A MADAME ROSALIE DE GOESBRIAND
A la Citoyenne Rosalie de Goësbriand (i)
il avril 1798.
Loués soient N.S. Jésus-Christ et sa très Sainte Mère.
Votre lettre, Madame, m'a inspiré le plus vif intérêt pour votre âme ; je suis touché de cet état de perplexité dans lequel vous êtes depuis longtemps ; je prie instamment le Seigneur de vous en tirer par sa grande miséricorde, et je souhaite bien sincèrement que ce que je vais vous dire, après avoir imploré ses lumières, puisse y contribuer en quelque chose.
Vous avez bien raison de croire que Dieu vous veut entièrement à lui : la conduite de la divine Providence envers vous, les fréquentes lumières que vous avez reçues, vos dispositions intérieures ne doivent vous laisser aucun doute à ce sujet, et vous ne pouvez pas être dans une meilleure détermination que celle où vous êtes, de faire ce que Dieu vous fera connaître, par quelque voie que ce soit, être le plus conforme à ses adorables desseins sur vous, quand même il exigerait de vous les sacrifices les plus pénibles. Cette détermination est absolument nécessaire pour connaître la volonté du Seigneur, et je me réjouis de n'avoir point à vous presser de la prendre, puisque vous y êtes déjà. Elle me persuade que lorsque le chemin dans lequel Dieu veut que vous alliez à lui vous sera montré, vous n'aurez point de peine à le reconnaître et que vous n'hésiterez point à y entrer. Aucun de ceux qui jusqu'ici vous ont été présentés ne vous a pleinement satisfaite, et votre guide, qui en jugeait par vos dispositions, n'a point cru y voir ce qui caractérise une véritable vocation. Je conclus de là, et la conséquence me paraît sûre d'après les bonnes dispositions où vous êtes, que rien de tout cela n'était ce que Dieu demandait de vous, et qu'il faut vous proposer un autre genre de vie, sinon plus saint, du moins peut-être plus conforme à la volonté de Dieu par rapport à vous et plus analogue aux circonstances où vous vous trouvez, soit générales, soit particulières.
C'est un genre de vie dans lequel, sans sortir du monde, on n'est plus du monde, comme Notre-Seigneur le disait de Lui-même" et
(1) Mme Rosalie de Goësbriand, née en 1753 à Landerneau (Bretagne) fut reçue chanoinesse au Chapitre Royal de Migette en Franche-Comté. A la Révolution, elle dut quitter son Chapitre et vint habiter Dôle ; vers 1798, Mlle Adélaïde d'Esternoz, première Fille de Marie de Besançon, la mit en correspondance avec le P. de Clorivière. Mme de Goësbriand fut la première Fille de Marie de Dôle ; elle fit sa Consécration le 8 décembre 1798 et ses vœux le 2 février 1800 ; elle mourut le 30 septembre 1835.
Du vivant du P. de Clorivière et de Mlle de Cicé, Mme de Goësbriand connaissant les bonnes dispositions de sa nièce, Mlle Pauline de Goësbriand qui habitait la Bretagne, obtint de son frère la permission d'entretenir avec elle un commerce épistolaire intime et secret, par lequel elle lui fit connaître la Société dont elle devint Supérieure Générale en 1849.
de ses Apôtres. Sous l'habit du monde et sans avoir rien à l'extérieur qui distingue des personnes du monde, sinon la plus grande modestie, on est véritablement mort au monde et consacré à Dieu, autant que les personnes qui sont dans la solitude du cloître. Par état, et non pas seulement par un sentiment de dévotion qui pourrait n'être que passager, on ne peut plus prendre part aux vaines joies du siècle, et on a contracté l'obligation de tendre à la perfection évangélique et de joindre aux vertus chrétiennes la pratique des vertus religieuses. Sans se dépouiller extérieurement de ses biens et de ses droits naturels et civils, parce qu'il en faut pour subsister et qu'il n'y a point de Corps religieux qui se charge de pourvoir à nos besoins, on est dépouillé intérieurement et devant Dieu, de manière qu'on ne peut plus en faire usage que selon les conseils du saint Évangile, et qu'après en avoir pris ce qui est nécessaire pour un entretien honnête, selon son état et sa condition, tout le reste doit être employé en œuvres agréables à Dieu, soit de piété, soit de charité. On doit s'y proposer d'imiter, avec le secours de la grâce, la pureté des Anges. On doit surtout y vivre dans une grande dépendance, en se dépouillant de sa propre volonté, par la pratique de l'obéissance qu'on rend à des Supérieurs qui tiennent la place de Dieu, mais qui ne peuvent s'approprier rien à eux-mêmes, et ne rien exiger que selon la nature et l'esprit de la Société dont on vient de donner une idée.
Il y a déjà deux Sociétés de ce genre qui commencent à s'établir en différents diocèses avec l'approbation des Supérieurs Ecclésiastiques, en attendant qu'on puisse obtenir celle du Saint-Siège qui seul peut les ériger en Ordres religieux. La première pour les hommes et surtout les Ecclésiastiques, quels que soient leur rang et leurs fonctions. La seconde pour les filles et les veuves. On peut être reçu dans l'une ou l'autre Société, pourvu qu'on soit libre de tout lien qui serait incompatible avec la perfection et qu'on ait un grand désir de sa perfection, un sincère amour pour Notre-Seigneur et sa Sainte Mère, et ces qualités sociales qu'on exige dans toute société. La première est sous l'invocation du Cœur adorable de Jésus ; la seconde sous celle du très Sacré-Cœur de Marie, afin qu'on se rappelle les vertus intérieures auxquelles il faut principalement s'appliquer. Je ne dois pas omettre de vous dire que dans ces Sociétés, après les épreuves d'usage dans les Ordres religieux, on fait des vœux d'abord pour un temps limité, jusqu'à ce que s'étant affermi par une longue pratique, on s'y fixe entièrement par des vœux perpétuels.
La forme de vie qu'on se propose dans ces Sociétés n'est pas nouvelle, quant au fond ; c'est celle qu'ont suivi pendant bien des siècles tant d'illustres Vierges et de Martyrs que l'Église honore, sans parler des Apôtres et des hommes apostoliques. Il n'y avait même, pendant longtemps, point d'autres moyens d'observer les conseils évangéliques, lorsqu'il n'existait point encore d'asiles sacrés
où les âmes qui désiraient la perfection pussent se retirer. Elle (cette forme de vie) pourrait cependant paraître nouvelle, en ce que cela se ferait en Société, et qu'on joindrait à la Pauvreté et la Chasteté la pratique de l'Obéissance religieuse, empruntée à la vie claustrale et cénobitique ; mais cette nouveauté n'offre rien qui ne soit à son avantage.
Si la religion recouvrait sa splendeur et qu'on ouvrît de nouveau les cloîtres, ceux mêmes qui se seraient joints à ces Sociétés pourraient y entrer si le Seigneur les y appelait ; mais on a sujet de craindre que les derniers siècles de l'Église seront, comme les premiers, des siècles de persécution, et qu'ainsi il ne pourra point y avoir alors d'Ordres religieux tels qu'il y en avait parmi nous ; il faudra donc avoir recours à une manière de vie telle qu'on vient de proposer, lorsqu'on voudra ne pas retrancher quelque chose aux avantages de la perfection religieuse. On conçoit combien de pareilles Sociétés seront utiles, non seulement à ceux qui s'y seront engagés, mais à l'Église encore en général, en arrêtant les ravages de l'impiété, en sauvant un plus grand nombre d'âmes de la contagion, en soutenant les faibles, et en offrant à celles que Dieu appellerait plus spécialement à son service des moyens pour atteindre la perfection.
Je ne fais que vous donner une idée d'un genre de vie qui me semble convenir à votre situation et aux bons désirs que le Seigneur vous inspire ; mais ce n'est pas à moi à déterminer si c'est bien là ce qu'il demande de vous. Je vous en dis assez pour vous mettre en état d'en juger. Vous le reconnaîtrez à l'impression que ce que je vous dis pourra faire sur votre âme, et surtout si cette impression est durable ; alors ce sera le Seigneur, et rendez compte au guide qu'il vous a donné des sentiments qu'il vous aura inspirés. Dieu l'éclairera et il ne permettra pas que les résolutions que vous aurez prises de concert avec lui vous égarent. Il pourra même continuer à vous conduire dans le chemin que nous vous indiquons. S'il lui paraissait, et à vous aussi, que ce chemin vous convînt, je pourrais vous donner de plus grands éclaircissements sur ce que je ne vous ai dit qu'en général. Mais quelle que soit votre détermination, je vous demande la plus grande circonspection envers tout le monde ; si ce n'est vis-à-vis de quelque Supérieur ecclésiastique que vous croiriez devoir consulter pour avoir son approbation. Les circonstances exigent impérieusement cette circonspection, et elle nous a été singulièrement recommandée par nos Pasteurs et particulièrement par Monseigneur l'Archevêque de Paris.
J'ai l'honneur d'être, Madame, en Notre-Seigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
il avril 1798. P. Joseph.
A la Citoyenne Rosalie de Goësbriand.
21 mai 1798.
Loués soient Notre-Seigneur et sa très Sainte Mère. Madame,
Je satisferai bien volontiers à ce que vous désirez selon les intentions du digne ecclésiastique qui a votre confiance (1). Voici la réponse à vos différentes demandes :
i° Il y a un plan abrégé de la Société et une règle de conduite pour les personnes qui la composent. Ce que je vous ai dit déjà en est comme un précis. Ce plan et cette règle, quoique non encore approuvés formellement, ont cependant la sanction de quelques Évêques, entre autres de Monseigneur l'Archevêque de Paris et d'un grand nombre de pieux et savants ecclésiastiques dont quelques-uns gouvernent différents diocèses... Des constitutions qui entreraient dans de plus grands détails seraient prématurées. Elles doivent être le fruit de l'expérience.
2° On ne peut répondre de la stabilité de la nouvelle Société. Cela dépend entièrement de l'approbation du Siège apostolique et des premiers Pasteurs, et avant toutes choses de ce qu'il plaira au Seigneur de leur inspirer pour le bien de son Église. Mais on peut l'espérer, et l'état de calamité où nous sommes fait présumer que nous aurions plus que jamais besoin d'un pareil secours. Au reste, les âmes qui se joindront à la Société naissante ne pouvent courir aucun risque. Jusqu'à son approbation, les engagements qu'on y prendra ne seront que conditionnels ; elles y trouveront de grands encouragements pour la perfection ; il leur sera bien avantageux d'avoir été du nombre des premières pierres d'un édifice élevé à la gloire de Dieu, et quand même il ne devrait pas avoir sa perfection, ces âmes seraient récompensées de leur bonne volonté.
