L. J. Ch
Ce mardi 13 août 1805.
Mademoiselle et très chère fille en J. C.
Je n'ai point été mécontent de votre lettre ; je vois même que vous me parlez avec une ouverture de cœur que le Seigneur a pu seul vous donner. Je l'en bénis et cela me fait espérer que vous prendrez, comme venant de lui, les avis un peu sévères que je vais vous donner. Il me semble bien nécessaire pour vous que je le fasse ; je n'ai, en cela, en vue que le salut de votre âme.
Votre premier tort est de croire vous suffire à vous-même, quoiqu'en même temps le Seigneur vous fasse connaître qu'on ne peut le trouver et trouver en lui sa force, sa lumière, sa consolation que par une humble ouverture de cœur à ses supérieurs. La racine de ce mal est l'orgueil, vous en convenez ; mais vous ne sentez nullement combien cet orgueil vous est dangereux ; c'est la cause véritable de l'extrême aveuglement de votre esprit et insensibilité de votre cœur. Je ne m'explique pas... vous connaîtrez cette vérité quand vous rentrerez humblement en vous-même et que vous prierez vos supérieures de vous la faire connaître. Avec cet orgueil vous ne vous sauveriez ni dans la Société ni hors de la Société ; mais si quelque Société peut vous aider à le vaincre, c'est celle de la Soc. du Cœur de Marie, où après la charité, les principales vertus qu'on se propose sont la douceur et l'humilité.
Le deuxième tort est de vous plaindre de la douceur de votre confesseur et de jeter vos fautes sur cette douceur. Quel aveuglement dans une pareille plainte !... i° C'est vous faire vous-même juge de la conduite qu'on doit tenir sur votre âme ; ce qui ne peut vous conduire qu'à votre perte. 20 C'est agir dans une chose spirituelle d'une manière humaine. 30 C'est courir risque de faire des confessions bien imparfaites, et de ne tirer aucun profit des avis d'un confesseur.
Quel orgueil de ne pas s'attribuer ses fautes à soi-même et de les jeter sur ce qui est un effet de la bonté de Dieu. Vous devriez être persuadée que son ministre est mû par son esprit ; qu'il agit par commisération pour votre faiblesse ; qu'il ne veut pas éteindre la mèche encore fumante ; qu'une autre conduire, telle que vous l'imaginez, vous aurait perdue, qu'elle aurait nourri votre orgueil et votre aveuglement.
Un troisième tort est de vaciller dans votre état et d'admettre d'autres désirs. Quelque saints qu'ils paraissent, ils vous sont extrêmement préjudiciables. Quand une fois, après de mûres délibérations, et surtout après un long temps d'épreuves, on a pris un parti comme agréable au Seigneur et conforme à sa vocation et 'à différentes circonstances, on doit regarder comme une grande infidélité de penser volontairement à autre chose. Les grâces que vous avez reçues ont été autant de nouvelles assurances de votre vocation. Malgré tout cela, ne point, vous fixer, c'est vous méfier de Dieu même et vouloir qu'il vous donne d'autres assurances que celles qu'il vous a données. Quoi de plus inconsidéré qu'une pareille conduite ! Il fallait repousser, comme un artifice de Satan, la pensée que vous vous perdriez dans la Société. Jamais vous ne vous y perdriez que par votre faute, comme vous vous perdriez plus aisément encore partout ailleurs. Vous vous y sauverez, au contraire, plus sûrement, plus excellemment que partout ailleurs, parce que c'est là que Dieu vous appelle.
Quatrième tort. Avoir consulté sur votre vocation quelqu'un qui, n'en étant pas, n'a pas pu vous donner là-dessus des conseils salutaires, surtout dans la circonstance. On a bien pu vous permettre de vous confesser, mais non pas de consulter sur votre vocation. C'était vous mettre dans le péril évident d'être trompée, et vous l'avez été. On vous a répondu selon l'idée fausse que l'on se formait de la Société ; on n'a fait aucun cas de votre vocation, et on ne vous a pas regardée comme véritablement liée. L'homme de Dieu raisonnait juste selon ses idées, mais Dieu permettait qu'il se trompât pour vous punir de votre démarche imprudente et contraire à votre vocation.
Cinquième tort. — Votre inquiétude sur la nouvelle approbation du Saint-Père. Ne suffirait-il pas que des supérieures vous l'assurassent ? Les croyez-vous assez fourbes, assez peu soigneuses de leur propre salut, pour vouloir vous en imposer dans une chose de cette importance ? Quelle idée vous formez-vous de leur conscience si vous les avez cru capables de forger une pareille imposture. Que serait une Société qui prétendrait se soutenir par de tels moyens ? Vous deviez sentir qu'elles ne pouvaient vous donner qu'une assurance verbale, que le Souverain Pontife lui-même ne pouvait donner rien de plus ; mais qu'à moins d'une méfiance bien injurieuse, vous deviez vous en contenter.
Je ne veux pas étendre plus loin mes réflexions ; c'en est assez pour vous éclairer et vous faire voir ce que vous avez à faire. Et comme je suis bien persuadé que vous avez failli, plutôt par ignorance et par aveuglement que par mauvaise volonté ; que d'ailleurs à la fin de votre lettre, vous exprimez des sentiments convenables d'obéissance à vos supérieurs et de conformité, à la volonté de Dieu.
Si vous vous humiliez bien sincèrement devant Dieu et devant vos supérieurs, si vous reconnaissez vos torts, si vous êtes dans la résolution de les réparer et de vous conduire mieux à l'avenir, tous les torts de votre conduite passée, quant à moi, sont effacés ; je vous les pardonne de tout mon cœur ; vous êtes assurée de tenir la même place dans mon estime et dans mon amitié ; je concevrai même de grandes espérances sur votre avancement spirituel, et je prie instamment Notre Seigneur et sa Sainte Mère de répandre sur vous leurs plus abondantes bénédictions.
Je prie aussi vos supérieures d'oublier les défauts sans nombre dans lesquels vous êtes tombée, et même de vous admettre à la rénovation des V. à cette grande fête qui doit être pour vous l'époque d'une entière conversion.
Le temps m'oblige à finir.
Je suis, dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, tout à vous.
LETTRES