L. J. Ch
Paris, ce 27 décembre 1807.
Madame et très chère fille en N. S.
Je ne puis vous écrire qu'un mot, étant très pressé. Votre petite lettre m'a fait un grand plaisir. Bien des raisons de part et d'autre empêchent notre fréquente correspondance, mais nous n'en sommes pas moins unis dans le Seigneur en qui nous ne sommes qu'un même tout. Que cette union se perfectionne en nous de jour en jour. Nous n'avons qu'un moyen pour cela, c'est de nous dépouiller de nousmêmes, de notre propre esprit, pour nous revêtir de celui de J. Ch. N'ayons plus de goûts, de désirs, de sentiments que les siens. Demandons cette grâce les uns pour les autres, et proposons-nous de ne passer aucun jour de l'année dans laquelle nous allons entrer sans avancer dans le renoncement à nous-mêmes, dans cette mort spiri-
(1) Colos. 3. 9 et 10.
tuelle que cette grâce doit opérer en nous. Puissions-nous y travailler de manière qu'à pareille époque, l'année prochaine, si nos jours sont encore prolongés jusque-là, nous soyons entièrement renouvelés, et que J. Ch. vive en nous plus que nous-mêmes ; ou si le Seigneur nous appelle à Lui avant ce terme, qu'en quelque temps que cela arrive, une mort précieuse à ses yeux nous mette aussitôt en possession de Celui que nous désirons et que nous aimons uniquement. Je ne veux point d'autre souhait de bonne année : je crois bien aussi que vous vous en contenterez. Je vous l'offre donc avec l'assurance de mon respectueux attachement.
Votre très humble et très obéissant serviteur.
De Clorivière, P.
Mes respects, s'il vous plaît, à mesdames vos sœurs.
A Madame Rosalie de Goësbriand, à Dôle.
Ce 23 janvier 1808. Madame et très chère fille en J. C. N. S.
Depuis la réception de votre lettre, nous avons fait une grande perte dans la personne de madame de Carcado qui était Assistante Générale de votre Société. J'en ai écrit plus au long à M. d'Aubonne, ce qui fait que je ne m'étends pas là-dessus ; de plus je suppose que vous en êtes instruite d'ailleurs. Cette perte plonge ici bien du monde dans une grande désolation, et moi tout le premier. Adorons les desseins de Dieu, soumettons-nous à sa volonté toujours sainte et toujours aimable, lors même qu'il nous frappe... Profitons des avis qu'il ne cesse de nous donner et préparons-nous de plus en plus à paraître devant Lui. Il faut être bien pur pour soutenir les regards de Celui qui est la sainteté même.
Je vous remercie de toutes les choses obligeantes que vous me dites dans votre lettre. Je n'ai vu personne qui ait pu me donner des nouvelles de M. votre neveu. Depuis longtemps on me parle de mon prochain élargissement, mais sans effet. Attendons en paix et avec amour les moments du Seigneur.
Mes respects à Mesdames vos sœurs et à toutes nos ferventes amies.
Je suis, dans les Cœurs de Jésus et de Marie, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
P. Joseph.
A Madame Rosalie de Goësbriand à Dôle, département du Jura.
Ce 28 septembre 1808.
Madame et très chère fille en N.S.
Je vous remercie de votre obligeante lettre et de la part que vous prenez à l'amélioration de mon état (1). Je ne sais pas si cette amélioration présage un entier rétablissement, jusqu'à présent il n'y a pas grande apparence ; mais quoiqu'il en soit, j'ai bien à remercier Dieu de ce changement et je me résigne bien paisiblement à tout ce qu'il lui plaira d'ordonner.
Pour vous, ma chère fille, soyez bien pénétrée de reconnaissance pour toutes les grâces qu'il vous a faites et qu'il daigne encore vous faire ; contentez-vous en, regardez-les comme étant au-dessus de vos mérites et n'enviez pas des grâces plus relevées ; le Seigneur sait mieux que vous celles qui vous conviennent. Les grâces dont l'effet est de vous rendre plus humble, plus petite à vos propres yeux, sont pour vous bien préférables à celles qui, ayant plus d'éclat, vous feraient sortir de votre abjection et produiraient en vous un germe de vaine complaisance. Combien d'âmes ont trouvé leur perte dans ces grâces privilégiées. C'est surtout par un effet de miséricorde qu'elles vous sont refusées et que Dieu vous conduit par un chemin bas et obscur, où nous ne voyons que des objets qui nous rappellent notre misère et notre pauvreté et nous obligent à rentrer en nousmêmes et à reconnaître véritablement que nous n'avons en partage que la misère et le néant. Heureux si, convaincus de cette vérité, nous ne réclamons point autre chose, comme un bien qui nous appartienne, et que nous rendions à Dieu tout ce qui est à Lui, sans nous en rien approprier. C'est en cela que consiste l'humilité dont l'homme est capable dans cette vie. Nous ne nous préférerons à personne, nous prendrons la dernière place, nous nous mettrons audessous de tous les autres, selon le conseil de Notre-Seigneur ; et lorsque Celui qui nous a invités au festin de ses noces, lorsque Jésus- Christ Lui-même viendra nous visiter à l'instant de la mort et qu'il nous verra occuper l'humble place dont nous aurons fait choix à son exemple, Il nous dira : « Ami, monte plus haut ». Il nous fera asseoir à ses côtés sur un trône ; comme II a été exalté par son Père parce qu'il s'est humilié jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix, de même II exaltera tous ceux qui se seront humiliés à son exemple. C'est ce qu'il a promis : « Quiconque se sera abaissé sera exalté ».
(1) Le P. venait d'être transféré dans une maison de santé accordée aux prisonniers infirmes.
Pensez-y et vous ne serez pas étonnée de vous voir encore si pleine de misères ; cela ne diminuera rien de votre confiance et de votre abandon à la divine Providence ; vous saurez que Dieu le permet ainsi parce qu'il veut vous exalter et vous glorifier en présence de ses saints. Coopérez à l'œuvre de Dieu et profitez de tout pour vous rendre de plus en plus petite à vos propres yeux.
Je ferai ce que vous me demandez ; je reconnais votre droit d'aînesse, vous aurez à ce titre une part spéciale à mes prières et saints sacrifices. Accordez-moi aussi une part dans vos prières et vos bonnes œuvres.
Mes respects à Madame votre sœur, notre digne associée dans la petite famille du Cœur de Marie (i) ; qu'elle unisse ses souffrances à celles de Jésus ; qu'elle ne se lasse point de souffrir dans le même esprit ; sa récompense sera grande dans le ciel. Je prie Dieu de verser avec abondance sur elle toutes les grâces dont elle a besoin ; je me recommande à ses prières.
J'ai vu ici avec bien du plaisir M. d'Aubonne et je félicite votre famille -de Dôle d'avoir un chef si bien méritant... Notre payse et " respectable amie (2) est toujours faible et néanmoins, depuis quelque temps, elle jouit d'une santé passable et ne néglige pas d'en faire usage pour la gloire de Dieu et le bien de ses enfants. Il est étonnant combien elle entreprend de bonnes œuvres qui, presque toutes, réussissent entre ses mains. Outre cela elle est surchargée d'affaires, ce qui ne l'accommode pas trop, mais elle se soumet à la nécessité qui l'assure de la volonté de Dieu. Elle est bien sensible à votre souvenir et me charge de vous dire de sa part tout ce que vous pouvez attendre de la meilleure de vos amies.
Je suis, dans le Seigneur, ma chère fille, tout à vous.
(1) Mme de Kerdolas, sœur de Mme de Geèsbriand, également F. de M. . (2Ï Mlle de Cicé.