‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 59 sur 116 · LETTRES A DIVERSES FILLES DE MARIE · texte numérisé non relu

LETTRES A DIVERSES FILLES DE MARIE

A M. Mlles XXX

1792 ou 1793.

...Vous devez vous perfectionner chaque jour de plus en plus dans la pratique des vertus chrétiennes et religieuses, surtout de l'humilité, de la pauvreté, de l'obéissance et de la plus pure et de la plus parfaite charité. Vous devez fouler aux pieds tout ce que le monde appelle des plaisirs, des biens, des honneurs. Prenez la Croix de J. C. pour votre partage, c'est le moyen qu'il vous prenne pour ses Épouses ; ce titre exige de grandes choses de celles qui en sont revêtues ; il demande que vous ayez une grande conformité avec votre Époux ; conformité dans les pensées, vous devez porter de chaque chose le même jugement que Lui, vos pensées doivent être sublimes comme les siennes. Vous devez oublier vos propres intérêts pour vous occuper de ceux de votre Époux, dédaigner la terre et soupirer après le Ciel. Vous devez estimer ce que Jésus a estimé, mépriser ce qu'il a méprisé. Conformité dans les affections ; vos affections doivent être pures, vous ne devez aimer, goûter, rechercher que ce que Jésus lui-même a aimé, goûté, recherché. Votre cœur doit être embrasé du même feu que celui de Jésus : l'amour de Dieu, l'amour du prochain doivent le remplir tout entier ; nul autre amour n'y doit trouver place. Conformité dans la conduite, dans les paroles ; votre conduite doit être sainte, vos paroles édifiantes, vous devez vous proposer de vous conduire en tout par les maximes du Saint Évangile, de faire toujours ce que vous croyez le plus agréable au divin Jésus et de la manière qui puisse le mieux lui plaire. Vous devez toujours marcher dans la présence de Jésus. Que vos entretiens roulent souvent sur des matières de piété, que lui-même en soit l'objet, ou du moins qu'ils dilatent le cœur sans dissiper l'esprit.

Avec le secours de la grâce, vous devez instruire plus par les exemples que par les paroles. Jésus-Christ ne demande de vous qu'une bonne volonté qui vous porte à faire tout ce qui est en votre pouvoir pour seconder et perfectionner son œuvre. Il se charge de tout le reste. Que vous avez de motifs pour vous engager et vous signaler par le dévouement le plus parfait au service de Jésus-Christ. C'est son Esprit qui nous anime, dit l'Apôtre. Que ce même Esprit soit le mobile de toutes vos actions et même de tous vos mouvements. Vous devez souvent demander cette grâce précieuse. Quand il plaît au Seigneur de vous éprouver par les souffrances, vous devez les recevoir de sa main avec douceur, comme un moyen très efficace pour avancer dans son saint amour.

A Mademoiselle de Virel

Ce 13 juillet 1806. Mademoiselle et très chère fille en N. S.,

Il n'y a que deux jours que ma nièce m'a remis la lettre que vous m'avez écrite en date du 21 juin et, comme elle est sur le point de son départ, je ne veux pas tarder à y répondre.

Je n'ai pas lu sans peine le commencement de votre lettre, vous croyant imbue de toutes les préventions dont vous me parlez. Je ne concevais pas comment, avec cela, vous aviez pu faire votre consécration, et comment on vous avait permis de la faire ; je me disais à moi-même qu'il fallait qu'on ne vous eût pas instruite des points les plus essentiels, et même que vous n'ayez pas lu, ou du moins que vous n'ayez compris que bien imparfaitement les écrits les plus nécessaires de la Société du Cœur de Marie qui sont le Plan, la Règle de conduite, vos Règles qui, à quelques changements près, sont les mêmes que le Sommaire des Constitutions de St Ignace, et l'explication de ce Sommaire. Car il n'y a point de ces écrits qui ne s'accordent parfaitement avec ce que je vous ai marqué dans ma lettre, et où vous ne puissiez trouver à résoudre toutes les objections qu'on vous fait et que vous vous faites à vous-même. Le reste de votre lettre m'a rassuré en me faisant voir en vous un cœur docile, prêt à recevoir les lumières que Notre-Seigneur daignerait vous donner par notre ministère. C'est pourquoi je vais m'efforcer de satisfaire le désir et le besoin que vous avez d'instruction. Je me propose de ne vous rien dire qui ne soit conforme à l'esprit de vérité et, pour ne rien omettre d'important, je suivrai de point en point votre lettre, autant qu'il me sera possible de le faire. Il n'y a presque point d'article qui ne paraisse exiger une instruction assez étendue. Le temps et mes occupations ne me permettent pas de m'y livrer ; je me bornerai au plus nécessaire. Si vous avez de la droiture et de la simplicité, comme j'aime à le penser, l'Esprit de Dieu suppléera lui-même à mon peu de paroles et ce que je vous dirai portera la lumière dans votre esprit et le calme dans votre cœur.