30 On pourra sans doute vivre dans le sein de sa famille, surtout lorsqu'on y sera attaché par quelque devoir. Cela est conforme à la nature de la Société dont le but est d'offrir une image de l'Église naissante ; et l'on sait que pendant bien des siècles il n'y a point eu d'asiles destinés aux personnes consacrées à Dieu, et qu'ainsi celles que Dieu appelait à la pratique des conseils évangéliques étaient dans la nécessité de rester au milieu de leurs proches, comme l'ont fait la plupart des plus illustres Vierges et Martyres des premiers siècles. Si l'oppression de l'Église est la même, comme on a sujet de
(1) M. Léopold Boissard naquit à Pontarlier en 1770 ; il fut ordonné prêtre à Fribourg en 1793 ou 1794. Pendant la Révolution il exerça le saint ministère en secret dans la ville de Dôle, où il était connu sous le nom de Père Paul. Il quitta cette ville en 1802 pour se réunir aux Pères de la Foi. En 1814, il entra dans la Compagnie de Jésus et mourut en 1819.
le craindre, on se trouvera de nouveau dans la même nécessité. Cependant, autant que la chose sera possible et qu'on pourra le faire sans trop de danger, on conseillera par préférence de se réunir plusieurs ensemble, afin de se soutenir mutuellement et de vaquer avec plus de liberté aux exercices de piété.
Il y aura même, dans chaque arrondissement qui représentera une communauté, une Maison Commune où se tiendront les assemblées dans des temps plus calmes, et où la Supérieure habitera avec quelques-unes de ses filles ; là il y aurait un hospice, une infirmerie, une collection de livres de piété, etc.
Je crois que cela suffit pour répondre aux questions que vous me faites. Ce calme, ou plutôt cette diminution de trouble que vous avez éprouvée, est un bon signe. Vous pouvez espérer de recouvrer une entière liberté d'esprit si vous prenez efficacement une généreuse détermination d'être toute à Dieu et de tendre de toutes vos forces à la perfection à laquelle il vous appelle, quelque chose qu'il puisse vous en coûter. Cette détermination est nécessaire si vous voulez entrer dans la petite Société des Filles du Cœur de Marie, mais aussi elle suffit presque, parce qu'elle contient ou suppose les autres conditions que cette qualité exige, un sincère amour pour Jésus-Christ et sa Sainte Mère, le mépris et le détachement des biens et des vaines satisfactions de la terre, l'humilité, en un mot le désir d'acquérir dans un degré éminent, selon la mesure de sa grâce, toutes les vertus qui perfectionnent le chrétien et font une âme vraiment religieuse. C'est sur cette disposition qu'il faut sonder son cœur. Calculez à loisir avec vous-même si vous êtes dans cette disposition ; vous avez ce qui vous est d'abord nécessaire pour fournir aux frais que demande la bâtisse de la tour évangélique, mais sans cela vous l'entreprendriez en vain et vous auriez à peine mis la main à l'œuvre que vous abandonneriez une entreprise qui vous semblerait au-dessus de vos forces, parce qu'elle serait au-dessus de votre courage.
Je ne dis pas ceci pour vous détourner. Tant s'en faut. Cela doit au contraire fortifier votre résolution, parce que je ne doute point que Dieu ne vous sollicite de vous donner ainsi toute à Lui, qu'il est prêt à verser abondamment sur vous toutes les grâces dont vous aurez besoin pour cela. Si vous ne le faites pas, vous resterez toujours dans un état de langueur et d'imperfection. Je vous exhorte donc à prendre sans délai cette ferme détermination, si vous ne l'avez pas déjà prise, et vous aurez alors tout ce qu'on exige dans celles qui désirent être admises dans la petite famille. L'infirmité du corps qui empêcherait de pratiquer les jeûnes, les pénitences extérieures, n'est point un obstacle. C'est aux vertus intérieures qu'il faut surtout s'appliquer, sans toutefois négliger les vertus extérieures que tout fidèle doit avoir et qui servent à l'édification commune. Les vertus
qui ont le moins d'éclat et qui se dérobent à la vue sont les plus solides, et ce sont celles qu'on préfère. Ainsi, loin que vous ayez à craindre de vous distinguer dans une famille dans laquelle on vit chrétiennement, il vous faudrait éviter de le faire.
Je le répète, sondez votre cœur. Les obstacles que vous paraissez craindre sont levés. Voyez donc si vous avez cette bonne volonté qui dépend de vous, avec l'aide de la grâce, et que Dieu attend pour vous favoriser davantage. Sur l'assurance que vous nous en donnerez, nous chargerons quelqu'un dans votre voisinage de vous communiquer le livret de la Société, et d'après la lecture, vous nous manderez de nouveau le parti que vous désirez prendre. Je prie le Seigneur de vous prévenir de ses lumières et de ses grâces les plus abondantes afin que vous preniez celui qui sera le plus convenable pour sa gloire et pour votre perfection. C'est l'unique souhait que je me permette de former. Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c'est que des occupations plus pressantes ne m'en ont pas laissé le loisir.
Ne doutez pas, Madame, du désir que j'ai de vous voir répondre pleinement aux desseins de Dieu sur vous, et des sentiments respectueux avec lesquels je suis.
Votre très humble et très obéissant serviteur en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
A Madame Rosalie de Goësbriand.
2 juillet 1798.
Loués soient Notre-Seigneur et sa très sainte Mère.
Je croyais vous en avoir dit assez, Madame ; j'avais répondu à vos difficultés et je vous avais donné tous les éclaircissements que votre guide avait désirés. Il n'en faut pas d'ordinaire davantage pour que l'âme s'assure de sa vocation et pour mettre celui qui la conduit en état de la décider. Si cela n'a pas suffi, je dois naturellement présumer que la lecture du petit livre ne serait pas non plus suffisante. Je dois le croire d'autant plus qu'on ne vous a permis de le demander que parce que vous persistiez à désirer de le voir et parce que, quand Dieu ne vous appellerait pas, cette lecture pourrait vous être avantageuse. Ce n'est pas notre usage de communiquer cette brochure à ceux qui désirent simplement de la voir, ou à ceux qui pourraient la lire avec avantage comme tout autre bon livre ; mais seulement à ceux qui, ayant eu déjà une notion suffisante de la Société et s'y croyant appelés de Dieu, désirent s'instruire de plus en plus des devoirs de cette Société.
D'après ces réflexions, il semblerait que nous ne devrions pas être
fort portés à vous faire part du livret que vous demandez : néanmoins; vous me paraissez agir avec tant de sincérité et être dans de si bonnes dispositions que, comptant sur votre discrétion, sur votre secret et sur celui de votre guide, je me fais un plaisir de vous en procurer la lecture, et je vais écrire à une de vos amies (i) pour la prier de vous prêter ce livret.
Je vous ai déjà marqué ce qu'il contient de plus particulier, et c'est ce qui distingue et fait comme l'essence de la Société des Filles du Cœur de Marie. Je suis persuadé que vous ne verrez dans la plupart des autres devoirs que ce que font d'ordinaire les personnes pieuses qui tendent à la perfection. Mais il est à propos que vous remarquiez qu'il y a une différence bien grande entre faire ces choses par un mouvement particulier de piété et par son propre choix, et les faire par devoir, par état, par obéissance ; entre les faire d'une manière isolée, et les faire en société et comme membres d'un Corps religieux ; que la seconde manière est bien plus excellente et plus méritoire, et qu'elle rehausse beaucoup les moindres actions, en y ajoutant le mérite de l'Obéissance et de la Religion. Qu'on vive pieusement en son particulier, c'est une bonne chose : on gagne le ciel, on édifie même quelques personnes pendant la vie ; mais les effets de cette piété ne nous survivent pas. Mais qu'on vive pieusement en Corps, qu'on se réunisse de manière à former une Société religieuse qui, avec l'approbation de la Ste Église, puisse s'étendre à une grande multitude de fidèles ; outre les grands avantages qu'on retire pour soi-même de cette Société, on forme une digue pour arrêter le torrent impétueux de l'irréligion, on contribue au salut d'une infinité d'âmes, et notre piété, loin de mourir en quelque sorte avec nous, se propagera d'âge en âge et, moyennant la grâce divine, portera jusqu'à la fin du monde les fruits les plus précieux et les plus utiles à l'Église.
Autant que j'en puis juger, selon la mesure des lumières qu'il a plu à la bonté divine de m'accorder, c'est une faveur bien grande et qu'on ne doit nullement négliger, de pouvoir être une des premières pierres qui pourront servir de fondement à l'édifice. Se le proposer, faire ce qui est en soi pour cela, quand même nos désirs n'auraient pas tout le succès qu'on peut en espérer, cela même ne serait pas, ce me semble, devant Dieu une chose peu méritoire.
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de rien ajouter à cette remarque. C'est à celui qui sait ceux qu'il a choisis, de parler efficacement à votre cœur et à celui de votre guide ; de mon côté, je lui offre pour vous mes faibles prières. Adressons-nous aussi avec une grande confiance à la Très Sainte Vierge, comme à la dispensatrice des faveurs célestes.
(i) Mademoiselle d'Esternoz.
La personne dont vous faites mention dans votre lettre à Madame Régis (i) vous présente ses respects ainsi qu'à Mesdames vos sœurs qu'elle a l'honneur de connaître. Elle sera bien charmée de vous voir, ainsi que moi, si la divine Providence vous conduit dans ce pays, comme vous me l'avez fait entendre.
Je me recommande à vos prières.
Votre très humble serviteur.
de Cl.
A Madame de Goësbriand, à Dôle.
Ier octobre 1798.
Madame,
J'ai remercié le Seigneur, en lisant votre lettre, de vos saintes dispositions. Elles sont telles que je pourrais les désirer et, vu l'approbation que votre guide donne à votre entreprise, après en avoir conféré avec la personne qui est à la tête de la petite Société des Filles du Cœur de Marie, je ne balancerais pas un instant à vous y admettre et à vous dire ce que vous auriez à faire en conséquence. Mais ce que vous me dites de la dépendance où vous êtes, dans votre Chapitre, de l'Ordre des Clarisses, est quant à présent un obstacle insurmontable. Je vous l'aurais dit dès le commencement si j'en avais été instruit. Dieu sans doute a permis le contraire afin de vous donner l'occasion de pratiquer bien des vertus. Elles ne seront pas perdues pour le ciel. Ce sera déjà un grand gain que vous aurez fait si cela a été pour vous un renouvellement de ferveur. Peut-être un jour pourra-t-on lever l'obstacle qui vous arrête ; mais, pour le présent, la petite Société n'étant pas encore approuvée du Chef de l'Église, il serait inutile de le tenter.
