitudes et que vous ne puissiez pas toujours discerner quels sont les sentiments qui vous font agir ; vous marchez comme au milieu d'un brouillard épais. Il peut se faire aussi que l'esprit de malice s'efforce d'augmenter les craintes et les inquiétudes que votre situation peut vous inspirer. Mais, comme vous le dites vous-même, Dieu vous veut dans cette situation. Cette seule réflexion doit vous rassurer ; sa divine Providence fait tout pour servir au bien véritable et à l'avantage spirituel de ceux qui l'aiment ou qui désirent sincèrement l'aimer. Jetez-vous dans son sein, abandonnez-vous paisiblement à sa conduite ; conduisez-vous en tout par la foi et non pas par l'attrait et le sentiment. La foi ne change point ; le sentiment et l'attrait sont sujets à des vicissitudes continuelles. Il ne dépend pas de nous de l'avoir ; lors même que l'attrait se fait sentir, il est plus sûr et plus parfait de se conduire par la foi. La voie de la foi est bien plus sublime ; le démon ne peut y mêler ses illusions ; il les mêle quelquefois avec l'attrait sensible dont je parle.

Si vous aviez suivi cette règle, vous ne vous seriez pas privée si longtemps de l'aliment qui fait notre force, et vous auriez regardé comme illusoire l'espoir dont vous vous flattiez de trouver votre force dans cette privation. Rappelez-vous ce que nous vous avons dit plus d'une fois sur cette conduite. Quand elle est libre de notre part, elle est toujours pernicieuse pour nous. Toute notre force vient de notre union avec Jésus-Christ et cette union se fait ordinairement par la manducation de la Sainte Eucharistie. Nous ne sommes unis à Jésus-Christ, nous ne sommes forts, nous ne sommes saints qu'à proportion que nous participions à ce divin aliment, lorsqu'il est en notre pouvoir de le faire. Si quelquefois nous n'en tirons pas co fruit principal qu'il doit produire et qui, selon la promesse de notre divin Maître, consiste dans une union plus intime avec Lui, ne croyons pas que pour remédier à ce mal il faille de nous-même nous éloigner de la Table Sainte, ou bien en approcher rarement. Ce serait en quelque sorte attribuer au peu de vertu de l'aliment céleste ce qu'on ne doit attribuer qu'à soi-même.

Quand on est assuré qu'un régime est excellent, on n'en change point, quoiqu'on n'en éprouve pas les effets salutaires ; on songe au

contraire à écarter ce qui peut nous empêcher d'éprouver ces effets. Voilà précisément ce qu'il faut faire par rapport à la Sainte Communion. Ne vous en éloignez pas ; mais approchez-vous-en avec de meilleures dispositions. Plus de recueillement intérieur, plus de vigilance, plus de mort à soi-même ; point de dissipations volontaires, celles qui sont nécessaires sont en assez grand nombre ; un grand désir de conformer en tout votre cœur aux Cœurs Sacrés de Jésus et de Marie.

Proposez-vous de vivre ainsi, d'ici à notre grande fête, et quelque peu contente que vous soyez et que vous ayez sujet de l'être de vousmême, je n'en demanderai pas davantage, non seulement pour vous permettre, mais encore pour vous engager, pour vous ordonner en Jésus-Christ de faire selon l'usage. Notre-Seigneur et sa Sainte Mère recevront avec amour votre sacrifice, et l'abondance des grâces que vous en recevrez vous fera connaître combien il leur aura été agréable, et quelle sera, même dès cette vie, la récompense de votre fidélité à leur service. Je finis en vous souhaitant mille et mille bénédictions. Priez pour moi. Je laisse à Adélaïde le soin de vous parler en mère. Portez- vous bien.

A Mademoiselle d'Esternoz (i)

Loués soient Notre-Seigneur Jésus-Christ et sa Sainte Mère.