La première chose qu'on a dû vous dire, quand vous avez marqué quelque désir de vous associer aux F. du Cœur de Marie, a été qu'il fallait penser sérieusement qu'il ne suffisait pas de remplir les devoirs ordinaires de la vie chrétienne, qu'il fallait tendre à la perfection évangélique par la pratique des conseils ; que dans cette Société, après le temps des épreuves prescrit par l'Église, on se lie à Dieu par les trois vœux annuels de religion, dont les obligations essentielles sont les mêmes et ne sont pas moins sacrées que dans tout autre corps

religieux, quoique la pratique extérieure, pour des raisons qui regardent le plus grand service de Dieu, soit différente en quelques points. L'acte même de la consécration exprime clairement ces dispositions. D'après cela, ce ne peut être que faute de réflexion si vous avez cru que pour être une digne Fille de Marie, il suffisait d'être exacte à quelques exercices extérieurs de piété.

Les règles, dans cette Société, n'obligent pas sous peine de péché. Vous n'êtes strictement obligée à garder les vœux que quand vous les aurez faits, et il ne vous sera pas permis de les faire tandis que vous serez dans l'état de perplexité dans lequel vous êtes. On vous conseille cependant de les observer dès à présent, afin de vous en rendre la pratique aisée.

Il vous est impossible, dites-vous, de vous rapprocher de ceux qui pourraient vous instruire et résoudre vos difficultés. i° Bien des impossibilités disparaissent quand on a une bonne volonté et qu'on sent l'importance d'une chose. 2° Il n'est ni nécessaire, ni même convenable de rendre les communications fort fréquentes. 30 Quand on ne peut pas communiquer de vive-voix, on le fait par écrit. 40 La lecture fréquente et méditée des écrits ci-dessus mentionnés suppléera en grande partie à l'instruction verbale. 50 Les difficultés réelles sont assez rares, il faut éviter de s'en faire à soi-même, il faut mépriser celles qui ne sont pas importantes. Vouloir lever toutes celles qui se présentent à l'esprit, c'est se jeter dans un labyrinthe dont il est ensuite bien difficile de se débarrasser. Négligez-les, la plupart s'évanouiront bientôt ; si elles persistent et qu'elles soient communes, vous pouvez indifféremment vous en ouvrir à tout bon prêtre éclairé. Si elles regardent l'état de la Société, mettez-les par écrit, et, quand l'occasion s'en présentera, vous en ferez part à quelqu'un de la Société capable de lever vos difficultés.

On vous objecte : i° « Que la Société n'a point encore d'approbation » : cela est vrai de l'approbation civile ; on doit la demander quand il en sera temps. Quant à l'approbation ecclésiastique, elle n'en a point encore de solennelle, mais on en a une très formelle du St-P. accordée expressément le 19 janvier 1801, avec permission à tout le monde d'embrasser notre forme de vie, qu'il a déclarée utile à l'Eglise et promesse d'une approbation solennelle au temps convenable. C'est quelque chose de plus que n'en peuvent montrer la plupart des communautés ; on ne s'est établi dans aucun diocèse sans y avoir été autorisé au moins tacitement par les autorités ecclésiastiques. Ce qui suffit dans les circonstances.

2° « Que la Société est sans chef »... Cela est contradictoire, elle ne serait par, Société. Il y a partout des supérieurs.

30 « On ignore si on a le mérite de l'Obéissance », Partout où il y a des règles sûres, des chefs à qui on se soumet en vue de Dieu

et selon l'esprit de l'Église, il y a le mérite de l'obéissance ; et cette obéissance est religieuse quand elle est fondée sur le vœu qu'on en fait.

