L. J. Ch
Madame et très chère fille en N. S. Jésus-Christ.
Je prends la part la plus vive dans le Seigneur au bonheur que vous avez eu le 21 novembre dernier (1) et je prie le Seigneur d'y mettre le comble par l'abondance de toutes sortes de bénédictions célestes. Ce que vous me dites de Mlle votre fille est aussi bien consolant (2). Vous pouvez bien penser que je ne mettrai jamais obstacle à l'exécution des bons désirs que le Seigneur daignera lui inspirer, surtout quand il s'agira de se réunir plus étroitement encore à sa pieuse mère dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.
Permettez aussi que je vous félicite sur l'alliance que vous avez projetée pour M. votre fils, et qui doit bientôt avoir lieu. Je prie instamment le Seigneur qu'il répande abondamment ses bénédictions sur cette alliance. Tout ce que vous dites me le fait espérer et doit vous le faire espérer à vous-même. Vous pouvez croire qu'elle était déjà écrite dans le ciel avant d'être projetée sur la terre.
Je suis ici (3) occupé bien loin de vous à prêcher la parole de Dieu. J'ai déjà donné deux retraites dans cette ville, une aux religieuses en général, l'autre publique. Je vais encore en donner une de trois jours, après lesquels je pourrai me tourner du côté d'Angers. Vous voyez par là que mon retour vers vous ne sera pas si prompt que je m'en étais flatté d'abord.
Mes respects à M. B. (4) et à toutes les personnes que vous savez devoir l'intéresser.
Je suis avec respect, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
La signature est coupée.
Sur l'adresse, on lit ces seuls mots : Pour Xarine (Mme de Clermont) à Amiens.
Poitiers, % janvier 1804.
Loués soient Notre-Seigneur et sa très sainte Mère. Madame et très chère fille en Jésus-Christ, J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
(1) Mme de Clermont-Tonnerre avait fait sa consécration le 21 novembre
(2) La fille de Mme de Clermont se proposait d'entrer dans la Société.
(3) Le Père se trouvait à Poitiers.
(4) M. Bicheron.
dans le moment où j'étais sur le point de quitter Tours, où xMonseigneur le Cardinal Archevêque m'a engagé à donner une retraite publique ; ce qui a prolongé mon séjour dans cette ville. Je suis maintenant à Poitiers, et j'ai lieu de croire qu'on exigerait de moi la même chose, si Monseigneur l'Évêque qui est maintenant absent, devait revenir aussi promptement, comme on le désire et qu'on s'y attend.
Je ne suis point étonné des sentiments de zèle et de piété que vous me témoignez dans votre lettre ; je prie le Seigneur qui vous les a inspirés depuis longtemps de les perfectionner de plus en plus, en faisant de votre cœur une vive image de son Cœur tout brûlant d'amour et du Cœur de sa très sainte Mère. Je remercie Dieu de l'intime accord qui règne entre vous et Mme de Carcado, notre très digne fille en Jésus-Christ, et de la confiance que vous avez en elle. Cela ne peut que contribuer excellemment à la gloire du Cœur adorable de Jésus et à l'avancement de son œuvre. J'y travaille aussi de mon côté ; c'est l'unique but de toutes mes œuvres, et le Seigneur daigne y répandre quelques bénédictions. Mais cela retarde mon retour à la capitale où je me sens fortement pressé de revenir, quoique je voie bien que ce ne sera pas aussitôt que je l'avais compté et que je le désire. Ce que vous me marquez, et ce que j'ai appris d'ailleurs, des succès et du zèle de Mme de Buyer et des conquêtes qu'elle a faites pour le Sacré Cœur de Jésus, avec l'aide de M. Bicheron, me charme et me porte à bénir les miséricordes du Seigneur. Je suis aussi bien charmé de vos nouveaux et plus intimes engagements, ainsi que des espérances flatteuses que vous me donnez par rapport à la fille de Xarine, dont on m'a dit beaucoup de bien. Que tous les beaux cœurs s'unissent et se soumettent à ce Cœur qui seul est digne de leur amour, selon cette parole du Cantique des Cantiques : Vous êtes aimé de toutes les âmes droites, « Recti diligunt te ».
Tout cela augmente en moi le désir d'aller à Amiens, comme je l'avais déjà projeté. Mais d'autres raisons viennent traverser celles-là, et je craindrais que ma présence ne fût plus nuisible à la chose que profitable. Je ne me déterminerai que quand je serai à Paris. Consultons en attendant le Seigneur. Je souhaite uniquement ne point mettre d'obstacle à l'exécution de ses volontés. Je vous prie de me rappeler à mon ancien et respectable confrère M. Prelet dont le souvenir m'a toujours été très' cher. Mes très humbles respects et l'assurance de ma sincère estime à M. Bicheron. Et je vous prie de me croire, avec tous les sentiments que je vous dois et dans l'union des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, votre très humble et très dévoué serviteur.
