L. J. Ch
C'est avec un grand contentement, ma chère fille, que Joséphine (1) a vu votre écriture, et elle vous a lue avec tout l'intérêt que ce qui vient de vous lui inspire...
On a eu raison de vous dire qu'il y a eu du merveilleux dans le voyage, tant l'accueil a été favorable. Le Saint Père et ceux qu'il a consultés (2) ont trouvé la chose très bonne à tous égards. Il a approuvé notre manière de vie tracée dans notre Mémoire et telle qu'elle est dans nos plans, et a permis à tout le monde de l'embrasser. Cette approbation n'a été que verbale, mais il en a promis une solennelle dans des temps plus calmes. Nos vœux, quant à présent, sont réduits à des vœux annuels et simples, sous l'autorité de l'Ordinaire. J'ai écrit là-dessus une lettre circulaire ; celui que j'en avais chargé n'a pas jugé à propos de la communiquer ; je vous en donnerai connaissance dès que cela sera possible. Ce que M. Moulez appelle diabolique, c'est sans doute l'acharnement de l'Enfer à nous persécuter. Depuis l'époque de l'approbation à Rome, pas un moment de relâche, soit au dedans, soit au dehors, et maintenant aussi fort que jamais. Cependant je me suis rapproché, mais non pas sans risque. La chose était nécessaire et je mets en Dieu ma confiance. Ne nous abattons pas. La croix est le sceau des œuvres de Dieu et le présage assuré des.
(1) Dans les temps de trouble, le P. de Clorivière prenait, en écrivant le nom de Joséphine et signait un nom supposé.
(2) Le Cardinal Gerdill et le Cardinal Antonelli.
plus heureux succès. Ne désirons que la gloire de Dieu et l'accomplissement de sa sainte volonté.
M. Robert (i) n'aurait pu que vous dire peu de choses et peut-être assez mal ; quoique je l'aime et l'estime beaucoup. Peut-être dans des temps plus heureux nous pourrons aller de-vos côtés ; je l'espère.
Soyez, en attendant, avec la grâce de Dieu, ferme comme une colonne, et soutenez les autres. Vous ne le ferez jamais mieux que quand vous sentirez davantage votre faiblesse et que vous vous appuierez uniquement sur Dieu. Osez tout espérer de sa puissance et de sa bonté et ne reculez jamais à l'aspect d'une bonne œuvre qu'il vous présente. Il suffit que vous ne l'ayez pas cherchée par une vaine présomption.
Votre sœur (2) a écrit ici ; je n'ai pas vu sa lettre, mais on m'a parlé de ses bonnes résolutions. Encouragez-la et confirmez-la, et lorsqu' Etienne (3) et vous la jugerez suffisamment établie, passez outre et recevez sa consécration. Je vous autorise à en agir ainsi envers les autres que le Seigneur pourra présenter. Bien des choses à Gasparine (4). Courage et fidélité. On n'obtient rien à moins de passer par de rudes épreuves...
Pour vous, abandon sans réserve, ne rien refuser à Dieu, reposer dans son sein avec une vigilance exempte d'inquiétude et de trouble... Marie (5) vous aime toujours singulièrement ; elle est bien, mais il lui faut beaucoup de prudence et de ménagement ; elle garde le silence, mais ce que je vous dis, elle vous le dit ainsi que moi... L'interruption de vos catéchismes était nécessaire. Vous savez que nous voulons que vous ménagiez votre santé. Dieu demande de vous le renoncement le plus parfait, mais assez peu de mortifications corporelles. Je vous souhaiterais plus de communions ; méritez-les, autant qu'il est possible, par la plus grande exactitude à vos règlements et à vos bonnes résolutions.
Mes respects à qui de droit. Souvenez-vous de moi auprès de Madame votre sœur. Supportez le poids des affaires séculières tant qu'il plaira au Souverain Maître et que la charité le demandera ; mais je souhaite bien que vous en soyez déchargée le plus tôt possible, afin de vaquer tout entière aux affaires de Dieu.
(1) M. Robert était, au moment de la Révolution, vicaire à Recologne (Doubs). Il est mort très âgé, curé de Mouclez. Cet ecclésiastique était de la Sté du C. de Jésus et se faisait remarquer par sa piété et sa science.
(2) Mme de Buyer fit sa Consécration à Besançon en 1801 et ses vœux à Paris, 2 février 1803.
(3) M. Etienne Pochard, prêtre de la Société du Cœur de Jésus.
