‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 65 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Ce 4 juin, veille du S. C. 1807.

Madame et très chère fille en N. S.

J'ai reçu avec reconnaissance et lu avec intérêt la lettre que vous m'avez fait le plaisir de m'écrire. Votre silence ne m'étonnait point, je l'attribuais à votre prudence et n'en comptais pas moins sur vos sentiments pour moi. Mon cœur me répondait du vôtre et je me doutais bien que vous pensiez quelquefois à moi, comme je pensais à vous ; je ne laissais passer aucune occasion de m'informer de vos nouvelles et j'avais appris avec une sensible consolation qu'une de mesdames vos sœurs s'était jointe à la petite famille. Ce que vous me dites de son contentement me persuade qu'elle est fidèle à remplir les devoirs de son nouvel état, car autrement, comment pourrait-elle trouver sa paix et son bonheur à la suite de Jésus ? Il est vrai qu'on ne peut le trouver que là ; en vain le chercherait-on ailleurs ; mais pour l'y trouver, il faut marcher avec fidélité sur ses traces. L'état d'Aglaé (1) m'affecte beaucoup ; je pense souvent à elle devant Dieu et je le supplie instamment de vouloir bien nous la conserver et de se contenter du sacrifice de celui qu'il a demandé de nous. La plaie que ce sacrifice a faite à nos cœurs n'est pas encore fermée ; un nouveau sacrifice la rouvrirait entièrement d'une manière bien douloureuse, mais après tout, il faut ajouter le grand Fiat. Le Seigneur est le maître, que sa volonté s'accomplisse en tout ; nous sommes pleinement résignés à son bon plaisir et nous nous confions dans sa grande miséricorde ; mais il nous est permis de le solliciter de jeter ses regards paternels sur le petit troupeau de sa Sainte Mère. Redoublons à cet effet nos prières pour notre intéressante malade. Les nouvelles que vous m'en dites sont affligeantes ; celles que nous avons reçues de Genève ne sont pas meilleures.

Nous avons perdu ici une de nos filles (2), la plus âgée de toutes et la plus ancienne de la famille après mademoiselle de Cicé ; sa

(1) Madame de Buyer.

(2) Mademoiselle Deshayes.

mort nous a très édifiés. On l'aura sans doute recommandée à vos prières. Ma situation n'a rien de bien pénible pour moi ; je tâche d'y employer mon temps utilement pour la gloire de Dieu ; cela me console, et d'ailleurs je ne puis y voir qu'une disposition particulière de la divine Providence ; comment pourrais-je ne pas en être satisfait ? Le Seigneur sait bien mieux ce qui nous convient que nous-mêmes ; peut-être un jour nous découvrira-t-il combien ses desseins sur nous sont aimables et pleins de miséricorde ; en attendant, adorons-les avec amour sans chercher à les approfondir. Priez pour moi.

J'aime les sentiments que vous témoignez avoir de vous-même ; je vois qu'ils partent d'un cœur vraiment humble, parce que vous prenez sincèrement la dernière place et que vous le faites avec joie. Je prie le Seigneur de vous aider et de perfectionner en vous ces sentiments ; ce sont ceux de Marie, et ce doit être aussi ceux des filles de son Cœur.

Les assurances, je vous prie, de mon respect à cette chère sœur qui est du nombre de vos filles.

Je vous recommande notre payse qui n'est pas bien portante. Je vais lui passer votre lettre et laisse pour elle ce feuillet en blanc. Je suis dans le Seigneur, tout à vous. P. J.

Mes respects à Monsieur d'Aubonne ; il y a longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles.

A Madame Rosalie de Goësbriand Place du petit marché à Dôle, département du Jura.

Ce 12 octobre 1807.

Madame et très chère fille en N. S.