4° « Dans une communauté on est plus sûr de suivre l'Église ». Pendant bien des siècles il n'y a point eu de communauté dans l'Église; on n'en suivait pas moins l'esprit de l'Église, en vivant religieusement dans le monde, comme ont fait tant de saintes vierges.

50 « Vous n'avez point trouvé de confesseurs qui ne vous aient détournée de la Société ». Je ne blâme pas les confesseurs de détourner les âmes des voies qu'ils ne connaissent pas, mais je leur conseillerais d'examiner ces voies, surtout quand elles n'offrent rien que de bon, de saint, de parfait. Quant à la nôtre, déjà comme je l'ai dit, approuvée par l'Église, je ne crois pas qu'il y ait aucun homme de Dieu qui ne le jugeât très utile et très sainte, surtout dans le temps présent, quand il lui plaira de l'examiner.

« Ces objections vous ont empêché de suivre entièrement la règle. » Un peu plus d'amour pour Dieu et de zèle pour votre perfection auraient empêché cette faiblesse, indépendamment de la Société. Vous saviez bien que ces règles ne vous prescrivaient que la pratique de la perfection, quelle raison aviez-vous donc de les abandonner ? C'était une grâce que Dieu vous avait faite de les connaître et de les suivre, vous ne pouviez rejeter cette grâce sans retourner en arrière, et ces sortes d'infidélités sont bien pernicieuses. D'ailleurs vous deviez préférer les notions que vous ont données de la Société les personnes vertueuses qui en étaient instruites à celles que vous ont données des ecclésiastiques respectables, mais qui ne la connaissent que vaguement et sur de faux rapports. Je souhaiterais que tous les bons prêtres la connussent, entr'autres le recteur de la paroisse où est le « Plessis aux chats » dont on m'a fait un grand éloge.

« Il faudrait un don particulier du ciel pour faire ce que je prescris » Sans la grâce, on ne peut faire aucun bien surnaturel ; il faut une grâce plus forte pour faire constamment des œuvres de perfection, mais on a cette grâce quand on est appelé à l'état religieux. A Dieu ne plaise que je prescrive une autre perfection que celle de l'Évangile. Vous ajoutez que pour cela « Il faut avoir la conviction que c'est Dieu qui parle par la bouche de ceux qui s'établissent nos supérieurs ». Ces dernières paroles offrent l'idée la plus fausse. Des supérieurs religieux, soit dans le cloître, soit hors du cloître, ne s'établissent pas d'eux-mêmes vos supérieurs. Il est vrai que d'eux-mêmes ils n'ont aucune autorité, ni naturelle comme les père et mère, ni civile comme les lois et les magistrats, ni ecclésiastique comme les pasteurs de l'Église. Mais c'est nous qui, usant de la liberté que Dieu nous a donnée, en la remettant entre leurs mains pour notre plus grand avantage spirituel, leur conférons cette autorité, et comme ce choix

n'est point l'effet de la nature mais de la grâce du St Esprit qu'on nomme la vocation, c'est l'Esprit Saint qui leur confère cette autorité et les établit vos supérieurs ; que lorsqu'ils sont ainsi établis, surtout quand on est engagé par vœu, on doit être convaincu que c'est Dieu qui parle par leur bouche quand, en qualité de Supérieurs qui tiennent la place de Dieu, ils nous prescrivent des devoirs qui n'ont rien que de conforme à la loi de Dieu. C'est la doctrine constante de l'Église, c'est celle de l'Évangile comprise dans ces paroles de Notre-Seigneur dont le sens est clair pour quiconque a le cœur droit : « Celui qui vous écoute m'écoute moi-même, et celui qui vous méprise me méprise. »

« On se soumettra bien au temps de la ferveur et non pas au temps de dégoût ». Le vrai fidèle ne connaît pas cette variété, la foi est son unique flambeau, sa lumière est la même en tout temps. -

Ces décisions me dispensent de vous suivre désormais pied à pied, ce qui me mènerait trop loin.

Vous pouvez aisément en tirer les conséquences nécessaires pour vous conduire. Je ne m'arroge aucune autorité ; je vous dis ce que j'ai moi-même appris de l'Église. Agissez avec simplicité, réprimez de vains raisonnements, l'Esprit de Dieu aime les cœurs dociles à sa voix ; il n'est point avec les esprits pointilleux.