(4) Sœur Faivre.
(5) Mademoiselle de Cicé.
Priez bien pour nous et soyons dans le Seigneur et sa sainte Mère, Cor unum et Anima -una (i). J. Trublet (2).
Il n'y a que deux jours que votre lettre m'a été remise. J'y joins deux mots pour Etienne et pour Bac. (3)
A Mademoiselle d'Esternoz chez Mme de Mercey Rue de la Vieille Monnaie à Besançon Département du Doubs.
Lyon 29 juillet 1802.
Je me réjouis, je bénis le Seigneur et je vous félicite, ma chère fille, des bonnes dispositions où vous êtes par sa grâce. Ce que vous m'en dites dans votre lettre me dédommage du temps qu'il m'a fallu l'attendre. J'apprends de plus en plus ce que j'ai dû savoir depuis longtemps : que ce que l'homme peut faire est peu de chose, et que l'Esprit-Saint se plaît souvent à faire seul tout l'ouvrage, moyennant toutefois la fidèle coopération des âmes et leur abandon d'elles-mêmes entre ses mains. Ce désir que vous auriez de ne vous occuper que de Dieu, de manière que sans cela la vie vous serait insupportable, ce désir est bon et ne peut provenir que de l'esprit de Dieu, si toutefois il ne vous empêche pas de vous porter à toutes les œuvres extérieures qui sont dans l'ordre de la volonté de Dieu...
Je ne vois rien non plus de suspect dans ce repos intime que vous éprouvez dans l'oraison et qui vous ôte la liberté de former des actes distincts, d'autant plus que pendant tout le jour Dieu est le grand objet qui remplit votre esprit et votre cœur. Ce qui montre que ce repos de l'oraison n'est pas en vous un repos oisif, ou du moins que si vous cessez d'agir distinctement, c'est que l'Esprit de Dieu substitue alors son opération à la vôtre. Vous trouverez dans mes Considérations des avis pour cette sorte d'oraison. Si la confession vous gêne si fort, précisément parce que vous avez peu de choses dont vous puissiez vous accuser, c'est en vous un manque de simplicité ; lorsque après vous être suffisamment examinée vous ne trouvez pas matière d'accusation, ne cherchez rien de plus, et dites simplement la chose au ministre du sacrement sans vous embarrasser de ce qu'il pourrait en penser. Vous aurez fait en cela tout ce que Dieu demande, pourquoi ne vous en contenteriez-vous pas ? Ces désirs si vifs que vous sentez quelquefois de travailler à la gloire de Dieu et qui sont accompagnés du sentiment de votre petitesse me semblent allumés en vous par le
(1) « Un cœur et une âme ».
(2) Nom qu'avait pris le P. de Clorivière.
(3) M. Bacoffe , ancien Jésuite.
divin amour ; mais ne faites rien hors de l'ordre commun sans la sanction de l'obéissance, je dis la même chose de la mortification.
Après vous avoir parlé de vous-même et répondu succinctement au compte que vous m'avez rendu de votre intérieur, il est dans l'ordre que je parle de ceux dont votre lettre fait mention. M. Bacoffe tient la première place (i). Dites-lui, je vous prie, que je suis rempli d'estime et de vénération pour lui personnellement, d'après ce que j'ai entendu dire à diverses personnes ; qu'il me fera un vrai plaisir s'il veut me faire l'honneur de m'écrire au sujet de la petite Société du Cœur de Jésus, et que je me ferai un devoir de lui donner sur cet objet tous les éclaircissements qu'il pourrait désirer. Au reste, s'il a lu notre Spécimen et nos Mémoires, il a dû voir clairement que nous ne prétendons point ressusciter précisément la sainte Compagnie de Jésus, mais perpétuer, propager, étendre son esprit, avec le secours du Seigneur, parmi les âmes qui désireraient pratiquer les conseils évangéliques dans toutes les classes de la Société civile et surtout dans l'état ecclésiastique. Ce qui constitue proprement la Société du Cœur de Jésus, c'est l'alliance de la perfection simplement chrétienne pour les simples fidèles, ou sacerdotale pour les prêtres, avec la perfection évangélique et religieuse ; en qualité de jésuite, M. Bacoffe entrerait chez nous, non comme simple membre, mais comme principal coopérateur pour former les autres au véritable esprit religieux ; et si l'ancienne Compagnie de Jésus reparaît, il lui sera toujours libre de s'y enrôler de nouveau. Voilà ce que je vous prie de lui dire, en lui présentant mes très humbles respects.
