L. J. Ch
Ce 4 novembre 1807.
Ma chère fille en J. Ch.
Il m'est doux de pouvoir vous appeler encore de ce nom. Les sentiments que vous exprimez par rapport à nos deux petites familles m'ont sensiblement touché. Ils viennent de votre cœur, et le Seigneur, le Dieu de Vérité, a pu seul vous les inspirer. Ce^sont ces sentiments qui vous avaient conduite au Sacré Cœur de Marie ; et cet attrait de foi qui avait guidé vos pas dans cet asile devait l'emporter sur cet autre attrait sensible qui semblait vous appeler ailleurs depuis vos plus tendres années. Ce second attrait était bon, il venait aussi de Dieu, mais le premier devait lui être préféré. Vous le savez, il est dit que le juste vit de foi. La foi est le flambeau qu'il doit suivre, il court risque de s'égarer quand il en suit un autre. C'est ce que le Seigneur vous fit comprendre alors, et je n'ai point oublié les lumières particulières dont il éclaira pour cela votre esprit. Ce n'était pas cependant en vain que vous aviez reçu cet attrait pour la vie intérieure contemplative et mortifiée ; il devait contribuer à rendre votre sacrifice plus méritoire, et d'ailleurs il est très compatible avec la qualité de Fille du Cœur de Marie. Ce Cœur sacré, le plus beau de tous les cœurs après celui de son divin Fils, n'a-t-il pas possédé cet attrait dans le degré le plus éminent, ce qui ne l'a pas empêché de mener une vie très active.
La perfection consiste à unir ensemble ces deux attraits : la vie active et la vie contemplative. Et il me semble que la divine Providence vous a mise à lieu de le faire en vous conduisant où vous êtes. Sortez un peu de vous-même et travaillez à répondre à ses aimables desseins. Peut-être le Seigneur n'attend-Il que quelques efforts de votre part pour vous rendre le degré de santé qui vous est nécessaire pour procurer sa gloire et le bien du prochain. Vous ne seriez pas la première en qui j'aurais vu cette heureuse révolution s'opérer. Au reste, ne craignez pas que la privation de quelques consolations sensibles puisse nuire à votre avancement spirituel. Le sacrifice que vous en ferez ne sera pas sans mérite et sans récompense.
Je rends justice, ma chère fille, à votre bonne volonté ; dans vos changements vous avez cru suivre l'obéissance en suivant la voix de vos guides. Je ne dois point vous en faire un crime ; mais je crois qne vos guides, au lieu de vous détourner de la voie dans laquelle Dieu vous avait Lui-même placée et de vous décider par eux-mêmes, auraient fait plus sagement de s'en rapporter entièrement à la décision de ceux qui, étant Supérieurs du Corps dans lequel vous aviez pris
des engagements religieux, étaient les seuls qui, sur ce point, pouvaient vous faire connaître sûrement la volonté de Dieu ; le Seigneur l'a permis ainsi, mais sa conduite pleine de douceur a suffi pour dissiper une erreur involontaire et peu répréhensible de votre part.
Vous voyez, par ce que je vous dis, que je regarde votre retour parmi mes chères filles du Saint Cœur de Marie comme une conduite particulière sur vous de la divine Providence qui vous ramène à l'état dans lequel elle vous avait d'abord placée ; et que je suis bien éloigné de vouloir m'opposer à ses vues pleines de miséricorde et de douceur. Ne soyez pas cependant surprise que ce retour ne soit pas accompagné des mêmes faveurs, des mêmes lumières ; rarement le Seigneur fait ces mêmes grâces à une âme qui n'a pas été parfaitement fidèle à ses premiers engagements. N'attribuez cela qu'à vous-même ; le pur amour, l'esprit de foi doivent y suppléer. Au milieu des occupations que vous pourrez avoir, que votre oraison soit continuelle ; ces occupations sont de nature à vous tenir unie étroitement à J. C. que vous devez considérer dans les pauvres enfants dont vous prenez soin... Je crois bien que notre respectable Adélaïde n'aura point à votre égard d'autres sentiments que les miens. Elle pourra vous le marquer sur le reste de ce feuillet.
Mais je crois devoir laisser au respectable M. Guépin la dernière détermination et tous les détails sur votre admission dans le petit établissement qui doit tout à son zèle. Je me recommande, et les deux familles, à vos bonnes prières, et suis toujours, en union des Cœurs Sacrés de Jésus et de Marie, tout à vous.
P. J. de Clor.
A Monsieur Guépin, Curé de N. D. la Riche pour Mlle Victoire Puesch à Tours.
- f L. J. Ch. N. S.
Paris, 17 mai 18 10.
Ma chère fille en J. Ch.
Vous n'avez encore qu'une idée assez imparfaite de l'esprit intérieur, vous le confondez avec l'amour de l'oraison et d'une vie paisible. L'amour de l'oraison peut sans doute y contribuer ; mais ce n'est pas la même chose ; c'est un moyen dont Dieu se sert d'ordinaire pour nous y conduire ; ce n'est pas la fin. Quiconque a l'esprit intérieur est du nombre de ces enfants de Dieu qui, comme le dit l'Apôtre, « sont conduits par l'Esprit de Dieu » ; ils sont animés de J. Ch., pénétrés de ses principes ; ils vivent de la foi, ils cherchent Dieu et Le trouvent dans quelque situation qu'ils puissent être :
parmi les hommes comme dans la solitude ; dans l'agitation comme •dans le repos. Quelle vie a été plus agitée que celle des Apôtres, témoin la vie d'un Saint Paul ; et qui a jamais possédé plus parfaitement que les Apôtres l'esprit intérieur ?
Une véritable Fille de Marie a son cloître partout où elle peut rendre quelque service à J. Ch. et L'adorer en esprit et en vérité. Je n'avais point oublié la parole intérieure qui vous avait été dite, non plus que les hauts sentiments que vous aviez de votre vocation ; mais il faut admirer en silence la conduite du Seigneur sur les âmes qu'il appelle à Lui. Ne vous permettez pas aisément de juger les autres. Dieu seul lit dans les cœurs.
Je vois avec plaisir le cas que vous faites du respectable M. Guépin. Je découvre en cela l'esprit de Dieu, ainsi que dans l'attachement et la soumission pleine d'amour que vous avez pour ma sœur Bourguignon que l'Obéissance vous a donnée pour Supérieure. Continuez dans les mêmes sentiments. Aimez toutes vos sœurs en J. Ch. J'aurais bien souhaité qu'elles eussent eu toutes la même vocation ; la différence n'en doit point mettre dans la charité. Je salue mesdemoiselles Bourguignon et Gaillard. On vous enverra le livre que vous demandez. On écrira à Chartres pour qu'on vous fasse part de nos écrits. J'ai remis la lettre que contenait la mienne, mais quoique datée du 1 5 mars je ne l'ai reçue que depuis peu de jours.
Mille et mille respects à MM. Guépin, Leb. et Dupuis.
Je suis, dans le Seigneur et sa Sainte Mère, tout à vous.
P. Jos.
A Mademoiselle Victoire Puesch Chez les Dames Carmélites à Tours.