Dès les premiers pas dans la carrière, il faut tendre généreusement vers la perfection. Cela ne veut pas dire qu'on doive y être déjà parvenu. Quand vous ne devriez jamais atteindre la perfection, si vous la désirez, si vous la recherchez sincèrement, Dieu, à la mort, vous récompensera comme si ce désir avait été rempli.

Communiquez, ma chère fille, de temps en temps, avec votre supérieure, au moins par lettres ; ouvrez-lui votre cœur avec simplicité et l'Esprit de Dieu vous conduira par elle à la perfection. Vous ne serez point juge de vous-même et de vos actions. Quoique absente de corps, elle sera comme présente en esprit avec vous. Elle vous éclairera sur vos doutes, elle guidera vos pas, elle vous redressera quand vous vous égarerez, elle vous reprendra toutes les fois que vous ferez mal, elle fera tout cela par les règles qui s'étendent à tout, par les pensées qui vous seront suggérées dans la méditation, par l'esprit intérieur qu'il faut consulter en tout, c'est-à-dire que l'Esprit de Dieu suppléera éminemment à ce que l'éloignement de la supérieure ne lui permettrait pas de faire. C'est la grâce propre de notre Société. Cette voix intérieure de Dieu n'aura-t-elle pas autant de force pour vous porter à la perfection que l'œil ou la présence visible de l'homme ?

Ne vous troublez pas de vos faiblesses et de vos misères personnelles, soit présentes, soit passées ; ce n'est pas en soi mais en Dieu qu'il faut mettre sa confiance. L'âme ne doit jamais se considérer

comme isolée, mais toujours en union avec Jésus-Christ, avec qui elle ne fait qu'un même tout devant Dieu, quand elle veut sincèrement être à lui. Ses richesses, sa charité, les vertus, les mérites de Jésus-Christ, tout en Jésus-Christ et Jésus-Christ lui-même est tout entier à nous. C'est parce que vous ne vous considérez pas sur ce point de vue que vous êtes sujette aux inquiétudes, aux craintes, aux scrupules. Prenez-y garde, ma chère fille : si vous ne travaillez pas sérieusement, avec le secours de la grâce, à vous défaire de ces défauts qui sont très considérables dans la dévotion, vous serez hors d'état de travailler à la perfection, à charge à vous-même, importune aux autres ; vous vous dégoûterez de la piété et vous courrez risque de vous perdre. Allez droit à Dieu par l'amour, l'espérance et la foi : c'est le grand chemin de Jésus-Christ. Il nous offre son Cœur comme un trésor toujours ouvert pour que nous y puisions à pleines mains tout ce qui nous sera nécessaire. La très Sainte Vierge, pour qui je vous recommande d'avoir la plus intime dévotion, vous portera dans ses mains maternelles. Les saints et saintes seront vos modèles et vos guides ; les saints anges vous y serviront d'escorte et vous empêcheront de tomber dans les pièges du démon.

Ne croyez pas qu'il soit nécessaire d'avoir été toujours fidèle pour prétendre à l'état religieux, et par conséquent à la Société du S. Cœur de Marie ; mais il faut se proposer sincèrement de réparer le passé et de tendre à la perfection propre de cette Société, de marcher le plus près que l'on peut, selon la mesure de la grâce et de ses lumières, à la suite de Jésus et de Marie, et d'entrer dans les sentiments de leurs Cœurs.

S'il vous semble que le Seigneur vous demande « ce que vous êtes venue chercher dans la Société de sa Sainte Mère », vous pouvez bien répondre avec confiance que c'est lui seul que vous cherchez, que votre unique désir est de lui plaire.

Le vœu de pauvreté, dans la Société, n'ôte pas la propriété directe de son temporel ; on conserve le droit d'en disposer, de tester, etc., pourvu qu'on le fasse sous la dépendance des supérieures ; celles-ci ne peuvent pas en disposer à leur gré, ni refuser leur consentement quand l'usage qu'on se propose d'en faire est légitime et convenable.

Je vous en ai dit bien long pour une fois ; je prie le Seigneur de bénir ma lettre et de vous faire la grâce de profiter de ce que je vous y dis. Relisez-la plusieurs fois, et peu à chaque fois, pour la méditer plus à loisir. Puissiez-vous y trouver la lumière et la paix dont vous avez besoin.