Ce que je vous demande instamment, Madame, puisqu'il a plu au Seigneur que vous ayez connaissance de ce que nous désirerions faire pour le bien de son Église dans ces temps malheureux, c'est que vous joigniez vos intentions aux nôtres et que vous soyez toujours unie, au moins de prières, avec une Société à laquelle j'avais espéré que vous auriez plus étroitement appartenu. Nos offrirons réciproquement nos prières pour que le Seigneur répande sur vous ses dons les plus abondants.
Mesdames vos sœurs nous ont fait l'honneur de dîner avec nous, à leur passage en cette ville. Mademoiselle de Cicé qui les connaissait les en avait priées. Elle vous présente ses respects.
Au départ de Mademoiselle d'Esternoz, elle pourra vous céder
(1) Madame de Montjoie.
son petit livre, si vous croyez qu'il puisse vous être de quelque utilité ; nous sommes bien persuadés là dessus de votre discrétion.
Je suis avec respect, Madame, votre très humble et très obéiss. serv. en N.S.
Ier octobre 1798. P. Joséphine.
A la Citoyenne Rosalie de Goësbriand, à Dôle.
19 octobre 1798.
Loués soient Notre-Seigneur et sa sainte Mère.
Votre lettre, Madame, était bien propre à nous dédommager un peu de ce que nous ne pouvons vous posséder parmi les Filles du Cœur de Marie, par le regret que vous voulez bien nous en témoigner, et par la promesse que vous nous faites d'un constant attachement pour cette petite Société ; quoiqu'en même temps les bonnes et vertueuses dispositions qu'elle nous fait apercevoir en vous ne puissent qu'ajouter à notre douleur, en nous. montrant davantage le prix de la perte que nous faisons. Je ne regarde cependant pas cette perte comme entière, puisque vous voulez bien être de cœur membre de la petite Société, quoique pour des raisons qui ne dépendent pas de votre volonté, ni de la nôtre, vous ne puissiez pas en être extérieurement. Il peut même arriver que l'obstacle qui vous arrête actuellement soit un jour levé. J'oserais même dire que Notre-Seigneur et sa Sainte Mère, qui connaissent la sincérité de vos désirs et qui ne considèrent que les affections du cœur, vous regardent déjà comme si vous étiez en effet membre de la Société à laquelle vous désirez appartenir.
Je consens donc bien volontiers à vous dire ce qui peut vous rapprocher davantage des Filles du Cœur de Marie. Vous avez sans doute fait à Dieu une consécration entière de vous-même et pris de fortes résolutions de tendre généreusement à la perfection. C'est par là qu'on entre dans la voie qui nous y conduit, et toutes les âmes qui désirent y arriver font souvent de semblables actes. Nous l'exigeons de toutes celles qui veulent être admises dans la Société du Cœur de Marie comme une condition nécessaire. Vous n'auriez donc qu'à renouveler de votre mieux cette sorte de consécration et offrande entière de vous-même, dans la vue de vous unir aussi étroitement qu'il vous est possible aux membres qui composent la petite Société par la conformité des mêmes sentiments. Vous trouverez cet acte dans les Exercices de St Ignace ; mais comme vous pourriez ne point avoir ce livre, je vais le transcrire à peu près tel qu'il est.
O Roi suprême et Seigneur de toutes choses, me confiant entiè-
rement dans le secours de votre grâce, tout indigne que j'en suis, je m'offre tout à fait à vous et je soumets tout ce que je suis et tout ce qui m'appartient à votre volonté sainte. Je proteste aussi devant votre bonté infinie, en présence de votre très sainte Mère, la glorieuse Vierge Marie, que le plus ardent désir de mon cœur, que ma plus forte détermination, si cela peut contribuer à votre plus grande gloire et vous marquer de ma part un plus parfait dévouement, est de vous suivre le plus près qu'il me sera possible en pratiquant, selon mon état, la patience dans les adversités, le pardon des injures, la pauvreté et les autres vertus évangéliques dont vous nous avez donné l'exemple dans toute le cours de votre vie et de votre passion douloureuse. Ainsi soit-il.
Cette Consécration contient trois choses : i° une offrande ; 2° une protestation ; 30 des résolutions.
i° Dans l'offrande, il faut considérer quelle en est l'étendue et quels en sont les motifs. L'étendue : Elle embrasse tout, elle n'excepte rien, elle s'étend à tous les temps, à tous les instants ; par elle, on rend à Dieu tout ce qu'on en a reçu et pour l'âme et pour le corps. Il n'y a rien qu'on ne doive employer à la gloire du Seigneur. Les motifs qui nous portent à cette offrande sont sans nombre ; par rapport à Dieu, sa bonté infinie, son souverain domaine, ses bienfaits, etc. ; par rapport à nous, notre petitesse, notre qualité de chrétiens, ce que nous avons reçu de Dieu, ce que nous en espérons, ce que Jésus- Christ a souffert pour nous, etc. ; par rapport au prochain, c'est le moyen de lui être vraiment utile. Par rapport à la chose en ellemême, rien de plus juste, de plus sublime, de plus avantageux.
2° La protestation. Ce que c'est que suivre Jésus-Christ le plus près qu'il nous est possible. Quelle gloire, quel bonheur c'est pour une âme de le faire ! Sur qui Dieu versera-t-il l'abondance de ses grâces ? A qui destine-t-il les couronnes les plus brillantes, sinon à ceux qui marchent le plus près à la suite de son divin Fils ? Il faut pour cela s'attacher fortement à Jésus-Christ ; prendre pour règle ses maximes et ses exemples ; tenir les yeux fixés sur lui ; n'avoir point d'autres intérêts que les siens ; le glorifier dans sa croix, etc. Voilà l'objet de cette protestation.
3° Les résolutions. On s'engage à prendre tous les moyens qui sont nécessaires pour cela. On pourrait les réduire à deux : le renoncement et le recueillement ; l'un et l'autre s'étendent à tout et doivent être continuels. Le premier nous fait mourir à nous-mêmes ; l'autre nous fait vivre ^de Dieu et pour Dieu. Nos résolutions doivent être fermes, généreuses, constantes, etc.
Regardez cette Consécration comme le nœud sacré qui vous unira bien étroitement aux Filles du Cœur de Marie, comme une clé d'or qui vous ouvrira l'entrée du Cœur sacré de la Mère de Dieu,
comme un sentier assuré qui vous mettra bien certainement dans la voie qui conduit à la perfection. Il vous importe de la bien faire. C'est de la manière dont on la fait que dépend d'ordinaire la mesure de notre perfection. Afin d'y procéder d'une manière plus solennelle et qui puisse faire sur votre esprit une plus vive et plus durable impression, choisissez pour cela quelque jour remarquable, et que ce soit, s'il se peut, un jour consacré à la Reine des vierges, pour marquer que vous le faites sous ses auspices ; et que ce jour soit précédé de trois autres jours passés dans un recueillement plus grand qu'à l'ordinaire. Pendant ces trois jours, il sera bon de s'occuper des trois considérations que je vous ai proposées ; donnez successivement un jour à chacune d'elles...
Après avoir fait cette Consécration, comme je viens de la dire, il faudra la rappeler souvent, l'approfondir, la renouveler, et s'examiner sur la fidélité qu'on a eue à y conformer sa conduite...
Ce n'est pas un vœu par lequel on s'engage ; ce n'est qu'une résolution plus solennelle ; mais il serait à souhaiter que le désir qui porte à le faire eût en soi l'efficace d'un vœu. En conséquence, il faut être dans la détermination de pratiquer, chacun selon son état, les trois vœux qui constituent le religieux, comme si on y était astreint par les vœux, sans cependant en avoir les obligations ; à peu près comme le font les novices dans les différents Ordres, avant même qu'ils aient prononcé les vœux.
Je ne vous en dirai pas davantage cette fois. Je vous ai taillé de l'ouvrage pour quelque temps. Il m'a paru entrer en cela dans vos vues. Si l'ouvrage est de votre goût, vous me manderez dans quelque temps l'essai que vous en aurez fait et quel en aura été le succès. Alors je vous dirai ce que je croirai vous convenir, selon que le Seigneur me l'inspirera.
Nous ne vous oublierons pas dans nos prières. Priez aussi pour nous. Votre payse (i) vous offre ses respectueux compliments. Ne soyons plus, comme les premiers chrétiens, qu'un cœur et qu'une âme et n'ayons tous qu'un même désir, celui d'aimer et de faire aimer Notre-Seigneur et sa sainte Mère.
C'est dans ce désir que je suis, Madame, dans les Cœurs de Jésus et ce Marie, votre très h. et très dév. serv.
Joséphine.
(i) Mademoiselle de Cicé.
A la Citoyenne Rosalie de Goèsbriand sur la petite place, à Dôle - En Franche-Comté. Département du Jura.
Novembre 1798.
Madame,
Quoique bien pressé par le temps et par des occupations urgentes, je ne veux pas différer plus longtemps à vous témoigner la grande satisfaction que m'a procurée votre lettre.
Je suis bien de l'avis de MM. vos supérieurs, que l'obligation de votre bréviaire, ni du jeûne du vendredi et de l'Avent n'est point un obstacle pour être admise dans la Société des Filles du Cœur de Marie. Mais si, parmi les vœux qui vous lient, il y avait celui d'obéissance religieuse, quelle qu'elle fût, comme cette obéissance embrasse tout, elle setait par sa nature incompatible avec celle que vous vous proposeriez de faire dans la Société du Cœur de Marie.
Votre lettre me porte à croire que vous n'êtes pas dans ce cas ; c'est pourquoi la Supérieure de la Société, à qui j'ai fait part de vos désirs et de votre demande, y acquiesce bien volontiers, et vous pourrez faire votre consécration dans cette vue et avec cette intention le jour de la fête de l'Immaculée Conception. Comme il n'y a près de vous aucun prêtre de la Société qui puisse la recevoir, vous pourrez prier de notre part Monsieur votre confesseur de la recevoir, mais d'une manière secrète, n'y ayant personne de la Société qui pût vous servir de témoin. Pour y suppléer, vous nous enverriez signée la formule de votre consécration que je remettrai à la Supérieure Générale. Cette consécration tient lieu dans la Société de prise de voile et commence le noviciat. Il faudra la faire avec toutes les circonstances dont j'ai parlé dans ma dernière lettre ; qu'elle soit précédée de trois jours de récollection dans lesquels vous considérerez bien tout le sens de la consécration. Ce n'est point un vœu ; mais en la faisant, il faut être dans la ferme résolution de commencer à pratiquer les vœux de la religion comme si vous les aviez déjà faits.