Ce que vous pensez du caractère de Mme M. ne la rend pas fort propre à un état qui demande de la stabilité. Elle pourrait le désirer ardemment, mais quand elle l'aurait obtenu il serait bien à craindre qu'elle ne s'en dégoûtât promptement, à moins que la force et la solidité de la vertu ne domptât et ne fixât entièrement la légèreté et l'inconstance naturelle du caractère. Il faudrait pour cela qu'elle fût bien pénétrée du prix de l'obéissance et de la nécessité où elle est d'être assujettie à quelque règle. Vous paraissez l'espérer de sa vertu qui vous est bien connue ; je l'espérerai aussi, si à cette vertu elle joint une grande droiture d'esprit. Pour s'en assurer, il faudrait qu'elle fût bien éprouvée et il ne conviendrait pas qu'on marquât trop d'empressement pour l'avoir. Peut-être aussi vaudrait-il mieux qu'elle fût seulement agrégée au corps, comme amie et bienfaitrice, que comme en étant membre. Il vaut mieux avoir de solides vocations que des fortunes aisées.
Le projet que vous avez d'une réunion me -plaît beaucoup ; et
(i) M. Bacotfe, ancien jésuite, entra dans la Société du Cœur de Jésus, devint Curé de la paroisse de Notre-Dame à Besançon, puis Grand Vicaire et mourut au mois de février 1813, âgé de 69 ans.
la personne avec qui vous vous proposeriez de la faire a un nom bien connu et l'estime que vous en faites me persuade qu'elle a les vertus et les qualités propres pour une telle réunion. Mais vous avez bien raison de penser qu'elle ne doit pas se borner à deux personnes. Sans avoir l'extérieur d'une communauté religieuse, ce qui ne s'accorderait pas entièrement avec la nature de la Société, il faudrait qu'elle en réunît les principaux avantages ; des heures réglées ; une Supérieure ; une grande subordination ; table commune ; prières en commençant. Celles qui n'auraient point encore fait de vœux s'assembleraient souvent et à des temps marqués pour y recevoir des instructions et faire des lectures qui leur seraient propres. Les étrangers, autant qu'il serait possible, ne seraient admis qu'à certaines heures. L'expérience apprendra quels sont les autres règlements qu'il conviendra de faire... Faites agréer mes respects à cette future compagne (i).
Le sort de votre diocèse, et par conséquent le vôtre sous le même rapport, est à plaindre. Mais mettons notre confiance dans le Seigneur, j'espère qu'il tirera sa gloire de tout ceci et qu'il le fera tourner au bien de ses fidèles serviteurs qui sont en grand nombre dans vos cantons. C'est déjà un bien que cette multitude de requêtes qu'on présente de toutes parts au misérable Pasteur. Comme on ne peut pas s'adresser à lui, il faut avoir recours à un des grands Vicaires catholiques. S'ils n'osaient pas prendre sur eux d'approuver qu'on fît des vœux dans nos Sociétés, il faudraient s'en tenir à ce que le Souverain Pontife a prescrit en les approuvant. On pourrait bien admettre dans la Société par la Consécration ceux ou celles qu'on y croirait appelés, parce que Sa Sainteté a permis à tout le monde d'y entrer ; mais comme Sa Sainteté a prescrit que les vœux ne s'y feraient que sous l'autorité de l'Ordinaire, il est évident qu'on n'y peut faire des vœux jusqu'à ce qu'il y ait eu permission de l'Ordinaire pour cela. On pourrait seulement en faire en son particulier, mais qui, n'étant pas censés connus de la Société, pourraient bien lier également devant Dieu, mais non pas devant les hommes.
Mes respects, s'il vous plaît, à Monsieur Pochard ; je crois bien que vous lui aurez communiqué notre lettre sur la persévérance (2) ; faites-lui part aussi de la nouvelle afin qu'il connaisse la cause et l'objet de notre voyage. J'approuve fort celui que vous vous proposez de faire à Lons-le-Saulnier pour ces quatre bonnes filles. Si les choses
(1) Mme de Chiflet naquit le 18 février 1764, elle fut reçue fort jeune dans un Chapitre de chanoinesses ; à la Révolution elle quitta son chapitre et passa à l'étranger avec son frère. Rentrée à Besançon, elle fut une des premières personnes à qui Mlle d'Esternoz donna connaissance de la Société ; elle fît sa Consécration le 2 octobre 1802 et ses vœux le 2 février 1804. Après la mort de Mlle d'Esternoz, elle devint Supérieure de la réunion qu'elle dirigea pendant 28 ans ; elle mourut le 9 avril 1839.
