L. J. Ch
Ce 26 août 1805.
Madame,
Dans la lettre que vous avez écrite dernièrement à une de vos amies et qu'elle m'a communiquée selon votre intention, vous faites mention d'un très digne ecclésiastique de votre voisinage, à qui la bonne œuvre plaît et qui désirerait avoir à ce sujet quelques éclaircissements. Il n'est guère possible d'en donner par lettres ; j'essaierai cependant de donner une idée précise de la chose, en me bornant à ce qui regarde les hommes.
C'est une association, tant d'ecclésiastiques séculiers que d'autres personnes, de tout état qui n'est pas incompatible avec la perfection religieuse, dans laquelle on se propose de joindre à l'accomplissement de tous les devoirs propres à l'état d'un chacun, la pratique des conseils évangéliques qui forme le religieux. Il s'en suit de là : i° que pour s'associer, il n'est pas nécessaire de quitter son état ni les charges dont on serait revêtu.
2° Qu'il n'y a que l'état du mariage qui en serait exclu, et tout état qui serait illicite par lui-même ou trop dangereux.
30 Qu'on y reste obligé aux mêmes devoirs qu'auparavant et qu'on les doit remplir avec plus de soin.
40 Qu'il n'y a rien dans cette association qui distingue des autres personnes du même état, ni habitation commune, ni même forme d'habillement.
50 Que la pauvreté qu'on y pratique n'exige pas qu'on se dépouille de ses biens et du droit d'hériter et autres droits civils ; elle exclut seulement l'usage indépendant et arbitraire de ses biens, en laissant cependant une grande liberté pour tout ce qui est nécessaire et convenable à l'état d'un chacun.
6° On doit tendre à ce que la chasteté a de plus parfait ; fuir avec le plus grand soin tout ce qui pourrait y donner quelque atteinte.
Usage continuel de la mortification, surtout de celle de l'esprit, de celle des sens.
7° L'esprit d'obéissance doit être très parfait. Voir Dieu même et lui obéir dans ses supérieurs. La pratique en est tellement tempérée qu'elle se concilie avec tout ce qu'on doit à l'autorité légitime quelconque. Un supérieur religieux ne pourrait rien, par exemple, ordonner à un ecclésiastique qui puisse préjudicier à la juridiction que son Évêque a sur lui.
8° Outre les moyens de perfection qu'on tire de la vie ecclésiastique, cénobitique et chrétienne dans le monde ; les principaux que fournit l'association sont des règles communes très parfaites, de saints engagements, de fréquents recours aux supérieurs, leurs avis, des conférences spirituelles, etc.
Il faut sans doute, pour observer ces choses, des hommes de foi, d'oraison, dégagés d'eux-mêmes et n'ayant point d'autres intérêts que ceux de Dieu ; tels, en un mot, que doivent être de bons et vertueux ecclésiastiques qui désirent se sauver et sauver les autres.
Si cela, comme je le pense, n'effraie pas ce digne ecclésiastique et qu'il veuille bien m'honorer d'une lettre, j'espère, Madame, que vous voudrez bien vous en charger à votre retour, que je désire être prochain, pour l'avantage d'une nombreuse famille dont l'amcur de Notre-Seigneur vous porte à avoir soin.
Que le Seigneur vous ramène en bonne santé et rich en dons de l'Esprit Saint et toutes sortes de vertus.
Je suis dans le Seigneur, tout à vous.
A Madame de Saisseval.
Ier octobre 1805.
Madame et très chère fille en J. C.
J'ai différé jusqu'à présent de vous écrire, à cause de différentes occupations qui me paraissaient plus pressantes ; mais je n'en ai jamais perdu la pensée ni le désir.
Avant de parler d'autre chose, permettez que je vous félicite du rétablissement de la santé de Madame votre mère ; Dieu mesure les afflictions qu'il nous envoie ; il n'a pas voulu vous priver d'une mère qui vous est si chère. Il vous conserve aussi en bonne santé, ainsi que Mlle Aline et ses sœurs ; je vous en félicite et je me joins à vous pour en remercier le Seigneur. S'il vous envoie d'autres
peines à supporter, il vous fait en même temps des grâces qui rendent ces peines véritablement précieuses à ses yeux et très salutaires pour vous. On ne doit pas désirer ici-bas être sans croix ; elles nous sont nécessaires pour exercer notre patience et notre amour ; elles réveillent notre vigilance ; elles sont pour nous une occasion continuelle de pratiquer bien des actes de vertus, de foi, de confiance, d'humilité, etc. Elles impriment enfin sur nous une plus vive ressemblance de l'Homme-Dieu, quand, à son exemple, on les reçoit de la main du Père Céleste comme un gage de son amour.