Je ne puis pas vous dire des nouvelles prochaines de la respectable Mère dont vous me parlez ; mais j'ai vu, il n'y a pas encore longtemps,
à Besançon, la sœur de Mme de Buyer (i). C'est une personne bien accomplie et bien digne de votre estime à tous égards. Elle est comme l'âme des deux familles qui commencent à fleurir dans ce pays-là.
Sur l'adresse, on lit : Pour Xarine. (Mme de Clermont).
Ce 3 janvier 1805.
Loué soit Jésus-Christ N. S.
Madame et très chère fille en Notre-Seigneur Jésus-Christ,
Je vous remercie de l'excellente lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et de la part que vous prenez à ma situation. Elle n'a rien de bien difficile pour moi. Le Seigneur en allège la peine par les consolations qu'il m'y fait goûter et par le bonheur que j'ai eu d'y faire quelque chose pour son service.
C'est aussi, Madame, une bien douce satisfaction pour moi de vous voir si bien affermie dans vos bonnes résolutions d'être de plus en plus tout à lui et de ne plus vivre que pour Dieu, de le glorifier vous-même et de le faire glorifier autant qu'il vous est possible par tout ce qui vous environne et qui dépend de vous. Une personne de votre condition a pour cela de grands avantages. L'exemple que vous donnez, les paroles d'encouragement que vous dites peuvent faire une vive impression sur les personnes. Vous pouvez aussi beaucoup par le bon usage que vous faites des biens que le Souverain Maître vous a confiés. Vous le savez, c'est le devoir de tout le monde de ne se regarder que comme en étant les économes et d'en disposer de manière qu'ils tournent à la plus grande gloire de Celui dont on les a reçus. Vous avez là-dessus des engagements particuliers, engagements sacrés en eux-mêmes et qui sont chers à votre cœur. Votre amour pour Dieu vous les a fait contracter et Dieu même, par l'amour spécial qu'il a pour vous, vous a portée à le faire. Il a voulu que vous fussiez unie à Lui par les liens les plus étroits, parce qu'il était jaloux de votre cœur. Je ne doute point que vous ne remplissiez de votre mieux ces saints engagements. Je vous en parle cependant, parce que, dans la position où vous êtes, il me semble que c'est le plus grand obstacle que vous puissiez avoir pour arriver à la perfection de votre état, et qu'il pourrait arriver, malgré vos bonnes intentions, que la voix de la nature se fît quelquefois plus entendre que la voix du divin Époux qui parle sans bruit dans le plus intime du cœur. C'est dans ce secret le plus intime du cœur qu'il se plaît à résider, c'est là qu'il faut le chercher et le solliciter souvent de vous faire connaître quel est l'usage qu'il veut maintenant que vous fassiez de vos biens qui ne sont plus à vous, mais qui sont à Lui par un nouveau titre : j'entends par la donation libre que vous lui en avez faite en promettant de
(1) Mlle d'Esternoz.
suivre dans les sentiers étroits de la pauvreté un Dieu qui s'est fait pauvre pour l'amour de vous. Demandez donc au divin Époux, mais avec l'intimité d'une épouse chérie, ce que vous avez à faire pour remplir ce que vous devez comme mère, à vous-même et à vos enfants, et ce que vous devez à votre Époux comme son épouse, sa servante et l'économe de ses biens. Si vous me le demandiez à moi-même comme à un de ses ministres, par un effet de la confiance que vous me témoignez, quelque désir que j'aurais de vous satisfaire, je ne saurais que vous répondre : mais le divin Époux, à qui rien n'est caché, vous le dira à l'oreille du cœur, de cette manière douce et persuasive à laquelle on ne résiste point quand, comme vous, on est docile, et qu'on ne désire connaître la volonté de Dieu que pour l'accomplir. Je vous parle presque au hasard, sans bien connaître votre situation, mais par l'idée que je m'en forme et le désir ardent que j'ai, comme Père, de contribuer en quelque chose à votre avancement spirituel. Je me borne à ce seul point, il est important. Souvent une bagatelle nous empêche d'arriver à la perfection et devient à la longue la source de bien des peines de conscience.
Je me réjouis dans le Seigneur de votre meilleure santé. Je souhaite qu'elle se fortifie assez pour que vous puissiez faire le voyage que vous projetez, surtout si je puis avoir le bonheur de vous voir. Mes compliments à Mme Lise (i) dont on m'a dit beaucoup de bien. Je ne puis lui souhaiter rien de mieux, sinon qu'elle marche avec ferveur sur les traces de sa maman. Mes respects à la vénérable Antoinette et à la très digne Noël, à qui je souhaite une meilleure santé, et dont je n'avais pas entendu parler depuis longtemps.
Le souhait que je vous fais dans cette nouvelle année est celui même que Notre-Seigneur faisait à ses disciples lorsqu'il leur donnait sa paix ; cette paix seule désirable que le monde ne peut ni donner ni ôter et qui contient en elle-même tous les biens présents et à venir. C'est dans son Cœur adorable et dans celui de sa très sainte Mère que je suis, Madame et très chère fille, tout à vous.
Ce 9 juin, dimanche de la Sainte Trinité 1805.