Priez pour moi. Je suis, dans le Seigneur, mademoiselle et très chère fille.

A Mademoiselle de Fermont.

Jeudi 21 mai 1807.

Mademoiselle et très chère fille en J. Ch. N. S. Je vous remercie de votre aimable lettre ; c'est la première que je reçois de vous directement, mais ce n'est pas la première de vos lettres que j'aie lue, car on a soin de me communiquer à peu près toutes celles que vous écrivez ici, parce qu'on sait qu'elles me font plaisir et qu'elles m'édifient. Vous me demandez une lettre ; c'est une chose que je ne puis vous refuser, dès lors que vous croyez qu'elle peut vous être de quelque consolation et de quelque édification pour votre âme. Ne dois-je pas me regarder comme le serviteur de toutes les servantes de Dieu qui, comme vous, se sont dévouées de tout leur cœur aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie. Ne dois-je pas, autant qu'il est en mon pouvoir, les aider à remplir leurs saints engagements. « Vous regarderez, dites- vous, ma lettre comme mon testament, et vous serez plus fidèle à mettre en pratique ce que je vous dirai en le regardant comme l'expression de mes dernières volontés. »

Cette idée me plaît, ma chère fille, parce qu'elle me transporte au moment qui doit être l'objet de nos plus vifs désirs, au moment où notre âme, dégagée des liens de ce misérable corps, pourra se jeter en liberté dans le sein du Dieu des miséricordes, entre les bras de notre divin Rédempteur. Ce n'est pas que je sois ennuyé de la vie présente, tandis qu'il plaira à la volonté divine de m'y retenir ; elle a même des avantages que ne nous offre point la vie future. On peut y souffrir à l'exemple de notre divin Maître, y acquérir sans cesse de nouveaux mérites, travailler à y gagner quelques âmes à Dieu.

Toutes ces choses, et surtout l'ample récolte qu'on peut y faire en tout temps de souffrances et de maux de toute espèce, est faite pour adoucir un peu l'amertume de notre exil. Mais le bonheur de posséder Dieu, de ne plus l'offenser, de ne plus le voir indignement offensé par les hommes, de L'aimer uniquement autant qu'il nous sera donné de L'aimer, et d'être éternellement, indissolublement uni à ceux qui L'aiment de l'amour le plus pur, dans le beau séjour de la divine charité : toutes ces considérations doivent sans doute attirer plus haut nos désirs et nous faire soupirer après la mort. Je vais donc suivre votre idée et vous faire ma légataire ; je puis, sans faire tort à mes autres héritiers de l'une et de l'autre famille, vous léguer de grandes choses, des choses d'un très haut prix, d'autant que je ne les tirerai pas du sein de rr a pauvreté, mais du trésor inépuisable que vous possédez dans les Divins Cœurs de Jésus et de sa Sainte Mère, sur lesquels c. Dieu de bonté a bien voulu nous donner des droits particuliers, en nous appelant plus spécialement au service de ces Cœurs Sacrés.

Je vous lègue donc, ma chère fille, au nom de la très Sainte Trinité, par les Cœurs Sacrés de Jésus et de Marie, l'objet de leur divine complaisance et le principal instrument de leur amour pour les hommes.

i° Un cœur tout embrasé de l'amour le plus pur et le plus généreux pour les divins Cœurs auxquels vous vous êtes consacrée. Amour le plus pur, qui n'admet aucun alliage de l'amour propre et de toute attache à tout ce qui est créé, qui ne serait pas parfaitement conforme et subordonné à leur bon plaisir. Amour le plus généreux qui, le rendant une vivante image de ces divins Cœurs, ne lui permette pas d'avoir d'autres sentiments que les leurs, resserre sans cesse l'union qu'il doit avoir avec eux, et le porte à s'offrir à tout moment lui-même en holocauste à sa divine Majesté pour souffrir toutes les croix, toutes les humiliations qu'elle daignera lui envoyer pour son salut, pour la gloire de son nom et le bien de son Église.