Je vois avec bien de la consolation que vous le faites, ou du moins que vous avez un sincère désir de le faire. Ce que vous me dites de cette tristesse involontaire que vous éprouvez quelquefois et même pendant un temps assez considérable, peut se concilier parfaitement avec cette bonne disposition. L'une est l'effet de la grâce ; l'autre, celui de la nature ; l'une est méritoire, parce que notre volonté la reçoit librement et qu'elle y adhère de tout son pouvoir ; l'autre ne vous rend en aucune manière coupable, parce que votre volonté n'y a aucune part ; elle n'y acquiesce point. C'est une peine qu'elle souffre à regret et dont il lui serait bien agréable d'être délivrée. Ayez seulement soin de ne pas vous en laisser abattre, comme si cela provenait en vous d'une mauvaise volonté. Il est vrai que cette langueur, cette tristesse pourrait quelquefois provenir de quelque négligence, du peu d'exactitude à remplir vos devoirs, de fidélité à répondre à de saintes inspirations ; il est bon de le craindre et d'y veiller, mais paisiblement et sans trouble ; et si, en rentrant sincèrement en vousmême, vous n'y reconnaissez rien qui doive vous alarmer ; si vous êtes comme établie, par la grâce de Dieu, dans la résolution de ne rien lui refuser de ce qu'il peut vous demander de faire et de souffrir en tout temps pour lui, tout ce que vous connaîtrez de plus conforme à son bon plaisir ; n'ayez aucune inquiétude et regardez cette tristesse comme une épreuve salutaire qui ne peut que donner plus de mérite à vos actions, vous élever à une manière d'agir plus surnaturelle, et vous procurer même une satisfaction, une joie plus véritable et plus solide que celle dont vous ressentez la privation.
La fidélité qu'on apporte à tous ses devoirs, lorsqu'on n'y est pas soutenu par la consolation d'une ferveur et d'une dévotion sensibles, est bien plus parfaite et plus méritoire, parce qu'alors on sert Dieu pour lui-même et non pas pour ses dons.
Quand on est constant à le faire, on agit alors par la foi, on vit de la foi et, comme la foi ne change point, l'âme devient comme immuable dans le bien, rien ne peut l'ébranler. Elle avance toujours de lumière en lumière, jusqu'à ce qu'elle parvienne à l'unique objet de ses désirs, qui est Dieu même.
Pour y parvenir, éclairée d'une foi vive sur le mérite et l'excel-
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lence de la croix, elle l'embrasse avec amour ; elle y trouve une source de délices ; et lorsqu'elle se voit privée des douceurs de toute consolation sensible, elle triomphe intérieurement et se réjouit en esprit de cette privation.
C'est à cet heureux état, à ce dénuement entier de vous-même que l'Esprit veut vous conduire ; et vous y arriverez sûrement si vous êtes fidèle à sa conduite.
Assurez de mes regrets le digne Pasteur dont vous m'avez parlé. Sans prendre aucun engagement il peut, en son particulier, suivre la manière de vie dont je lui ai tracé l'idée et engager quelques confrères de bonne volonté à faire la même chose. S'il veut bien m'honorer de ses lettres, peut-être, avec le secours de Dieu, pourrai-je en cela lui être de quelque service.
Je suis, Madame, en N. S. et sa Sainte Mère, V. T. H. et très ob. Serv.
A Madame de Saisseval.
Ce 13 janvier 1806.
Ma chère fille en J. C.
Je ne me suis pas empressé de vous répondre, parce que j'étais très occupé et que je voyais bien que mes avis ne vous sont pas, en ce moment, bien nécessaires. Le Seigneur supplée abondamment, par lui-même et par de dignes ministres, à tous les besoins de votre âme.
Ayez sans doute bien de l'exactitude à vos saints exercices, mais cette exactitude doit être accompagnée d'une grande liberté d'esprit et de cœur. Quand quelque raison bonne et convenable ne vous permet pas de les remplir, je ne parle que de ceux qui sont de subrogation, ne vous en faites aucune peine ; s'en inquiéter alors, c'est une imperfection qui fait voir qu'on y a de l'attache naturelle et que ce n'est pas la volonté de Dieu qu'on y cherche. Soyez dans une grande dépendance de cette volonté divine, consultez-la en tout et soyez bien fidèle à en suivre les mouvements quand vous les éprouvez ; et prenez garde de les contrarier en rien. Soyez esclave de cette fidélité, mais esclave volontaire, esclave d'amour. C'est ainsi que vous parviendrez à vous renoncer entièrement et que vous trouverez en cela votre paix et votre contentement. Dieu demande cela de vous, sans cela vous ne briserez jamais mille petits liens qui lui déplaisent
en vous, et qui vous empêchent de marcher librement dans la voie de la perfection à laquelle il vous appelle.
Priez pour moi et croyez moi, dans les SS. CC. de Jésus et de Marie, tout à vous.
A Madame de Saisseval.
Ce 26 janvier 1808.
Madame,
Vous êtes bien bonne d'avoir pensé à visiter un pauvre prisonnier. Ce serait une grande consolation pour moi d'avoir quelqu'un avec qui je puisse causer de nos affaires communes et en savoir des nouvelles. Cette consolation serait double à présent, vu que ma position actuelle ne me permet pas d'entendre souvent parler de notre intéressante malade, dont l'état est vraiment alarmant. Mais cela même me fait craindre que vous ne puissiez effectuer votre bonne volonté à mon égard, car comment pourrez-vous suffire, étant seule, à tant de soins qui vont vous tomber sur les bras ? Dieu veuille être avec vous pour vous remplir de sa force et de sa sagesse. Je ne cesserai point de l'en prier et je ne vous en saurai pas moins gré de vos bons désirs. C'est dans le Seigneur que je suis avec respect, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.