J'ai reçu votre lettre, ma chère fille, elle ne m'a pas peu attristé, parce qu'après tout ce que je vous ai dit en public et en particulier, vous revenez toujours à vos raisonnements que j'ai déjà bien des fois combattus. Comment se fait-il que les mauvais effets qu'ils produisent ne vous font pas voir évidemment qu'ils proviennent du malin esprit ? Dieu vous a donné un bon cœur et un jugement droit ; pourquoi travailler à pervertir l'un et l'autre par de vaines subtilités que le démon vous suggère pour étouffer en vous cette douce confiance par laquelle le Seigneur vous attire, et ce trésor si précieux de la paix de l'âme que produit et entretient en vous la ferme résolution où vous êtes de ne rien refuser à Dieu et de vous conformer en tout à son bon plaisir ? Craignez que Dieu ne permette enfin que vous perdiez cette confiance et cette paix que vous travaillez à détruire et qu'il ne nous ôte le courage de vous répéter en vain toujours la même chose.

Mais vous retombez continuellement ! Quand ces chutes seraient grièves, ce que je n'examine pas, elles ne devraient ni vous troubler, ni altérer votre confiance, mais seulement vous humilier et vous faire prendre de nouvelles résolutions. Agir autrement, c'est aggraver

(i) Cette lettre, sans date, ainsi que les deux suivantes, ont été prises dans le recueil des lettres du P. de Clorivière à Mlle d'Esternoz, et classées peu après sa mort par M. de Chaffoy entre les lettres de 1799 et celles de 1800.

vos fautes et courir les plus grands risques. Votre confiance n'est point fondée sur vous-même, mais sur Dieu ; sa miséricorde est infinie. Jamais la confiance n'est plus pure que quand elle n'est nullement fondée sur nos mérites ; jamais elle n'est plus nécessaire que quand on se sent accablé sous le poids de ses péchés. Heureusement, vous finissez en montrant que vous sentez les grands avantages de la soumission d'esprit. Profitez de cet aveu et n'en éludez pas la force en vous persuadant que ce que nous disons ne convient pas à votre état, et que nous ne vous connaissons pas.

Soyez bien fidèle aux desseins de Dieu sur vous, ils sont grands. Beaucoup d'humilité, par ce moyen la crainte salutaire du Seigneur accompagnera toujours la confiance et celle-ci ne dégénérera pas en une fausse présomption. Les pénitences sacramentelles doivent être enjointes dans le tribunal. Pour les corporelles, vous n'avez pas à vous en mettre fort en peine; votre mauvaise santé vous en fournit assez d'occasions. Priez pour nous, et soyons toujours étroitement unis dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.

A Mademoiselle d'Esternoz.

J'ai su par Madame... que vous étiez en bonne santé; mais, comme vous le savez, cela n'est pas la seule chose qui nous intéresse. Ditesnous quelles sont vos occupations, vos projets ; si vous vous appliquez toujours avec soin à la poursuite de la perfection ; si vous êtes toujours fidèle à vos exercices de piété, à l'oraison, au renoncement à vous-même ; enfin si vous êtes toujours dans la même intention de venir. Pour nous, nous serons toujours bien enchantés de vous recevoir au milieu de nous.

A Mademoiselle d'Esternoz.

Loués soient Notre-Seigneur Jésus-Christ et sa très Sainte Mère. Je me réjouis, ma chère fille en Jésus-Christ, et je bénis de tout mon cœur notre divin Maître de ce qu'après vous avoir éprouvée et conduite aux portes de la mort, il vous en a retirée dans sa miséricorde, et vous a conservée pour notre édification, pour l'accroissement de vos mérites, pour -sa plus grande gloire et pour le bien de la petite famille du Cœur de Marie. Je ne doute point que vous n'entriez dans ses adorables desseins et je vous exhorte, avec toute la sollicitude et la tendresse paternelles que nous vous devons, à faire chaque jour un plus saint usage de la vie qu'il vous accorde et à ne plus vivre que pour Celui qui est mort pour nous donner la vie.