2° Une grande estime, un sincère amour pour votre vocation sainte. Regardez comme une faveur insigne la grâce que le Seigneur vous a faite de vous appeler, préférablement à tant d'autres, à la petite famille du Cœur de sa Sainte Mère, afin que vous soyez une fille chérie de ce beau Cœur, que vous ayez une part très spéciale à son amour et à sa protection, et qu'elle puisse retrouver et voir en vous quelqu'une de ses inépuisables perfections. Cette estime pour votre vocation doit être proportionnée à des fins si relevées. Songez que Dieu, en vous appelant à la plus grande conformité avec le Cœur de sa Sainte Mère, et par conséquent avec son divin Cœur, vous appelle en même temps à la plus parfaite charité, à tout ce qu'il y a de plus sublime dans les maximes du Saint Évangile et dans les exemples qu'il nous a donnés. S'il vous laisse au milieu du monde, c'est afin qu'héritière de l'esprit apostolique que possédait dans le degré le plus éminent le Cœur de Marie, vous puissiez comme elle contribuer, par vos exemples plus que par tout autre moyen, à changer la face du monde et à renouveler à la fin des temps, parmi nous, les beaux jours de l'Église naissante ; et tenez-vous assurée que si vous êtes fidèle, Il vous donnera abondamment toutes les grâces dont vous avez besoin pour triompher des obstacles qui se rencontrent dans le monde, et qu'il vous a eue, ainsi que nous, particulièrement en vue dans cette prière qu'il adressa à son Père la veille de sa Passion : « Ce que Je vous demande pour eux, ce n'est pas que vous les ôtiez de ce monde, mais que vous les préserviez du mal et de la contagion du monde ». Votre amour pour votre vocation doit vous porter à observer bien exactement toutes les règles renfermées, soit dans le Plan et la Règle de conduite, soit dans le Sommaire avec les explications que nous en avons faites, soit dans nos Lettres circulaires, quelque parfaites qu'elles soient ; mais en cela, attachez-vous plus à V esprit qu'à la lettre. La lettre admet bien des exceptions ; l'esprit n'en admet

aucune et fait qu'on observe les règles même en ne les observant pas. C'est pourquoi ayez bien soin d'en lire ou d'en méditer chaque jour quelques-unes, autant qu'il vous sera possible, en demandant humblement à Dieu la lumière pour en bien pénétrer le sens et la grâce pour les mettre en pratique.

3° Un grand zèle pour acquérir la perfection évangélique et une ardeur pleine de prudence pour en propager l'amour dans tous les cœurs que nous pouvons croire en être susceptibles. Le perfection évangélique est la perle précieuse qu'il faut acheter au prix de tout ce qu'on peut avoir. En tout temps, il a fallu se détacher de tout, renoncer à tout, pour suivre Jésus-Christ ; dès à présent, ce détachement est plus nécessaire que jamais ; il le sera encore davantage dans les temps fâcheux qui nous ont été prédits et auxquels nous touchons de plus près. Efforcez-vous donc, selon la mesure d'une sainte discrétion, d'en étendre l'amour en travaillant à répandre la bonne œuvre que le Seigneur nous a confiée.

4° Une douceur inaltérable, une profonde humilité'; parmi toutes les vertus, elles doivent faire singulièrement le caractère des Filles du Cœur de Marie, comme elles ont fait celui de leur divine Mère et de son divin Fils. Comme Supérieure, vous devez y exceller ; à l'extérieur, donnez à toutes l'exemple, exhortez-les, animez-les, veillez avec soin sur elles, avertissez-les de leurs défauts, c'est votre devoir ; mais dans le fond de votre cœur, prenez toujours la dernière place. Vous devez user quelquefois de fermeté, mais que la douceur domine en tout ; que la charité soit le principe des corrections que vous faites. Ayez surtout une grande patience, et soyez toujours prête à écouter toutes celles de vos filles (ou même des externes) qui voudraient vous ouvrir leur âme et vous rendre compte de leur conscience. C'est un point essentiel. Ne vous lassez point d'entendre et de redire souvent les mêmes choses ; imitez la tendre sollicitude de cet animal domestique auquel le Sauveur du monde daigne s'assimiler.

Ne doutez point, ma chère fille en J. C. et en Marie, que le divin Sauveur ne vous donne, et à toutes celles qui seront fidèles, toutes les lumières et les grâces dont vous aurez besoin pour accomplir ce que je viens de vous dire, et que je vous lègue comme mes dernières volontés. Je L'en supplie instamment, humblement prosterné en sa sainte présence ; et je vous donne à cet effet et à toutes vos filles, au nom de son Divin Cœur et du Cœur de sa très Ste Mère, sa très sainte bénédiction. Ainsi soit-il.