Je suis sensible à votre souvenir et à toutes les marques d'un véritable intérêt que vous me donnez dans la lettre que vous m'avez écrite. Vous m'auriez privé d'une bien douce satisfaction si vous n'aviez pas profité d'une occasion si favorable pour me donner de vos nouvelles. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire agir ces messieurs dont vous me parlez. Ma mise en liberté est déjà signée, il n'y a plus que l'agrément de l'Empereur qui manque. On se proposait de mettre sous ses yeux mon rapport, dimanche 4 octobre. Les circonstances ne l'ont pas permis, mais on me donne toujours de l'espérance. Attendons avec patience les moments de Dieu et ne désirons que l'accomplissement de son bon plaisir.

Nous en avons besoin dans la circonstance où nous sommes

menacés de perdre une personne qui nous est bien précieuse. Je parle de madame de Buyer ; la dernière lettre qui nous en a donné des nouvelles était de M. Brésard (i). Il y a déjà longtemps que nous n'en avons reçu et nous sommes dans la crainte. Prions Dieu pour elle avec le plus de ferveur possible, moins pour obtenir pour elle la prolongation d'une vie qui nous est bien précieuse, que pour qu'il lui accorde ses plus abondantes bénédictions, dans un temps où l'âme a tant besoin de secours.

Pour vous, ma chère fille, marchez avec courage dans le chemin de la perfection dans lequel le Seigneur vous a fait la grâce d'entrer ; soyez pleine de confiance, et si quelquefois la nature frissonne à la vue des difficultés qui se rencontrent dans ce chemin, souvenez-vous que vous y marchez sur les traces ensanglantées de Celui que vous avez choisi pour Époux.

J'ai déjà eu plusieurs fois le plaisir de voir M. d'Aubonne et madame de Chiflet. M. d'Aubonne m'a parlé de l'occasion favorable qui s'offre à Dôle et voici ce que j'ai cru devoir lui dire avant qu'il m'eût déclaré quel était là-dessus son sentiment. Je loue la bonne volonté qui vous porterait à vous charger de cette bonne œuvre, mais dès lors que les anciennes D. D. du Refuge de Besançon se sont offertes pour cette bonne œuvre, ne la leur disputez pas ; rendez-leur au contraire tous les services qui dépendront de vous. Cette conduite humble et charitable sera agréable à Dieu et aux hommes ; une autre conduite aurait probablement de fâcheux effets, et vous savez combien il nous faut user de circonspection. Si le Seigneur vous a destiné cette bonne œuvre, Il saura bien faire qu'elle vous tombe.

J'attendrai le départ de M. d'Aubonne pour répondre aux deux chères sœurs qui m'ont écrit. En attendant, veuillez bien les saluer de ma part, ainsi que toutes nos chères filles de Dôle dont le zèle et la ferveur me sont connus ; et d'une manière particulière celle des D. D. vos sœurs qui est déjà du petit troupeau de Marie, et celle qui pense à en augmenter le nombre. Son état de faiblesse et d'infirmité corporelle n'y met point d'obstacle ; Dieu ne demande pour cela qu'une volonté bien déterminée d'être entièrement à Lui, chacune suivant son état et sa situation. Je crois même qu'une parfaite consécration d'elle-même au Cœur Sacré de Marie lui attirerait bien des grâces qui l'aideraient à supporter ses maux avec encore plus de patience et de mérites.

Je suis, en union des SS. Cœurs de Jésus et de Marie, madame et très chère fille en N. S. votre très humble et très obéissant serviteur.

P. Joseph.

(i) M. Brésard. prêtre de la S. du C. de Jésus, se rendit à Genève sur la demande de la famille de madame de Buyer. pour lui administrer les derniers sacrements. Elle mourut à Genève le 12 octobre 1807.

A Madame Rosalie de Goësbriand à Dôle, département du Jura.

Ce 15 décembre 1807.

Madame et très chère fille en N. S.

C'est toujours pour moi une nouvelle satisfaction de recevoir de vos nouvelles, et surtout de voir, par les sentiments que vous exprimez dans vos lettres, que vous êtes toujours bien à Dieu et que vous avancez dans son saint service.