Comme cette consécration diffère un peu de celle que je vous ai envoyée, je vais la transcrire de nouveau :
O Roi suprême, Seigneur de toutes choses, tout indigne que je suis de votre faveur, m'appuyant cependant sur le secours de votre grâce, je m'offre entièrement à vous, avec tout ce qui dépend de moi, par les mains de votre très sainte Mère, la glorieuse Vierge Marie, dont je veux être toute ma vie l'humble servante et l'enfant la plus soumise ; protestant en présence de votre infinie bonté et de toute votre cour céleste, que je désire sincèrement et que je prends la plus ferme résolution, si la chose est pour votre plus grande gloire et mon plus grand avancement dans votre service, de vous suivre le plus
près qu'il me sera possible et d'imiter votre patience à supporter toutes sortes d'injures et de peines, en embrassant de cœur, et même en effet, la Pauvreté, la Chasteté et l'Obéissance, s'il plaît à votre divine Majesté de m'appeler à ce genre de vie et de m'admettre plus spécialement à son service dans la Société du Cœur Sacré de Marie ».
Vous aurez assez de quoi vous occuper dans ce que je vous ai marqué dans ma dernière lettre sur cette offrande. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Mais je joins ici un mot de lettre pour Mademoiselle d'Esternoz que je prie de passer par Dôle dans son voyage pour cette ville. Elle vous communiquera bien des choses que je ne puis marquer par lettre. Prions l'une pour l'autre.
Je suis tout à vous dans les SS. CC. de Jésus et de Marie.
Joséphine Mercier.
Vous pourrez m'écrire directement :
Au Citoyen Mercier, rue Cassette, N° n à Paris.
A la Citoyenne Rosalie de Goësbriand, Rue de l'Instruction, sur la petite place, à Dôle Département du Jura.
3 janvier de l'an IJ99.
Loués soient N. S. Jésus-Christ et sa très sainte Mère.
J'ai reçu, Madame et très chère fille en N. S., la lettre que Mademoiselle d'Esternoz m'a remise de votre part, par laquelle vous m'annoncez que vous avez fait votre acte de Consécration (1). Nous pouvons vous regarder désormais, et vous devez vous regarder vousmême, d'une manière bien spéciale, comme enfant de Marie, comme fille de son Sacré-Cœur.
Voyez dans cette qualité un nouveau titre que vous avez à la puissante protection de cette grande Reine du ciel et de la terre ; c'est un titre d'honneur et de gloire, plus honorable que tous ceux que la terre peut procurer, puisqu'il resserre les nœuds qui vous unissaient déjà à Jésus et à sa sainte Mère.
Voyez-y en même temps une nouvelle obligation que vous avez contractée de tendre à la perfection ; c'est le devoir essentiel de tous ceux qui entrent dans une Société religieuse, et quoique nous ne puissions pas encore prendre cette qualité de Société religieuse avant le jugement du Siège apostolique, c'est le but de nos vœux, et nous en avons adopté tous les devoirs essentiels. Tendre à la perfection évangélique et religieuse est donc un devoir pour toutes
(1) Madame de Goësbriand avait fait sa Consécration le 8 décembre 1798.
les Filles du Cœur de Marie, et quoique vous ne soyez point encore engagée par vœu à le faire et que, par conséquent, l'omission de ce devoir ne serait pas pour vous une transgression d'un vœu, il ne faut pas cependant être moins fidèle à le remplir que si vous en aviez fait le vœu. Donnez donc, selon la mesure de la grâce qui vous est donnée, à toutes vos actions, à toutes vos paroles, à toutes les affections de votre cœur et les opérations libres de votre esprit, toute la perfection dont chacune de ces choses est susceptible. Faites tout au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur, en union avec lui, par l'influence de son esprit et, autant que vous le pouvez, dans les mêmes intentions que lui. Efforcez-vous surtout de garder et pratiquer les vœux le plus parfaitement qu'il vous est possible ; celui de la pauvreté, par le renoncement d'esprit et de cœur le plus entier à tout ce qu'il vous est permis d'avoir, et, quant à l'extérieur, en ne réservant pour votre usage que l'honnête nécessaire, entendu selon l'esprit de notre bon Maître ; dans les doutes qui pourraient survenir, tenez-vous-en aux décisions de M. votre confesseur qui me paraît avoir bien saisi l'esprit de la Société, ou à celles de M. Étienne Pochard. Pour l'obéissance, il vous est aisé de ramener toutes les actions, tous les devoirs à l'esprit de l'obéissance religieuse. La Supérieure de la Société, d'après ce que nous en avons conféré, pourra vous indiquer les petits changements qu'elle croira devoir faire à votre règlement. Je ne vous dirai rien quant au vœu de chasteté à laquelle vous êtes depuis longtemps obligée, sinon qu'il est bien à propos que vous vous retiriez peu à peu, le plus qu'il vous sera possible, de ce qu'il pourrait y avoir de moins religieux dans le commerce que vous avez cru pouvoir conserver jusqu'ici avec les personnes du monde. Une épouse de Jésus-Christ ne doit avoir rien de commun avec l'ennemi de Jésus-Christ ; elle ne doit le voir que pour l'édifier, et seulement autant que les intérêts de son divin Époux peuvent le demander.
Ne soyez point inquiète sur le vœu d'obéissance que vous aviez fait. Ni ce vœu, ni celui de pauvreté, d'après l'exposé que vous m'en faites dans votre lettre, n'étaient des vœux de religion ; il n'y a personne de ceux qui savent en quoi consiste l'essence des vœux de religion qui ne vous dise la même chose et, en vertu de pareils vœux, vous n'aviez que le nom de religieuse sans en avoir la réalité, si ce n'est d'une manière imparfaite, à cause de votre vœu de chasteté. Vous pouvez donc être admise dans la Société des Filles du Cœur de Marie. Je crois vous l'avoir déjà dit, ce qui fait que les religieuses ne peuvent maintenant y être admises, c'est qu'en vertu de l'obéissance religieuse qu'elles ont vouée, leur liberté tout entière est liée aux Supérieurs de l'Ordre, et par conséquent elle ne peut plus se lier davantage vis-à-vis des Supérieurs d'un autre Ordre. Vous n'êtes point dans ce cas, puisque votre obéissance se bornait à très peu de chose.
Je bénis le Seigneur des sent ments favorables qu'il a inspirés pour nos Sociétés au digne et respectable ecclésiastique dont Mademoiselle d'Esternoz m'a communiqué la lettre. Je vous prie de lui faire agréer mes humbles hommages. Je salue aussi bien respectueusement M. votre Confesseur qui voudra bien tenir à bien des égards notre place et celle de la Supérieure auprès de vous, vu notre grand éloignement. Notre satisfaction serait complète si le Seigneur daignait un jour nous associer ensemble pour une œuvre qui ne se propose pour but que sa plus grande gloire et le plus grand bien de son Église.
C'est dans son divin Cœur et dans celui de sa très sainte Mère que je suis, Madame et très chère fille, tout à vous.
Pierre- Jos.
A la Citoyenne R. Goësbriand sur la petite place à Dôle Département du Jura.
26 février 1799.
Loués soient Notre-Seigneur et sa très sainte Mère.
Nous avons reçu avec beaucoup de satisfaction, M. C. (1) et moi, la lettre que vous nous avez écrite en date du 12 de ce mois, et nous bénissons le Seigneur des bonnes dispositions où vous êtes. Nous sommes enchantés du rétablissement de votre santé, mais soyez bien persuadée que, quelque mauvaise qu'elle puisse être, ce ne serait point pour vous un empêchement pour remplir les saints engagements que vous désirez contracter. Le Seigneur ne demande de nous que la volonté ; qu'est-ce qui pourrait nous empêcher de la lui donner ? On le peut en maladie comme en santé. Que la donation que vous en faites soit sincère, efficace, pleine et constante, et vous deviendrez sainte ; vous ferez tout ce que le Seigneur désire. N'est-ce pas là tout le but que nous nous proposons ? Dans les Communautés où il y a une multitude d'offices à remplir, on exigeait de la santé dans les personnes qu'on y admettait. La même raison n'existe point parmi nous ; il suffit qu'on veuille fortement, et à quelque prix que ce soit, devenir sainte. On le peut en quelque état de santé qu'on soit et pour un grand nombre la maladie est le meilleur moyen pour cela.
Étant obligée au grand bréviaire, le chapelet n'est point pour vous d'obligation, même de règle ; cependant on vous conseille de le dire quand vous en avez le temps ; mais purement par dévotion, comme le font la plupart de nos prêtres.
La lecture réfléchie du soir pourra vous tenir lieu de méditation,
(1) ^Mademoiselle de Cicé et moi.
tandis que vous serez indisposée ; mais quand vous jouirez d'une meilleure santé, il sera plus avantageux pour vous de revenir à l'oraison. C'est une science pratique qui ne s'acquiert que par l'expérience ; jamais on n'y devient habile qu'à proportion du temps que l'on y consacre. Se bien pénétrer des vérités de notre sainte Religion n'est pas le seul avantage qu'on en retire ; on apprend à y converser avec Dieu, à se tenir en silence devant Lui, à recueillir ses puissances, à captiver son imagination ou à la mépriser. C'est souvent un combat, une lutte contre l'esprit de malice dans laquelle on pratique toutes sortes de vertus. L'oraison est comme la clef des trésors divins. L'Esprit-Saint est le seul maître qui puisse bien nous l'apprendre, mais il ne refuse point ses leçons aux âmes de bonne volonté.
Je ne vois rien à changer, quant à l'extérieur, à la manière dont vous pratiquez la pauvreté. Efforcez-vous seulement d'entrer chaque jour de plus en plus dans les sentiments du Cœur de notre adorable Maître par rapport à cette vertu qui est la base de toute la perfection évangélique. Estimez-la comme le trésor le plus précieux et chérissezla avec tendresse. Si quelquefois le Seigneur vous en fait sentir quelques rigueurs, quelques plaintes que la nature fasse alors entendre, que votre esprit s'élève au-dessus de ses plaintes et qu'il embrasse avec courage et reconnaissance ce moyen de mourir à soi-même et de marquer à Dieu plus d'amour.