A la Citoyenne Adélaïde Esternoz.

24 mars 1800.

Votre long silence, ma chère fille en Jésus-Christ, nous inquiète. Nous ne sommes point en peine de votre ferveur au service de Dieu, dans la voie qu'il vous a tracée ; son assistance spéciale et la fermeté de vos résolutions nous rassurent là-dessus ; mais vous privez notre amitié d'une bien douce satisfaction, et nous sommes dans la crainte qu'il ne vous soit arrivé quelque maladie ou quelque accident fâcheux. Je n'ai pu vous écrire directement, ne sachant où je pourrais adresser ma lettre. Tirez-nous donc de peine et d'embarras. Votre amie Adélaïde et ses compagnes vous en prient ainsi que moi et me chargent de vous offrir leurs compliments ; elles ont toutes été indisposées et sont maintenant beaucoup mieux. D'ailleurs nous sommes calmes et tranquilles et nous apprenons de tous côtés de bonnes nouvelles pour ce qui regarde la famille. Nous pensons souvent à vous et nous en parlons avec le plus vif intérêt. Pensez aussi à nous devant le Seigneur et persuadez-vous que personne ne vous est plus sûrement attaché que moi. Soyons tous ensemble, dans les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, un cœur et une âme.

P. de Clorivière.

A Mademoiselle d'Esternoz, rue de la Vieille Monnaie, à Besançon Département du Doubs.

Ce 24 mai 1800.

Mademoiselle,

Loués soient Notre-Seigneur et sa très Sainte Mère.

Je ne doute nullement de la sincérité de vos sentiments ; ceux que j'éprouve moi-même répondent des vôtres ; ils sont l'effet de la grâce de Jésus-Christ ; sa grâce ne peut que les perfectionner... Il me paraît, par ce que vous me dites, que vous n'avez pas reçu la lettre où je vous parlais de celle que M. Rollin m'a fait l'honneur de m'écrire au nom de MM. ses collègues. J'en suis mortifié. Je vous priais de lui en témoigner toute ma reconnaissance. On ne peut rien de plus honnête que la manière dont ces Messieurs s'expriment à notre égard et, quoique leur lettre contienne un refus, ce refus est appuyé de raisons qui m'en font voir en quelque sorte la nécessité, sans m'ôter l'espérance d'un meilleur succès quand les circonstances seront plus favorables. Votre lettre à Adélaïde me confirme dans cette espérance. Je vous prie de faire agréer mes respects à ce monsieur pour qui j'ai la plus grande vénération. Malgré ce que vous me dites du changement, je ne crois pas qu'il soit temps de faire de nouvelles

tentatives. C'est l'œuvre de Dieu ; tous les moments sont dans sa main, et c'est de Lui seul que nous devons les attendre.