Vous m'en donnez une preuve bien consolante dans la lettre que vous venez de m'écrire, par la parfaite résignation avec laquelle vous vous soumettez à la perte de celle qui était tout à la fois votre amie, et dans qui, malgré sa jeunesse, vous respectiez la qualité de supérieure et de mère (1).

Je n'ai point été moins édifié de l'humilité et de l'obéissance avec lesquelles vous avez accepté de la main de Dieu celle qu'il vous a donnée pour Supérieure (2) à la place de celle dont nous aurions sujet de pleurer la perte, si nous n'avions pas la douce espérance qu'elle a trouvé grâce devant Dieu, qui ne l'a retirée du monde que pour la préserver de la contagion et pour la rejoindre à sa respectable sœur (3) dans le sein du souverain bonheur, comme elle l'avait suivie ici-bas dans les sentiers de l'humilité et du mépris du monde à la suite de Jésus crucifié. Je ne doute pas non plus qu'elle ne prie spécialement pour vous et pour ses chères filles de Dôle, comme sa sœur pour celles de Besançon, et l'une et l'autre pour toute la Province.

Les éloges que vous donnez à la nouvelle Supérieure me font un vrai plaisir ; ils montrent la candeur de votre âme et me confirment en même temps dans la bonne opinion qu'on m'avait donnée de mademoiselle Amoudru. Le choix qu'en avait fait Mme de Buyer parlait déjà bien hautement en sa faveur.

Remerciez bien le Seigneur, ma chère fille, des grâces précieuses qu'il vous fait. Elles découlent de son Divin Cœur et de celui de sa Sainte Mère. L'obéissance, sans doute, et la soumission d'esprit et de cœur que vous témoignez sont pour vous un devoir indispensable, dans le saint état auquel Dieu vous a appelée par sa grande miséricordè ; mais on n'apprend à bien connaître, à pratiquer ces vertus, qu'à l'école de J. Ch., et même à cette divine école, combien de personnes ne les pratiquent que d'une manière bien imparfaite.

(1) Madame de Buyer, Supérieure de Madame de Gcësbriand.

(2) Mlle Amoudru.

(3) Mlle d'Esternoz.

Pour vous, ma chère fille, efforcez-vous, avec le secours de la grâce, d'en acquérir la perfection ; dépouillez-vous de plus en plus du vieil homme, de l'esprit du monde, des inclinations de la nature, de l'amour de vous-même et revêtez-vous de l'homme nouveau qui est J.C.N.S. (i). N'ayez point d'autre esprit, d'autres inclinations, d'autres sentiments que ceux de son Divin Cœur. Ne songez qu'à Lui plaire et vivez tout entière pour Lui ; une grande récompense est réservée dans le Ciel à votre persévérance.

Je goûte beaucoup ce que vous me dites par rapport à M. votre neveu ; mais le bien que vous m'en dites me fait croire qu'on peut se fier davantage à sa discrétion. Voici donc ce que je pense ; au lieu de ce que vous proposez, adressez-le à notre C.C. M. d'Aubonne, après l'avoir prévenu de ce qui regarde M. votre neveu ; il pourra s'ouvrir à lui, selon que la prudence le lui dictera, et lui dira tout ce qui peut autoriser la bonne œuvre et donner une juste idée de son excellence et de son utilité. Quand il sera suffisamment instruit de ces choses, on pourra avec quelque espérance de succès lui confier les papiers, autrement la chose serait inutile.

Mes respects à M. d'Aubonne, à Mlle votre sœur, M... à qui vous pourrez communiquer cette lettre, qui la regarde ainsi que vous, et à notre chère fille et sœur, mademoiselle Amoudru.

Je suis, dans les divins Cœurs de Jésus et de Marie, votre très humble et très obéissant serviteur.

P. Jos.

A Madame Rosalie de Goësbriand, à Dôle.

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