J'admire le zèle du respectable ecclésiastique dont vous m'avez fait passer le billet et je plains avec lui le sort de tant d'âmes qui semblent avoir oublié leurs engagements, ou qui s'imaginent faussement qu'ils sont rompus. Les mêmes liens durent toujours et, tandis qu'ils durent, elles sont incapables d'en former d'autres. Il n'y a point d'autres moyens de subvenir à leurs besoins spirituels, sinon : i° de bien leur persuader qu'elles ont toujours la même obligation de tendre à la perfection propre de leur état ; 2° de réunir ensemble, autant qu'il est possible, celles d'une même famille ; 30 de mettre à leur tête quelqu'une d'elles qui tienne la place et fasse l'office de Supérieure pendant l'absence de celle-ci... Si des religieuses se refusent à ces dispositions, que feraient des Supérieurs ecclésiastiques ? Comment pourrait-on leur persuader de prendre sur elles un nouveau joug ? Comment y seraient-elles propres ?
Adèle C. (1) vous salue bien affectueusement ainsi que Mlle d'Est. (2) et toutes ses compagnes qui sont bien sensibles à votre souvenir. Priez pour nous et ne doutez point de mon respectueux dévouement.
Je suis, dans les Saints Cœurs de Jésus et de Marie, tout à vous.
Joséphine.
(1) Adèle de Cicé.
(2) Mlle d'Esternoz qui se trouvait à Paris.
A la Citoyenne Rosalie Goësbriand, petite place à Dôfe - Département du Jura.
14 germinal (1).
Vous êtes priée, Madame, de vouloir bien faire tenir l'incluse à son adresse. Elle est pour une citoyenne de votre voisinage dont il n'y a pas longtemps que vous nous avez fait tenir une lettre, d'où nous conjecturons qu'elle ne vous est pas inconnue.
Adélaïde et Joséphine (2) profitent de l'occasion pour se rappeler à votre souvenir et vous présenter leurs respects. Elles aiment à s'entretenir de vous ; leur amie Adélaïde (3), que vous connaissez davantage, n'est pas ici pour le moment. Elle est allée voir sa grand' maman en Picardie. Nous nous portons assez bien, mais il est survenu à Joséphine une indisposition, suite des mauvais temps, qui lui ôte la liberté d'écrire et même de prendre l'air. On lui défend aussi l'application et elle ne peut lire qu'avec peine les lettres qu'on lui écrit. Cela oblige ses amis à lui écrire peu. L'incommodité, à ce qu'on espère, ne sera pas de longue durée, si pour le présent elle use des précautions que les médecins ont prescrites (4).
Portez-vous bien et que, dans ces jours-ci, vos jours se renouvellent comme ceux de l'aigle. Puissions-nous toujours faire de nouveaux efforts pour nous dépouiller de plus en plus du vieil homme, tendre avec agilité vers notre céleste patrie, et habiter d'avance en esprit dans cet heureux séjour où Jésus-Christ est assis à la droite de son Père et où nous espérons un jour nous réunir éternellement à Lui. Priez pour moi.
J. Mercier.
(1) 13 avril.
(2) Adélaïde était le nom de Mlle de Cicé et dans les moments troubles le P. de Clorivière prenait quelquefois celui de Joséphine.
(3) Adélaïde d'Esternoz de Besançon, amie de madame de Goësbriand.
(4) Le P. de Clorivière usait de beaucoup de prudence et de précaution et il espérait échapper ainsi aux recherches des persécuteurs, mais les temps devenant plus mauvais, on exerça une surveillance plus active et le P. de Clorivière dut sortir plus rarement ; il demeura même enfermé pendant cinq années consécutives dans un passage bien étroit entre deux murailles. C'est sans doute à cet état de réclusion forcée, commandée par la prudence, que le P. de Clorivière fait allusion ici, puisqu'il y resta caché jusqu'en 1800.
A la Citoyenne R. Goësbriand, petite place à Dôle.
6 mai 1799.
Loués soient Notre-Seigneur et sa très Sainte Mère. Madame,
J'ai reçu dans son temps la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, à laquelle en était jointe une de votre amie ; dans ce même temps vous en receviez une de moi dans laquelle il y en avait une autre, que sans doute vous aurez eu la bonté de faire tenir à la personne que je n'avais pu vous indiquer bien clairement. Je ne sais pas encore l'effet qu'elle a pu produire, mais comme le Seigneur me fait la grâce de ne rien désirer que conformément à son bon plaisir, je ne m'en mets nullement en peine et cela ne me cause aucune inquiétude.
Ce que je vous écrivais à vous a pu vous alarmer un peu à mon sujet, il y avait alors quelque raison particulière de craindre ; mais grâce à Dieu ces craintes sont à peu près dissipées. Votre amie (1) pourra vous dire ce qui donnait lieu à ces craintes, et elle vous rendra compte de vive voix des démarches que nous avons cru devoir faire pour consolider l'œuvre de Dieu, ou plutôt pour lui donner une véritable consistance. C'est une chose qui demande que nous redoublions nos prières auprès du Seigneur et que, pour y donner plus de poids, nous nous appliquions avec plus de ferveur à la perfection de l'état que nous avons embrassé. Cette perfection consiste surtout dans une grande conformité avec le Cœur de notre adorable Maître, ainsi que je l'ai fait voir dans une lettre (2) que j'ai composée pour l'une et l'autre famille et dont on vous fera part, dès que la chose sera possible. En attendant, votre amie pourra vous en dire le précis, comme aussi celui d'une seconde lettre (3) qu'elle a pareillement transcrite. Je souhaite que tout cela serve à vous faire entrer de plus en plus dans cette voie de perfection que le Seigneur vous a fait la grâce d'embrasser. C'est une grande satisfaction pour moi de voir par le contenu de votre lettre que vous sentez le prix de cette grâce et que vous êtes dans la résolution d'y demeurer constamment fidèle. J'en bénis l'auteur de tout bien et je conjure son divin Esprit de renouveler en vous les prodiges qu'il a opérés dans le grand jour dont nous approchons. Ce que vous avez déjà fait, ce que vous voulez faire est la meilleure disposition que vous puissiez apporter pour recevoir la plénitude de ses dons, selon la mesure des desseins de miséricorde que le Seigneur a sur votre âme.
(1) Mlle d'Esternoz.
(2) Lettre : Hoc seatite in vobis, écrite le 14 février 1799. (S) Deuxième Lettre circulaire : Muhitudinis.
Vous faites bien de supporter patiemment toutes les misères que vous reconnaissez en vous-même. Quelque grandes qu'elles soient, elles ne vous nuiront pas ; elles entreront même dans l'économie de votre salut si vous en gémissez intérieurement, si vous vous en humiliez profondément sans vous en troubler. Le divin Époux pourrait vous en délivrer tout à coup, mais il les laisse subsister à dessein, comme il laissait subsister le Philistin au milieu des enfants d'Israël, afin que le combat que vous avez sans cesse à soutenir vous tienne en alerte et vous empêche de tomber dans la présomption ou l'inaction, et qu'il vous fournisse la matière inépuisable d'actes de vertus.
Ce qu'il regarde surtout, c'est la bonne disposition du cœur. Que ce soit donc là le grand et comme l'unique objet de vos soins et de votre attention. Conservez-vous dans la ferme et sincère résolution de ne rien refuser à Dieu et de faire sans réserve tout ce qu'il pourra vous demander, bien persuadée qu'il ne vous demandera jamais rien sans vous donner abondamment toutes les grâces dont vous avez besoin pour l'accomplir. Cette résolution généreuse qui n'excepte rien dilate et fortifie le cœur. Il est vrai qu'il y a encore loin de la résolution à la parfaite exécution. Vous y manquerez sans doute bien des fois, mais renouvelez alors votre résolution, et Dieu, qui regarde le cœur, vous pardonnera à l'instant tous ces manquements, et il vous donnera des grâces puissantes pour qu'ils deviennent chaque jour et plus légers et plus rares.
Un point bien essentiel pour cela, c'est de répondre avec promptitude aux inspirations lorsque le Seigneur vous fait sentir intérieurement qu'il y a tel devoir à remplir, tel acte de vertu à pratiquer, de douceur, de patience, de charité ; ne manquez-pas de faire aussitôt ce qui vous est enjoint. Au livre des Cantiques, l'Époux appelle son Épouse, elle tarde un moment à se lever pour lui ouvrir ; lorsqu'elle le fait ensuite, elle ne retrouve plus son Époux ; il était déjà parti. Quand on répond aussitôt à l'inspiration, les choses les plus difficiles ne coûtent point, parce que la présence de la grâce adoucit ; mais pour peu qu'on diffère, les choses les plus légères ne se font qu'avec la plus grande peine. Cette prompte et fidèle coopération à la grâce est la chose la plus importante dans la voie spirituelle. C'est de là, pour ce qui est de nous, que dépend tout notre avancement.
Notre compatriote (i) vous dit mille choses tendres et affectueuses ; elle me charge de la rappeler à votre souvenir et se recommande à vos prières. Je ne sais si elle profitera de cette occasion pour
(i) Mademoiselle de Cicé. Car le R. P. de Clorivière, Mlle de Cicé et Mme de Goësbriand étaient tous de la Bretagne.
vous écrire, car, quoiqu'elle ne soit pas alitée, elle est depuis quelque temps dans un état presque habituel d'indisposition.
Ne vivons et ne respirons que pour notre bon Maître ; c'est en Lui et en union de vos saintes prières, que je suis, Madame et très chère fille, votre très humble et très obéissant serviteur.
A la Citoyenne R. Goësbriand
3 août 1799.
Madame et très chère fille en N. S.
Loués soient Notre-Seigneur et sa très sainte Mère.