Ce que vous m'avez dit, ce que vous me dites dans votre dernière lettre de la sœur Faivre (i) est bien suffisant pour m'intéresser au bien de son âme et me porter à croire qu'elle serait propre à augmenter le nombre des Filles du Cœur de Marie. Sa qualité d'hospitalière, son amour pour les pauvres et le soin qu'elle en prend, ne pourraient servir qu'à l'y disposer davantage et, si je ne me trompe, je vous ai déjà témoigné le désir que j'avais que, dans toutes les colonies des Filles du Cœur de Marie, il y en eût toujours quelques-unes qui s'adonnassent à ces œuvres de charité et qui s'y rendissent habiles. Mais notre cher Ignace m'a rendu bien fidèlement compte de son état et de sa position présente et passée. Maintenant elle est libre, et, par conséquent, si elle le désirait, si elle s'y croyait appelée véritablement de Dieu, elle pourrait être admise. Mais auparavant elle était liée par des vœux ; ces vœux ont une grande ressemblance avec ceux qu'on fait dans la petite Société, mais ce ne sont pas tout-à-fait les mêmes ; ils la mettraient sous une autre obéissance et, comme la raison le démontre et que la chose est manifeste d'elle-même, une même personne ne peut pas être à la fois sous deux obéissances religieuses différentes. Ainsi, tandis que la sœur Faivre se sent attirée à rentrer dans son premier état, elle ne peut avoir la vocation pour un autre état. Je dis ceci, non pas que je trouve rien de répréhensible dans ce désir de son premier état et que je veuille en aucune manière l'en détourner : à Dieu ne plaise ; ce désir est très louable, elle ne peut faire rien de mieux que de le conserver et, dans la crainte d'en diminuer l'ardeur, je ne croirais pas qu'il fût à propos de lui parler davantage d'aucun autre engagement. Cependant si, d'elle-même, sans y être excitée par personne, dans le désir de pratiquer l'obéissance et les autres vertus religieuses, et par l'estime qu'elle aurait conçue pour ce genre de vie, elle sollicitait, du consentement de son guide, pour entrer dans la Société, comme on pourrait regarder cette démarche comme l'effet d'une inspiration divine, après un court délai, nécessaire pour lui donner le temps d'y réfléchir, on pourrait l'admettre comme agrégée, en lui permettant de faire la consécration accoutumée dont on retrancherait les derniers mots qui regardent les vœux dans la Société. Mais, à la fin de l'année du noviciat, elle ne pourrait s'engager par des vœux, à moins que dans cet intervalle de temps on ait reconnu en elle, et qu'elle ait reconnu elle-même, des marques véritables de la vocation à la Société des Filles du Cœur de Marie qui lui fassent préférer cet état au premier état qu'elle avait choisi. Je vous prie de faire part de cette résolution à notre commun ami qui m'a aussi écrit sur le même sujet. Je crois qu'il

(i) Sœur Faivre était une religieuse hospitalière.

ne le désapprouvera pas. Mais, s'il avait quelque objection à me proposer, voyant la chose de plus près, je le prie de vouloir bien me la communiquer.

Vous ne me dites rien qui ne soit à l'avantage du guide ; néanmoins je crois m'apercevoir qu'il ne serait pas, quant à présent, propre à la famille. Ce n'est qu'un léger soupçon. Le Seigneur, quand II lui plaira, pourra opérer en lui le changement qui serait nécessaire pour cela. Je ne porte pas non plus un jugement aussi avantageux que vous sur la consultation qu'on se proposait de faire à Monsieur Bacoffe. Je craindrais plutôt qu'on voulût s'étayer d'un sentiment contraire. En effet, il est assez naturel qu'un Jésuite, s'il n'est pas instruit de nos intentions et de mon attachement pour mon ancien état, ne s'effarouche un peu d'abord en m'entendant parler de l'érection d'une Société nouvelle qui se propose de marcher sur les traces de la Compagnie de Jésus, mais en adoptant bien des choses incompatibles avec ses usages et la nature de ses Constitutions. N'est-il pas assez naturel qu'il s'imagine voir en elle plutôt une rivale orgueilleuse qui voudrait s'élever sur les ruines de la Compagnie et s'arroger ses droits, qu'une humble disciple qui veut tout recevoir d'elle et la servir de tout son pouvoir. Pour le prémunir contre ces idées, il faudrait qu'on pût le prévenir que son confrère conserve toujours la même estime et le même attachement pour son ancien corps, qu'il forme les vœux les plus ardents pour son rétablissement, et qu'il se propose bien d'être des premiers à s'y réunir dès qu'il sera en son pouvoir de le faire ; qu'il n'a rien fait de son propre mouvement, qu'il a suivi pas à pas la marche de l'obéissance, que ce n'est en aucun sens une réforme qu'il prétendait faire à son ordre ; de lui donner, s'il plaît à Dieu de bénir cette œuvre, une extension utile à son ordre, utile à l'Église, nécessitée par les circonstances, et toute tendante à la plus grande gloire de Dieu. Voilà ce qui serait bien nécessaire de lui représenter pour justifier la bonne œuvre et nos intentions auprès de notre respectable confrère, dans la supposition qu'on jugeât à propos de le consulter. Il serait aussi bon de lui procurer la lecture des explications du Sommaire et de notre Mémoire à nos premiers Pasteurs. Vous voyez par tout ce que je vous dis avec quelle circonspection il faut procéder en tout.