Je me recommande à vos bonnes prières, et suis dans le Seigneur, tout à vous.

Pierre Joseph.

A Mademoiselle Anne Jos. Combarel (i) à Dôle, département du Jura.

14 octobre 1807.

Ma chère fille en N. S.

Je vous remercie de la lettre que vous m'avez écrite par M. d'Aubonne ; j'en ai été fort content ; vous y exprimez les sentiments d'une véritable Fille de Marie qui sent le bonheur de sa vocation, de combien de dangers .cette vocation l'a délivrée, et combien de grâces elle peut espérer obtenir par son moyen. C'est une marque que vous y avez répondu jusqu'ici avec fidélité. Continuez, ma chère fille, comme vous avez commencé, et vous verrez chaque jour la grâce et la lumière croître et se perfectionner de plus en plus, jusqu'à ce que vous soyez parvenue au comble de tous vos désirs. Le Cœur de Marie sera pour vous la source intarissable et féconde de tous les biens.

C'est ce qu'a toujours éprouvé, c'est ce qu'éprouve maintenant plus que jamais, à ce que j 'espère, dans le séjour de la béatitude, votre bonne mère, madame de Buyer que nous venons de perdre.

J'aurais plusieurs choses à vous dire à ce sujet, mais comme je ne pourrais que répéter ce que j'en ai dit à notre chère sœur Amoudru, je vous renvoie à la lettre que je lui ai écrite. Priez Dieu pour moi, afin que je mette moi-même en pratique les conseils que je donne aux autres. Efforçons-nous d'entrer bien avant dans les sentiments du Cœur adorable de Jésus et soyons tous ensemble, en Lui et dans le Cœur de sa Sainte Mère, un cœur et une âme.

Je suis avec respect, ma chère fille, votre très humble et très obéissant serviteur.

P. Joseph P.

(1) Mlle Anne Joseph Combarel, deuxième Fille de Marie de la Réunion de Dôle, première compagne de Mme de Goèsbriand, fit sa Cons. le 8 sept. 1802 et ses V. le 2 fév. 1804. Elle mourut le 12 juillet 1840.

A Mademoiselle Emilie Gerrier (i).

à Dôle, département du Jura.

29 septembre 1808.

Ma chère fille en J. Ch.

J'ai à peine le temps de vous dire deux mots, ayant eu beaucoup à écrire ; mais je ne veux pas vous les refuser, parce que vous les désirez et que M. d'Aubonne lui-même m'en presse. Je suis fort content de vos dispositions, telles que vous les exprimez. Plus vous vous faites à vous-même de reproches, plus je me sens porté à vous encourager. Humiliez-vous de vos fautes passées mais sans vous abattre. Espérez en Dieu et comptez sur l'abondance de ses grâces pour corriger ces défauts dont vous vous plaignez. Il a pu souffrir en vous ces mauvaises humeurs pour augmenter le mérite de feu votre digne Maîtresse (2) ; mais à présent qu'il vous en donne un vif regret, Il montre assez par là que si vous êtes fidèle, Il vous donnera la force et la patience dont vous aurez besoin pour ne plus tomber dans les mêmes fautes.

Le désir que vous avez de la Ste Communion est bon, dès qu'il vous porte efficacement à la pratique de toutes sortes de vertus, mais qu'il ne vous fasse jamais perdre de vue votre indignité et la soumission que vous devez avoir en cela, comme en toute autre chose, à celui qui vous sert de guide.

Ne restez jamais en arrière ; proposez-vous toujours d'avancer dans toutes sortes de vertus, mais surtout dans celles qui sont propres à votre état, la douceur, l'humilité, la dévotion à la Ste Vierge, etc.

Adieu, ma chère fille, priez Dieu pour moi ; je ne manque point de le faire pour vous. Monsieur d'Aubonne pourra vous dire de mes nouvelles.

Votre serviteur en Jésus et Marie.

Pierre Jos.

(1) Émilie avait tait sa Consécration à Paris le 2 février 1803, le jour même où Mme de Buyer prononçait ses Vœux. Ce fut Émilie qui reçut le dernier soupir de cette âme brûlante d'amour et de zèle.

(2) Mme de Buyer, Supérieure de la Réunion de Dôle.

A Mademoiselle Victoire Puesch aux Carmélites de Tours.

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