Notre respectable amie, Madame de Montjoie, m'a dit qu'elle aurait bientôt une occasion de vous faire passer des lettres. Sans avoir rien de particulier à vous dire, je veux cependant en profiter aux approches de la grande fête de l'Assomption. Je voudrais, s'il se peut, en ce temps-ci, ajouter de nouveaux feux à l'ardeur qui doit vous animer envers Notre-Seigneur et sa très sainte Mère. Considérez les effets prodigieux de leur amour envers tous les hommes et envers vous en particulier ; combien de grâces vous en avez reçues depuis votre enfance ; combien vous en recevez encore tous les jours. Que n'ont-ils pas fait ? Que ne font-ils pas sans cesse pour vous ? Indépendamment de tous ces bienfaits et des avantages infinis que vous trouverez à vous dévouer entièrement et de la manière la plus parfaite à leur service, considérez les droits que le Fils de Dieu et sa sainte Mère ont à votre cœur. Ne méritent-ils pas bien par eux-mêmes tout votre amour ? Que de grandeurs, que de beautés, que de perfections en eux ? Ni les hommes ni les Anges ne peuvent en comprendre l'excellence. Que sont en comparaison tout ce qu'il y a de grand et de beau parmi les êtres créés ? Quelle gloire, quel bonheur pour nous de leur appartenir d'une manière spéciale, d'avoir une part plus grande à leur amour ! Pénétrez-vous bien de ces considérations, et qu'elles servent à vous encourager dans la grande action que vous vous proposez de faire. Estimez-vous bien heureuse de pouvoir vous offrir tout entière en sacrifice à Jésus, par les mains, ou plutôt par le Cœur même et sous les auspices de son Auguste Mère, qui désormais sera la vôtre plus étroitement encore qu'auparavant. Vous aurez de nouveaux droits à l'éminente qualité d'épouse de Jésus-Christ ; vous le serez d'autant plus véritablement que vous aurez avec le divin Époux une plus grande ressemblance ; car quelle plus grande ressemblance pourrions-nous avoir avec Lui que celle qu'imprime sur une âme le plus entier dénuement de toutes les choses créées pour ne plus soupirer qu'après les biens surnaturels ; la fuite de tous les plaisirs, de toutes les joies de ce monde, pour mettre toutes
ses délices dans Jésus-Christ et dans sa croix ; le renoncement enfin à notre volonté, la mort la plus .parfaite à nous-même, pour n'avoir plus de volonté que celle de Dieu, pour ne plus vivre que pour Dieu ? C'est à quoi vous vous engagez par les vœux. Cet engagement est grand et magnifique ; il est au-dessus des forces d'un homme mortel qui, de lui-même, n'est que faiblesse. Mais ne craignez point ; ce n'est plus sur vous-même que vous vous appuyez, mais sur le Tout- Puissant qui, après vous en avoir inspiré le noble dessein, vous donnera la grâce pour l'accomplir parfaitement. Point de réserve dans votre sacrifice ; il est vrai que les vœux que vous ferez seront limités à une année ; mais rien ne doit limiter vos désirs, et ce sont les désirs que Dieu regarde. Proposez- vous de réparer, autant qu'il est en vous, par la perfection de votre sacrifice, tant d'outrages qu'on ne cesse de faire à la Majesté divine, et d'attirer de nouveau sur ce vaste empire les grands effets de sa miséricorde dont nous sommes privés depuis longtemps ; et autant que vous le pourrez, faites quelques jours de retraite pour vous préparer à cette grande action.
Je conserve toujours la plus grande estime pour ces deux MM. qui m'ont honoré de leurs lettres, et à qui j'en ai écrit plusieurs. Je vous prie de leur présenter mes très humbles respects.
Priez pour votre très humble et très obéissant serviteur en Notre-Seigneur.
P. Joseph.
En vous parlant des vœux à faire pour l'Assomption, je supposais que l'année de noviciat était alors révolue ; j'ai depuis reconnu m'être trompé. Ce que je vous dis des vœux ne conviendra donc que lorsque l'année du noviciat sera finie.
A la Citoyenne Rosalie de Goësbriand petite place à Dôle Département du Jura.
Août 1799.
Loués soient Notre-Seigneur et sa très sainte Mère.
J'ai vu avec grand plaisir, ma très chère fille, votre lettre que m'a communiquée notre respectable amie (1). Je bénis le Seigneur des bons sentiments qu'il vous inspire et, en particulier, du désir que vous avez de resserrer les nœuds qui vous unissent au Céleste Époux et de consommer par là le sacrifice le plus entier de vous-même. Il est vrai que ce ne sera pas pour toujours ; vous avez dû voir dans le plan abrégé que, pendant plusieurs années, les vœux, dans la Société
(1) Mademoiselle de Cicé.
du Cœur de Marie, ne se font que pour un an ; mais le désir que vous avez d'y persévérer et de les rendre perpétuels, dès que l'Obéissance le permettra, fera qu'ils auront le même mérite que s'ils étaient perpétuels. Je dois aussi vous dire que vous ne pourrez pas encore faire, au jour que vous comptez, les vœux, même pour un an. Il y a deux jours seulement pour les faire, et ces jours sont fixés, dans la Société du Cœur de Marie, à la Purification et à l'Assomption. Vous ne pourrez donc faire vos vœux annuels qu'à la Purification pour cette première fois ; vous les renouvellerez ensuite à l'Assomption et vous continuerez ainsi à les renouveler chaque année à l'Assomption, qui est la fête principale de la Société. C'est ce qui est marqué au Numéro 6 du plan. Après avoir été cinq ans dans la Société, les vœux que vous y ferez pourront être de cinq ans et, ce temps expiré, comme vous avez l'âge requis pour cela, vous pourrez alors, avec la permission des Supérieurs, si Dieu vous en donne le désir, faire des vœux perpétuels.
Il serait bon sans doute de faire une retraite de huit jours avant de faire les vœux à la Purification. Vous la ferez d'une manière conforme à votre situation. La retraite du Père Bourdaloue, ou telle autre que vous auriez sous la main, pourra vous servir. Un recueillement plus parfait, un peu plus d'oraison et de réflexions sur vous-même suffiront, si vous ne pouvez pas faire autre chose. C'est le cœur que Dieu demande ; donnez-le Lui généreusement et sans réserve, et II acceptera votre offrande comme un sacrifice d'agréable odeur, en union de celui de son divin Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ... Je vais joindre ici quelques points sur lesquels vous vous examinerez avec soin de temps en temps, jusqu'au temps où vous ferez vos vœux, afin que vous entriez de plus en plus dans les saintes dispositions que vous demande cette grande action. C'est pour cela que Notre- Seigneur vous accorde quelque délai avant de la faire. Notre respectable Adélaïde (i) vous salue et vous souhaite toutes sortes de bénédictions. Elle vous accorde la permission que vous désirez pour le temps que j'ai marqué. Mes respects à votre respectable guide. Conformez-vous à sa volonté pour la confession générale.
Tout à vous dans les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie.
(i) Mademoiselle de Cicé.
A la Citoyenne R. Goësbriand, petite place à Dôle - Département du Jura.
5 décembre 1799.
Loués soient Notre-Seigneur J.-C. et sa très sainte Mère.
Madame et très chère fille en Notre-Seigneur J. Ch.
Nous avons lu avec une grande satisfaction, Mademoiselle C. (1) et moi, la lettre que vqus nous avez écrite et nous avons béni le Seigneur de la sincérité dé cœur et de la simplicité avec laquelle vous nous parlez de tout ce qui vous regarde. On est véritablement à Dieu quand on agit ainsi et cela ne peut qu'attirer sur vous de nouvelles bénédictions.
J'ai déjà répondu à la plupart des choses que vous me dites dans cette lettre dont vous m'aviez fait le précis dans la lettre précédente. Vous avez bien compris sans doute que, lorsque je vous ai dit de différer à prononcer les vœux jusqu'à la fête de la Purification prochaine, le 2 février, ce n'a point été par un autre motif que celui de se conformer à la règle générale qui, dans la Société du Cœur de Marie, prescrit de ne faire ses vœux qu'aux fêtes de la Purification et de l'Assomption ; c'est même à cette dernière fête que se font d'ordinaire les vœux, quand ils sont annuels ou perpétuels. C'est pourquoi, quoique vous fassiez les vœux pour un an à la Purification, vous les ferez encore pour un an à l'Assomption suivante et vous les renouvellerez chaque année à pareil jour. Si nous étions dans le même endroit, ou moi, ou quelque autre prêtre de la Société du Cœur de Jésus, nous recevrions vos vœux ; c'est pourquoi il serait convenable que M. votre G. (2) les reçût pour nous ; mais s'il se trouvait à cela quelque inconvénient ou quelque empêchement, vous en seriez dispensée et vous feriez vos vœux en particulier.
A raison des difficultés occasionnées par les circonstances actuelles, vous n'êtes pas tenue de vous confesser tous les huit jours, comme le dit la règle. Néanmoins si votre guide jugeait à propos de vous faire communier plusieurs fois la semaine, que de vaines craintes ne vous privent pas d'un si grand bonheur. Il faut aussi vous mettre au-dessus du respect humain. Ne croyez pas non plus qu'il faille se confesser chaque fois pour cela, ni dire un grand nombre de prières, ni faire tant de préparations. Est-ce dans nos propres efforts que nous mettons notre confiance ? N'est-ce pas uniquement dans les miséricordes infinies de Dieu, et dans les mérites de Jésus-Christ, notre divin Sauveur ? Une vie régulière, telle que celle que vous menez, est la meilleure disposition possible pour la communion fréquente. Ce qu'il faut encore pour cela, c'est un grand sentiment
(1) Mademoiselle de Cicé.
(2) Monsieur votre Guide.
de son indignité, une grande confiance, un grand désir, ce qui suppose une haute estime de l'excellence de la Sainte Eucharistie, un amour sincère pour Notre-Seigneur. Demandez-Lui bien instamment, par l'intercession de sa sainte Mère, qu'il vous établisse dans ces saintes dispositions et qu'il dilate votre cœur, afin que vous soyez délivrée de ce trouble qui vous accompagne au Tribunal de la Pénitence.
Vous désirez quelque instruction sur le compte de conscience. Il y a dans la Pratique de la Perfection, par A^bdriguez, livre de piété bien commun que vous ferez bien de vous procurer et dont je vous recommande la lecture ; il y a, dis-je, une instruction sur cette matière. C'est une pratique de perfection fort recommandée par les maîtres de la vie spirituelle, entre autres par Saint Ignace et Saint François de Sales. Vous n'y êtes pas si étrangère que vous le pensez. Votre dernière lettre et plusieurs autres de vos lettres sont de véritables comptes de conscience. Ce qu'on s'y propose, c'est de faire connaître les dispositions de son âme, ses défauts, ses inclinations naturelles, la conduite de Dieu sur nous, ses exercices spirituels, etc. J'ai fait aussi pour les Filles du Cœur de Marie une instruction sur cette matière. Elle doit être entre les mains de Mademoiselle d'Esternoz, et je souhaiterais qu'elle vous en fît part, ainsi que de quelques autres papiers concernant la Société.