Ce que vous me dites de vous-même ne m'effraie point et ne doit point vous effrayer. Marchez avec simplicité, sans trop de retour sur vous-même. Ne vous étonnez pas de vous voir tomber, tantôt dans un extrême, tantôt dans un autre ; ces vicissitudes servent à vous faire connaître votre faiblesse, sans avoir de quoi vous alarmer. Accoutumezvous à regarder, comme l'Apôtre, vos propres misères avec une sorte de complaisance, en tant qu'elles font éclater davantage à votre égard les grandes miséricordes du Seigneur. Au milieu de tout cela, Dieu fera son œuvre en vous, pourvu qu'au fond de cœur vous demeuriez

inébranlable dans la ferme résolution que vous avez prise d'être tout à Lui. Quand il en sera temps, Il vous donnera des compagnes ; c'est ce dont je Le prie instamment afin que vous vous animiez vous-même en les exhortant à la perfection. Ici la famille prend de temps en temps des accroissements.

Nous nous joignons, Adélaïde (i) et moi, à toutes les respectables personnes qui souhaitent que vous fassiez le catéchisme. Nous vous y exhortons de tout notre pouvoir. Vous êtes assez instruite pour cela, et cela vous mettra à lieu de vous instruire encore plus à fond de la religion. Ne négligez pas d'en bien apprendre les vérités et même un peu de controverse ; cela vous sera bien utile, peut-être même nécessaire. Vous saurez de Monsieur Rollin les livres dont vous pourrez faire usage ; peut-être même aura-t-il la bonté de vous en prêter. N'évitez pas non plus de parler dans l'occasion le langage de la perfection, quand même vous sentiriez que vous êtes encore éloignée de la pratique. Il n'y a point en cela d'hypocrisie. Ce que vous direz aux autres, vous le direz d'abord à vous-même ; c'est un des meilleurs moyens pour l'inculquer plus avant, et dans votre esprit et dans votre cœur. L'Esprit-Saint vous donnera abondamment de quoi parler, et plus vous serez libérale à distribuer avec prudence ce que vous aurez reçu, plus vous trouverez dans cette source adorable de quoi vous remplir et vous enrichir. Soyez seulement bien fidèle à profiter des lumières que vous recevrez et à faire en sorte que votre conduite y réponde. Cela doit se faire en paix et avec tranquillité d'esprit.

Je sens tout l'embarras que doit vous causer le soin de vos affaires temporelles ; mais considérez-le dans l'ordre de la volonté divine ; cet embarras ne vous troublera pas, il servira même à la grande affaire. Ceux et celles dont votre lettre fait mention se portent assez bien et sont sensibles à votre souvenir. Tous vous présentent leurs respects. Nous pensons aussi souvent à vous et nous vous sommes bien affectionnés, surtout Adélaïde. Retrouvons-nous souvent tous ensemble dans les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie où nous ne sommes tous qu'un cœur et qu'une âme.

Je suis, dans ces saints Cœurs, tout à vous.

Joséphine.

L'incluse est pour Ignace.

(i) Mademoiselle de Cicé.

A Mademoiselle d'Esternoz, rue de la Vieille Monnaie - à Besançon Département du Doubs.

4 août 1800.

Lande tur Jésus Chris tus.

Je ne m'arrête point à vous dire, Mademoiselle, tout le plaisir que me font vos lettres. J'aurais voulu répondre sans délai à votre dernière, mais la chose ne m'a pas été possible. Je vais tâcher de répondre par ordre à tous les articles qu'elle contient.