(2) Sur le soin qu'il faut avoir de persévérer dans sa vocation.
prennent une bonne tournure, il y a quelque apparence que nous ne nous en retournerons point à Paris sans passer par la Franche-Comté.
Nous sommes maintenant à Lyon, votre compatriote (i) et moi, logés au Séminaire. Si nous pouvions y faire un plus long séjour, nous aurions l'espoir d'y faire un établissement. Un des grands Vicaires a bien la chose à cœur et ce matin j'ai eu la visite d'un confrère, homme d'un grand mérite et généralement estimé, qui est même à la tête d'une des Missions du diocèse ; mais il y a toute apparence que nous partirons bientôt pour la Provence, où M. Perrin a déjà été annoncé comme y devant prêcher le jubilé dans les villes principales... Mes respects à Madame votre sœur, Madame Rosalie et les chères sœurs le Faivre et Clerc. Je prie Dieu de bien bon cœur pour l'heureuse issue de votre procès, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien de votre âme. Omnium nostrum sir (2).
Cor unum et anima una. Rivière.
Mon adresse : au Citoyen Rivière, chez le Citoyen Rusand, libraire, Grande Rue Mercière. A Lyon. Dépt du Rhône. Les lettres me seront rendues quelque part que je sois.
A Mademoiselle d'Esternoz chez Monsieur de JoufFroy, au Pin, par Lons-le-Saulnier.
Aix, 5 octobre 1802.
Mademoiselle,
Je ne puis me priver de la satisfaction de vous écrire, en écrivant par votre canal et sous votre adresse à M. Bacoffe. Je le ferai en deux mots ; le temps ne me permet pas de m'étendre au delà du nécessaire. Monsieur Perrin vous a déjà écrit en mon nom que vos projets concertés avec Mme de Chiflet étaient fort de mon goût, ils sont aussi du goût de votre bonne amie Adélaïde (3) ; je dois cependant vous dire que nous n'approuverions pas que vous hasardiez même pour des bonnes œuvres le capital de 30.000 francs qui vous reste. Nous ne croyons pas non plus qu'il soit expédient de tirer de sa famille Mlle d'Acosta. Elle vous paraît propre à seconder vos projets, mais bien des raisons prises des circonstances s'y opposent. Ne serait-il pas possible que vous vous adjoigniez Madame Rosalie de Goësbriand,
(1) M. Perrin, prêtre du diocèse de Besançon, fit plusieurs missions avec le P. de Clorivière.
(2) Que ce soit notre devoir à tous.
(3) Mademoiselle de Cicé.
ne fût-ce que pour quelques mois pendant lesquels vous pourriez trouver quelqu'autre compagne. Trois Chanoinesses conviendraient bien à cette sorte de bonne œuvre.
M. Perrin a inséré dans la lettre qu'il vous a écrite quelques soupçons sur le renouvellement de vos vœux, en conséquence de cette clause ajoutée par le Souverain Pontife à la permission qu'il nous a donnée : Que les vœux annuels, dans la Soviété, se feraient avec le consentement et V autorisation de l'Ordinaire, Peut-être ne vous aurais-jc pas suggéré de pareils soupçons, en vous supposant autorisée par quelqu'un qui tient la place de l'Évêque, et sachant qu'il est comme impossible de s'adresser à l'Évêque lui-même (i). J'aurais même pensé qu'en ce cas le Souverain Pontife ne serait pas censé exiger la même condition. Mais il est certain qu'il faut, dans le cas où vous êtes, la plus grande circonspection ; qu'il serait dangereux que la chose vînt à la connaissance de ceux qui pourraient nuire, et qu'en semblable cas, il vaudrait mieux que chacune en son particulier prît devant Dieu les engagements qu'elle croirait convenables à sa vocation ; je parle des vœux, il n'y a pas la même condition pour les Consécrations... Je vous renvoie pour cela à ce que détermineront MM. Etienne et Bacoffe qui sont sur les lieux. Mes respects à ces deux Messieurs et à toutes vos chères filles, surtout à Madame votre sœur.
Je suis, en union des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
• Rivière.
A Mademoiselle d'Esternoz, chez Madame de Mercey - rue de la Vieille Monnaie à Besançon. Département du Doubs.
Marseille 10 décembre 1802.