Vous feriez bien de prier votre guide de vous examiner d'ici à la Purification, à son loisir, sur ces divers points que je vous ai envoyés dans ma dernière lettre, et vous ne pouvez rien faire de mieux que de vous en occuper doucement devant le Seigneur, et d'entrer de votre mieux dans les dispositions qui y sont indiquées... Dans ce saint temps de l'Avent, renouvelez- vous en esprit et revêtez- vous de Jésus-Christ qui, pressé par son amour pour nous, a daigné se revêtir Lui-même de toutes nos misères et de nos infirmités.
Vous avez une bonne part dans nos prières. Ne nous oubliez pas dans les vôtres. Toutes vos sœurs vous saluent, et plus particulièrement celle qui est à la tête des autres et qui leur sert d'exempb. Nous vous donnons toutes les permissions générales dont vous avez besoin. Pour les particulières, continuez, autant que vous le pourrez, à les demander à votre guide, comme vous l'avez fait jusqu'à présent, afin de pratiquer en cela l'obéissance et la pauvreté.
Faites agréer, s'il vous plaît, mes très humbles respects à ces deux Messieurs dont vous m'avez parlé. Je ne les oublie pas devant le Seigneur et je, leur souhaite les plus abondantes bénédictions.
Ne doutez jamais de mon respectueux dévouement et croyez-moi, dans le Seigneur, le plus humble de vos serviteurs.
P. Joseph.
A la Citoyenne Ros. de Goësbriand, petite place, à Dôle, Département du Jura.
24 mars 1800.
Loués soient N. S. et sa très sainte Mère,
Je bénis le Seigneur, Madame et très chère fille, et je vous félicite de votre bonheur (1). Vous êtes maintenant plus à Lui que jamais, et la manière généreuse et sincère avec laquelle vous vous êtes entièrement consacrée à Lui me persuade que rien désormais ne pourra rompre l'alliance sacrée que vous venez de contracter. Ne perdez point de vue que vous êtes l'épouse de Jésus-Christ et ce que demande de vous cette qualité d'épouse. Que vos pensées doivent être élevées au-dessus de la terre ! Que vos affections doivent être pures ! Que votre conduite doit être sainte pour avoir quelque proportion avec celle du divin Époux ! Mais ne vous troublez point. Si vous ne regardiez que vous, cette vue aurait de quoi effrayer votre faiblesse ; c'est pourquoi ne vous regardez jamais que conjointement avec Celui que vous avez choisi pour Époux, ou plutôt qui vous a choisie pour épouse. Son choix a précédé le vôtre ; vous n'avez fait que répondre à sa voix qui vous a pressée longtemps d'être tout à Lui ; vous avez pris tous les moyens que peut suggérer la prudence chrétienne pour connaître et pour vous assurer que telle était sa volonté sainte. Vous n'avez rien fait que dans la vue de Lui plaire et, pour prononcer vos engagements sacrés, il vous a fallu surmonter bien des craintes, vous élever au-dessus du sentiment intime de votre faiblesse et vous armer de la plus vive confiance. Après cela, que pourriez- vous craindre ? Non, votre confiance ne peut être trompée. Le Seigneur sera toujours votre force et votre soutien. Soutenue de son bras tout-puissant, qui pourrait vous ébranler ? Que pourrait-il y avoir pour vous de trop grand et de trop saint ? Vous pouvez bien dire avec le Psalmiste : < Avec le secours de mon Dieu, je remporterai la victoire, Il fera rentrer mes ennemis dans le néant. »
Votre imagination, Dieu le permettant ainsi pour vous éprouver, pourra sans doute vous présenter des monstres et créer en quelque sorte mille obstacles pour vous effrayer ; mais méprisez cet adversaire, il n'a de forces que celles que lui donne votre faiblesse. C'est un jeu du démon qui ne peut nuire qu'aux âmes qui manquent de confiance en Dieu. Conservez-vous alors dans la paix, que votre cœur s'attache plus fortement au Seigneur ; rappelez-vous que ce qui se passe dans l'imagination, n'étant pas en votre pouvoir, ne peut vous rendre coupable, et bientôt cette illusion passagère se dissipera et votre âme verra renaître le calme le plus parfait, et vous serez dans l'étonnement
(1) Mme Rosalie de Goësbriand avait fait profession le 2 février 1800.
de ce qui pouvait causer en vous et malgré vous cette agitation violente que vous aurez éprouvée.
Je vous approuve beaucoup d'avoir entrepris l'instruction de deux jeunes personnes. Il n'y a point d'œuvre plus utile et plus agréable, surtout dans le temps où nous sommes. Il est bien juste de transmettre à d'autres le saint dépôt que d'autres nous ont transmis. Si le Seigneur vous offrait aussi l'occasion de procurer à quelques compagnes le bonheur dont vous jouissez, ce serait une chose bien avantageuse pour vous. Je ne vous dis pas de le rechercher et de vous donner pour cela de grands mouvements. C'est plutôt l'affaire du Seigneur que la nôtre. Je vous dis seulement de ne point vous y refuser. Recommandez souvent la chose au Dieu des miséricordes et suivez avec prudence et conseil les saintes inspirations qu'il daignerait vous donner.
Il y a bien longtemps que Mademoiselle d'Esternoz ne nous a donné de ses nouvelles. Je compte joindre ici un mot pour elle. Mes très humbles respects, s'il vous plaît, à nos deux respectables amis. Monsieur Etienne (i) m'avait promis une lettre de M. B. (2). Il m'assure qu'il est très bien intentionné, mais qu'il est retenu par des raisons de prudence... Comme tout est plus calme dans vos cantons, je suppose que vous aurez reçu de votre famille les nouvelles que vous désiriez. Toutes vos- compagnes vous saluent et se recommandent à vos prières. Votre respectable payse (3) va vous parler elle-même. Je finis en vous assurant de mon respectueux dévouement dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.
Votre très humble et très obéissant serviteur
A Madame Rosalie de Goësbriand petite place à Dôle - Département du Jura.
25 mai 1800
Loués soient N. S. et sa Sainte Mère.
Vos lettres, Madame et très chère fille en Jésus-Christ, me font toujours un vrai plaisir. Vous n'avez point certainement à vous faire de reproches sur celles que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ; elles n'avaient rien d'outré, ni pour le style ni pour les choses. Je n'y ai rien trouvé qui ne fût dicté par l'esprit de sagesse, et propre à me persuader que vous y dévoiliez avec franchise les véritables sentiments de votre âme, comme vous le faites dans cette dernière lettre.
(1) Monsieur Etienne Pochard.
(2) Monsieur Brésard.
(3) Mlle de Cicé.
Vous ne m'avez rien dit que vous n'ayez retracé dans toute la suite de votre conduite.
Quelle exagération pourrait-il donc y avoir dans ce que vous m'avez écrit ? Et comment m'auriez-vous trompé ? Rassurez-vous entièrement là-dessus. Je vois aussi avec, action de grâces que le Seigneur a versé quelque bénédiction sur ce que je vous ai dit. Cela seul suffirait pour vous faire croire que je ne me suis pas trompé sur votre compte et que le Seigneur daignait me donner quelque lumière pour le bien de votre âme. Qu'il en soit à jamais béni !
Ne vous effrayez pas de la multitude des obstacles qui s'opposent en vous à la perfection. Les misères que nous reconnaissons et dont nous gémissons en présence du Seigneur ne peuvent pas l'offenser beaucoup, ni nous être fort préjudiciables ; ce sont souvent des saillies de l'amour propre ; des défauts de caractère qui sont l'effet du tempérament et de l'habitude, qui préviennent la réflexion, auxquels par conséquent la volonté libre n'a presque point de part et que Dieu laisse quelquefois dans des âmes qui d'ailleurs Lui sont très agréables, pour les tenir dans l'humilité et couvrir en elles ses dons. Je croirais assez que cette vivacité et cette sensibilité dont vous vous plaignez pourraient être des défauts de ce genre. Cependant je vous dirai que, quand même vous en seriez assurée, cela ne devrait pas vous empêcher de faire, avec la grâce de Dieu, tout ce qui est en votre pouvoir pour déraciner ces défauts de votre cœur. C'est la chose la plus importante pour votre avancement spirituel et Dieu l'exige absolument de vous. Sans ce soin, les fautes que ces défauts occasionnent vous rendraient bien plus coupable ; elles vous éloigneraient davantage du Seigneur et, sans vous ôter la vie de la grâce, elles vous fermeraient le chemin de la perfection à laquelle votre nouvel état vous oblige de tendre constamment. Ces défauts sont tout à fait incompatibles avec l'esprit intérieur, et sans l'esprit intérieur on ne peut jamais parvenir à la perfection. C'est pourquoi demandez sans cesse au Seigneur une pleine et entière victoire sur ces défauts ; prenez la plus ferme résolution de les combattre sans relâche jusqu'à ce que vous ayez obtenu cette grande victoire ; adressez-vous avec beaucoup de confiance à la Très Sainte Vierge pour l'obtenir. Humiliez-vous grandement, intérieurement et extérieurement, pour toutes les fautes même involontaires qui vous échapperaient en ce genre. Prenez ces défauts pour l'objet principal de votre examen particulier. Cela ne suffit pas encore ; travaillez à en extirper jusqu'à la racine ; en conséquence, faites-vous un devoir de réprimer votre activité naturelle, même dans les meilleures choses ; je veux dire, avant d'agir, ne vous livrez point à l'impétuosité des premiers mouvements qui viennent toujours de la nature, de l'habitude, du caractère, de la préoccupation de l'esprit, de quelque inclination
du cœur, en un mot de quelque principe vicieux dont la source est dans l'amour propre. Tenez la bride à ces mouvements de la nature, comme on tient la bride à un cheval fougueux lorsqu'on craint qu'il ne nous emporte dans quelque précipice. Rentrez d'abord en vousmême, et prenez le temps de consulter le Seigneur qui réside au centre de nos âmes pour en régir toutes les affections ; par ce moyen, vous agirez en tout par l'influence de la grâce.
Regardez comme quelque chose de bien utile et de bien précieux tout ce qui contredit, afflige, humilie en quelque manière votre amour-propre et votre sensibilité ; ce sont là les deux premiers devoirs, les devoirs les plus essentiels de tous ceux qui désirent avoir l'esprit intérieur sans lequel il n'y a point de perfection.