Je me souviens de vous avoir marqué que, la sœur Faivre ayant des engagements, il ne convenait pas de l'attirer à nous. Mais comme l'union qu'elle désire maintenant avoir avec vous n'est pas proprement celle qu'on contracte en se faisant religieuse dans une même Société, mais seulement une union de bonnes œuvres et de mérites, je ne vois rien qui puisse ou doive vous empêcher de consentir à cette union. Elle sera par là agrégée à la Société des Filles du Cœur de Marie, sans en devenir un des membres. Elle pourrait même, dans cette intention, prononcer la formule de la consécration, en en retranchant la clause qui contient une sorte d'engagement à faire les vœux dans cette Société. Ce que je dis de la sœur Faivre regarde aussi sa compagne (1).

Il se peut que mes craintes au sujet des ouvertures à faire à Monsieur Bacoffe ne soient pas entièrement fondées ; cependant je ne crois pas qu'il faille s'éloigner de ce que j'ai marqué. On pourrait pourtant, si la chose toute considérée vous paraît bien convenable, on pourrait, dis-je, lui communiquer le plan des Filles du Cœur de Marie. C'est le seul qui puisse l'intéresser puisqu'il ne projette que des associations de filles. S'il goûtait ce plan, s'il pensait sérieusement à le mettre en exécution, ce qu'on ne peut guère supposer dans un homme qui paraît avoir déjà conçu d'autres plans, alors il serait temps de lui faire part du Spécimen, en lui faisant bien remarquer que la Société du Cœur de Jésus ne prétend pas être précisément la Compagnie de Jésus, mais qu'elle en serait seulement un rejeton et une extension très utile si cette Compagnie est rétablie, comme on a tout lieu de l'espérer ; plus utile encore et comme nécessaire si elle ne l'était pas, ou qu'elle ne dût refleurir dans le même état que pour peu de temps, ainsi qu'il a été démontré dans le mémoire.

C'est parce que vous n'étiez pas de ce diocèse, et que votre intention n'était pas de vous y fixer, que j'ai cru pouvoir agir à votre égard comme je l'ai fait ; celles dont il s'agit ne sont pas dans le même cas. Je croirais bien dans le fond qu'elles seraient libres de prendre des engagements secrets et particuliers qui tendent à Jeur plus grande

(1) Sœur Clerc, aussi religieuse hospitalière.

perfection ; mais je crois aussi qu'il ne serait pas prudent de les admettre, au risque de s'attirer l'animadversion des Supérieurs ecclésiastiques.

Le second cas que vous proposez touchant le P. étranger est plus approchant du vôtre ; c'est pourquoi je ne ferais pas difficulté de l'admettre si j'étais assuré de sa vocation et de ses dispositions, et qu'il n'y eût rien à craindre à cette occasion de la part des Supérieurs ecclésiastiques. Au reste, vu les nouveaux règlements qu'ils ont faits, je pense qu'il vaut mieux attendre. Il s'offre en ce moment à nous quelque lueur d'espérance que nous pourrons bientôt avoir accès auprès du Saint-Père et lui présenter nos respects. Recommandez bien à Dieu cette affaire dans toutes vos prières. Quand elle sera bien en train, nous vous en dirons les détails.

Pour ce qui regarde vous-même, ou plutôt vos affaires temporelles, nous ne voyons rien de mieux que les arrangements que vous vous proposez de prendre. Vous n'êtes nullement obligée de tenir à la rigueur vis-à-vis de vos copartageants ; il vaut mieux, pour une servante de Dieu, posséder paisiblement peu de bien que d'avoir une fortune plus ample qui serait sujette à des discussions. C'est le sentiment de Mademoiselle Adélaïde (i) et le mien.

Quant à ce que vous me dites de votre intérieur, je ne vois rien qui puisse être pour vous un juste sujet de crainte. Il n'est pas étonnant que vous n'aperceviez ni dans vos sentiments, ni dans vos œuvres, rien qui réponde aux idées que vous avez de Dieu et de ce que vous Lui devez ; s'il en était autrement, si vous étiez contente de vous-même, ce serait une marque que vous auriez de Dieu et de vos devoirs à son égard des idées bien imparfaites. Loin de vous abattre de reconnaître que ce que vous faites pour Dieu n'est rien auprès de ce qu'il mérite et de ce que vous Lui devez, il faut vous en réjouir et faire l'aveu de votre impuissance qui, quelque effort qu'elle fasse, ne peut jamais rien faire qui soit digne de Dieu.

Suivez dans l'oraison l'attrait qui vous porte à considérer la grandeur et la majesté de Dieu, et ne craignez pas de vous perdre de vue vous-même ; pourvu que, quant à la disposition de votre cœur, vous considériez cette grandeur et cette majesté de Dieu en Jésus-Christ, sachant bien que ce n'est que par Lui qu'on va à son Père. Nemo venit ad Patrem, nisi per me. Mais, hors de l'oraison, accoutumez-vous toujours à ne point séparer l'attention que vous donnez à Dieu de celle que vous devez à vous-même. Ce sont deux choses qu'il ne faut point séparer et qui se prêtent mutuellement une nouvelle force. Notre-Seigneur nous le fait entendre par ces paroles : Vigilate et orate. Ces fautes dont vous vous plaignez viennent sans doute de ce

.^i) Mlle de Cicé.

que, dans le cours des choses de la vie, vous n'avez pas eu assez de soin de joindre ensemble ces deux devoirs.

N'entrez point dans la Confrérie dont vous parlez, quelque bonne qu'elle soit en elle-même, si elle doit vous assujettir à des pratiques qui gêneraient en vous l'esprit de Dieu, ou qui seraient incompatibles avec d'autres devoirs plus importants et plus conformes à la nature de la Société, ou qui vous tiendraient trop dans la dépendance de supérieurs étrangers. Si la Confrérie n'est point sujette à ces inconvénients, je ne vous défends pas d'y entrer.

Nous sommes charmés, votre mère et moi, que vous vous exerciez à faire la catéchisme. Nous prions le Seigneur et sa Sainte Mère de répandre pour cela sur vous mille bénédictions. Vous vous souviendrez sans doute de nous à la grande fête de l'Assomption prochaine. Cimentez-y de nouveau l'étroite alliance que vous avez déjà contractée avec le divin Époux. Joignez-vous aussi d'esprit et de cœur à tout ce que nous ferons ce jour-là pour la Société. Nous espérons pouvoir nous y préparer par une retraite générale... Tous ceux et celles dont vous faites mention vous saluent bien affectueusement et respectueusement. Nous retrouvons votre cœur bien profondément gravé dans les Saints Cœurs de Jésus et de Marie. Jugez combien il doit nous être cher à tous, surtout à votre digne Mère.

Ne soyons tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme en Jésus et en Marie.

C'est en eux que je suis, ma chère fille, tout à vous.

L'incluse est pour Ignace, vous aurez la bonté d'y mettre l'adresse.

A Mademoiselle d'Esternoz, chez Madame de Raze au ci-devant Chapitre — A Besançon Département du Doubs.

il janvier 1801.

Loués soient Notre-Seigneur et sa très Sainte Mère.