Il faut qu'il y ait eu quelqu'une de vos lettres à votre payse et à moi qui se soit égarée, car nous croyons avoir répondu à toutes les vôtres. J'en ai reçu une depuis peu de Mademoiselle d'Esternoz qui m'apprend sa convalescence. Je vous approuve fort de songer à vous donner des compagnes ; elles seraient pour vous d'un grand secours. Je prie instamment le Seigneur de bénir ce que vous ferez en cela pour sa gloire. Je laisse un peu de place pour qu'Adélaïde vous écrive deux mots.
Mes respects aux deux res'pectables MM. qui daignent s'intéresser à nous.
Ne doutez point de mon sincère et respectueux dévouement.
P. Joseph.
Madame R. Goësbriand à Dôle.
2 août 1800.
Loués soient Notre-Seigneur et sa sainte Mère.
J'aime mieux, Madame et très chère fille en Notre-Seigneur, vous écrire plus brièvement à cause de mon peu de loisir, que de différer à le faire. Votre lettre m'a fait un sensible plaisir, et tout le mal que vous me dites de vous-même, quoique j'ajoute foi à ce que vous m'en dites, n'a rien qui puisse m'alarmer beaucoup, parce que ce mal vous déplaît et que vous désirez sincèrement en être délivrée. Or, un mal de cette nature ne peut jamais être fort, parce qu'il nous est comme étranger. C'est plutôt une humiliation que Dieu souffre en nous qu'un mal dont II soit outragé. Souffrez-le donc patiemment vous-même, en faisant néanmoins tout ce qui est en votre pouvoir pour l'éviter. Si vous le faites, je ne crois pas que cela puisse être un grand obstacle au fruit que vous retirerez des sacrements ; je croirais même que leur usage plus fréquent serait un puissant moyen pour le guérir radicalement. Ne négligez rien pour que votre guide
vous porte lui-même à cet usage. Je suis bien sensible à son souvenir, ainsi qu'à celui de M. L. Présentez-lui, je vous prie, mes très humbles respects. Nous vous exhortons à vous renouveler dans le Seigneur à la grande fête de l'Assomption. Proposez-vous toujours une plus grande perfection, une plus grande conformité avec Jésus et Marie.
A Madame Ros. de Goësbriand petite place à Dôle - Dépt du Jura.
30 octobre 1801.
Madame et très chère fille en Notre-Seigneur.
Je ne laisserai point partir votre amie Adélaïde (1) sans me rappeler à votre souvenir et sans vous assurer que vous êtes toujours présente au mien dans le Seigneur. Les liens qui nous unissent ensemble dans les Cœurs Sacrés de Jésus et de Marie sont trop intimes et trop sacrés pour que je puisse jamais vous oublier et cesser de prendre le plus vif intérêt à tout ce qui concerne votre avancement spirituel. Appliquez-vous y fortement, mais toujours avec douceur et sans inquiétude. Cette inquiétude dénoterait quelque chose de désordonné qui s'opposerait à vos progrès dans la perfection. Il faut travailler à la perfection, il faut la désirer d'une manière paisible et parfaitement soumise et subordonnée à la volonté de Dieu. C'est à cause de Dieu, c'est parce que Dieu le veut, et non pas précisément pour notre propre excellence qu'il faut nous efforcer de devenir chaque jour plus parfaite ; ce n'est pas sur nos efforts qu'il faut compter, mais sur Dieu, sur sa miséricorde et la puissance de la grâce que Jésus-Christ nous a méritée par l'effusion de son sang. Nous ne devons pas négliger nos soins et nos travaux ; mais si nous y mettons de l'empressement, si nous nous rebutons des obstacles, si nous ne nous contentons pas des moyens extérieurs et des secours intérieurs que Dieu nous donne, si nous en désirons d'autres avec quelque sorte d'impatience, si nous nous affligeons immodérément de certains défauts que Dieu nous laisse souvent pour nous éprouver ; si nous nous abattons, si nous nous décourageons du peu de progrès que nous faisons, si nous agissons avec trop d'activité, si nous voulons prendre toutes sortes de moyens de perfection parce que tels ou tels saints s'en sont servis, sans considérer s'ils sont conformes aux vues de Dieu sur nous, à notre forme de vie, à la prudence, à l'obéissance, au soin qu'on doit avoir de sa santé et d'autres considérations semblables, avec ces imperfections qui ne sont pas aussi légères qu'on se l'imagine, on ne parviendra jamais à la perfection.
Que le désir que vous en avez soit doux et paisible, et qu'un de vos
(1) Mlle d'Esternoz.
premiers soins soit de vous dépouiller par degrés de toutes les imperfections dont j'ai parlé, si vous les reconnaissez en vous. Supportezvous vous-même avec beaucoup de patience et, quoique Dieu diffère longtemps à vous exaucer dans les choses même les plus nécessaires à la perfection, ne vous troublez pas, soyez pleine de confiance et attendez ses moments avec persévérance et longanimité ; par ce moyen vous avancerez beaucoup, même sans vous en apercevoir, et Dieu vous fera parvenir sûrement au but que vous désirez. Il fera Lui-même son œuvre en vous, Il établira son règne dans votre âme, Il vous remplira des dons de son Esprit-Saint au-delà de vos espérances, et II imprimera sur vous, d'une manière excellente, l'image de son Fils Jésus-Christ.
Voilà, ma chère fille, ce que je me sens porté à vous dire. Je souhaite que cela serve à ranimer votre confiance et à régler vos pas dans la poursuite de la perfection.
Notre amie (i) vous dira ce qui me concerne et ce qui concerne celle qui vous est bien attachée (2), mais qui dans ce moment est absente. Elle vous parlera aussi de l'état de la famille. Je souhaite qu'elle puisse vous donner assez de temps pour vous entretenir de tout à loisir. Le Bon Dieu l'a éprouvée par bien des indispositions pendant le court séjour qu'elle a fait ici. C'est une âme qui est bien à Dieu et qui nous est bien chère. Mes humbles respects aux deux Messieurs à qui vous savez que je suis singulièrement dévoué. Priez pour moi et ne doutez point du sincère et respectueux attachement avec lequel je suis, dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.
Ma très chère fille en Jésus-Christ, votre très humble et très obéissant serviteur.
P. J. de C.
A Madame de Goësbriand
5 avril 1802.
Loués soient N. S. et sa très sainte Mère.
Votre amie Adélaïde (3) vous donnera en détail de mes nouvelles et de celles d'une autre Adélaïde (4) à qui nous nous intéressons vivement ; mais je n'ai pas pu la laisser partir sans vous témoigner que je pense toujours bien à vous et que vous m'êtes toujours "également chère dans le Seigneur.
Il nous a éprouvés dans sa miséricorde pendant toute l'année dernière ; il nous éprouve encore, mais ces épreuves sont mêlées de
(1) Mlle d'Esternoz.
(2) Mlle de Cicé.
(3) Mlle Adélaïde d'Esternoz, de Besançon.
(4) Mlle Adélaïde de Cicé.
consolation. L'œuvre de Dieu se fait au milieu des tribulations, et nous ne sommes pas sans espérance du côté de Rome et de nos Prélats. Le Légat nous a promis de prendre nos affaires en considération, après la publication du concordat. Quelques-uns de nos Prélats sont dans les mêmes sentiments. J'ai aussi appris tout récemment de Rome que le Souverain Pontife était toujours dans les meilleures intentions à notre égard.
C'est là l'affaire de Dieu, nous devons la lui abandonner et attendre avec confiance le moment de sa Providence ; mais ce qu'il veut de nous, c'est que nous nous appliquions de tout notre pouvoir, mais sans inquiétude et sans trouble, à notre perfection. C'est l'œuvre qu'il nous a confiée. Notre grand travail doit être surtout de nous dépouiller de notre propre volonté et de nous dégager le plus qu'il nous est possible de toutes les recherches de l'amour-propre qui se glisse partout. Le vrai moyen "d'y parvenir est l'assiduité à l'oraison et à tous les exercices de la vie intérieure. Que le Seigneur vous fasse la grâce d'être consommée dans toutes ces vertus !
Mes respects les plus affectueux à MM. Paul et Louvet. Priez pour moi et soyons tous ensemble, dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de xVlarie, un cœur et une âme.
A Madame Rosalie de Goësbriand petite place - à Dôle Département du Jura.
6 août 1802.
Notre commerce littéraire, Madame, a été longtemps interrompu par le mauvais état de ma santé, mais jamais je ne vous ai perdue de vue, et j'avais une douce confiance que le divin Époux à qui vous vous êtes donnée veillerait sur vous avec une bonté paternelle. Je vois par votre lettre que mon espoir n'a pas été trompé. Car quels que soient les sentiments que vous ayez de vous-même, je vois bien que vous êtes toujours dans le chemin de la perfection. Ne croyez pas que pour y marcher, même à grands pas, il faille beaucoup de forces corporelles et de santé ; le courage et la bonne volonté suffisent pour cela et je découvre en vous ces deux choses. Si cependant ce que vous en avez vous paraît encore bien peu de chose, n'oubliez pas que vous pouvez en tout temps puiser abondamment l'un et l'autre dans les Cœurs Sacrés de Jésus et de Marie qui vous seront toujours ouverts et sur lesquels vous avez acquis des droits bien particuliers par la donation que vous leur avez faite de vous même. Vous y trouverez toutes les richesses spirituelles que vous pouvez désirer ; une humilité profonde, une grande et paisible confiance
que rien ne sera capable d'ébranler, et surtout une tendre et inaltérable charité pour le prochain qui vous portera à souffrir tout amoureusement de lui, et à n'avoir pour lui que des sentiments de bienveillance et de douceur.
Nous sommes encore sous le pressoir. Depuis le moment où nous avons été assurés de l'approbation du Saint-Père (i), le Seigneur a permis que l'enfer nous poursuive avec un acharnement inconcevable, dans l'espoir d'étouffer nos deux familles naissantes. Réjouissonsnous-en, c'est le meilleur présage que nous puissions avoir ; nous pouvons tout espérer si nous embrassons la croix avec constance et fidélité. Je souhaite bien que vous ayez quelque compagne, mais il faut attendre patiemment les moments de Dieu.
Mes respectueux compliments aux deux vénérables ecclésiastiques. Je suis on ne peut plus sensible à leur bon souvenir. Votre amie (2) est encore sur la croix', mais se porte bien. Priez pour nous et ne soyons qu'un en Jésus-Christ.
A Madame Rosalie de Goèsbriand sur la petite place à Dôle. - Départ, du Jura.
Paris, 13 février 1804.