Nous avons été, Mademoiselle et très chère fille, assez longtemps sans recevoir de vos nouvelles. Vous nous en faites espérer ; mais en attendant je veux vous dire deux mots au sujet de celle que vous marquez dans votre lettre à votre respectable amie (1). Vous vous y plaignez de « mâcher souvent des étoupes » ; l'expression est énergique, mais la plainte est-elle juste ? Je sais que ce n'est pas du Seigneur, mais de vous-même que vous prétendez vous plaindre. Cela ne vous justifie pas tout-à-fait ; car est-ce une chose qui dépende

(1) Mademoiselle de Cicé.

de vous, est-ce une affaire libre de votre choix ? Pourriez-vous dire que cela provient de votre volonté ? Cela peut être quelquefois la punition de quelque faute, mais non pas toujours. Vous pourriez éprouver le même effet sans aucune infidélité de votre part. Cet état est donc du choix du Seigneur par rapport à vous ; il porte d'autant plus l'empreinte de sa volonté qu'il ne porte en aucune manière l'empreinte de la vôtre. Dès lors, vous n'avez point sujet de vous en plaindre ; il doit vous paraître, lorsque Dieu le permet, le plus utile pour vous et le plus propre à procurer sa gloire ; et vous ne devez penser qu'à le mettre à profit en entrant dans ses adorables desseins. Ceci s'étend à tout ce que Dieu veut et permet sans que notre volonté y ait aucune part. Intelligenti pauca (i). Recevons tout également des mains de Dieu, les biens et les maux, les choses agréables et les choses pénibles et soyons aussi contents de « mâcher des étoupes » que de savourer les mets les plus délicieux.

C'est assez parler de vous ; je dois vous parler de Madame votre sœur (2). J'ai été bien satisfait de sa lettre et je crois véritablement, d'après ce qu'elle dit, que Dieu la veut tout-à-fait à Lui ; je ne vois rien qui lui convienne davantage qu'un état semblable au vôtre. Vous pourrez voir ce que je lui écris ; j'y fais mention de vous et, si vous voyez comme moi, vous seconderez ses désirs qui me paraissent venir de Dieu. Je ne prétends point en ceci assujettir votre manière de parler à la mienne ; vous êtes plus à lieu de juger par vous-même ; mais je craindrais des préjugés peu favorables, c'est pourquoi ayez bien soin de vous en dépouiller et de considérer la chose devant Dieu avec une grande simplicité.

Il me reste à vous dire un mot de nous. Nous nous portons bien et nous vous sommes toujours bien affectionnés ; je parle surtout de notre Adélaïde (3) et de moi, et nous nous unissons à vos bonnes œuvres. La famille croît de jour en jour et s'étend en divers lieux. Nos voyageurs (4) nous ont écrit diverses fois dans la route que le voyage était lent, mais sans aucun fâcheux incident, ce qui n'est pas peu de chose. Ils doivent être depuis quelque temps à leur terme, mais nous n'avons pas encore de nouvelle de leur arrivée. C'est maintenant qu'il faut prier avec plus de confiance et de ferveur. Je me sens rempli d'une nouvelle espérance, mais elle est uniquement fondée en Dieu. J'ai fait depuis peu une excursion à Orléans où j'ai établi les deux familles, avec l'agrément des chefs. Une de nos plus jeunes sœurs, Marie Jugon, bretonne, fait aux environs d'ici des merveilles. Dieu s'est servi d'elle pour opérer des conversions remar-

(1) Peu de mots suffisent à l'homme intelligent ».

(2) Madame de Buyer.

(3) Mademoiselle de Cicé.

(4) Deux députés envoyés à Rome pour présenter au St Père les vœux de la Société et solliciter son approbation.

quables et pour ramener à Lui deux villages presque entiers. Faites part de ceci à Ignace en lui disant mille choses affectueuses et respectueuses de ma part. Je suis tout à vous dans les Saints Cœurs de Jésus et de Marie.

P. J. de Clorivière.

J'oubliais quelqu'un qui est cependant bien avant dans mon cœur. Présentez mes respects à Madame de Goësbriand, dites-lui que nous prenons la part la plus sensible à son indisposition, qu'elle n'est point oubliée dans nos prières et que nous nous recommandons bien aux siennes.

Adélaïde va voir la Mère Générale de la Charité pour vous procurer de ses filles.

A Mademoiselle d'Esternoz rue du Chapitre - A Besançon Département du Doubs.

26 août 1801.

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