L. J. Ch
Madame et très chère Fille en N. S.
J'ai reçu avec bien de la satisfaction la lettre que vous m'avez
(1) Mme Louise, ou Lise, fille de Mme de Clermont. était entrée aussi dans la Société.
fait l'honneur de m'écrke ; j'aurais plus de plaisir à y répondre de vive voix, mais adorons en cela et bénissons la volonté du Souverain Maître qui fait tout servir au bien de ceux qui désirent sincèrement être à lui, quoique ceux-ci ne reconnaissent pas toujours où sa main paternelle veut les conduire. C'est ainsi, j'en suis sûr, que vous envisagez les longues indispositions qui vous affligent et qui vous mettent dans l'impuissance de faire bien des choses qui vous sembleraient utiles pour la gloire de Dieu et votre propre avancement spirituel. Je prends part à la peine que la nature peut en ressentir et vous exhorte à la souffrir toujours avec la plus parfaite résignation. Ces choses pénibles, comme vous le reconnaissez, sont des secours que le Seigneur nous envoie pour nous aider à mourir à nous-mêmes. Je vous remercie de ce qu'au milieu de toutes vos peines, vous vous occupez encore de ma situation.
Je vous encourage et vous exhorte à faire pour votre paroisse le bien que vous projetez, en lui procurant une bonne mission. C'est un secours dont les peuples ont grand besoin en ces temps-ci. Pour ce qui est des affaires de famille qui sont nécessaires, vous n'avez pas besoin de permissions ; vous les avez par la nature même de la Société ; il est bon cependant d'en conférer, surtout dans les cas douteux et extraordinaires, avec les supérieurs, afin d'avoir en tout la sanction de l'obéissance et parce que, tenant la place de Dieu, ils peuvent nous faire connaître son bon plaisir et nous donner des avis utiles pour notre conduite.
Vous me parlez d'un M. Curé à qui vous rendez un excellent témoignage ; je suis bien porté à croire ce que vous me dites de lui et je suppose que c'est de lui qu'on m'a remis une lettre, à laquelle je me serais fait un devoir de répondre si l'état des choses et ma position m'eussent permis de le faire avec prudence. D'ailleurs la lettre ne contenait rien de positif et je n'aurais pu répondre qu'à l'aveugle. Quand vous en aurez l'occasion, veuillez bien m'excuser auprès de ce M. Curé et lui présenter mes très humbles respects. Entretenez aussi, le mieux que vous le pourrez, ses bonnes dispositions pour nos Sociétés. Peut-être un jour la divine Providence me mettra-t-elle à lieu de le connaître davantage ; je le souhaite de tout mon cœur.
Je suis charmé des sentiments d'estime et d'amitié qui vous liem étroitement à la resp. M. G... ; je sais que les siens pour vous sont bien réciproques et qu'elle vous est tendrement attachée par toutes sortes de considérations, ainsi qu'à Madame votre fille. Présentez mes respects à Madame Louise ; j'ai su que s'il lui est survenu des doutes sur sa vocation à la Société du Cœur de Marie, cela provenait en partie de notions trop rigides et peu conformes à l'esprit et à la nature de cette Société. Dites-lui qu'il faut sans doute avoir l'intention de suivre avec fidélité son règlement et ne point y manquer sans
raison ; mais qu'on peut s'en écarter, sans aucune gêne de conscience, quand de justes raisons le demandent. Je vous souhaite à l'une et à l'autre les plus douces bénédictions du Seigneur.
J'approuve très fort et je me réjouis de la confiance que vous donnez à mon cher et respectable confrère M. Bourgeois ; il le mérite à tous égards. Il est prudent et instruit, et comme il ne veut que la gloire de Dieu et l'avancement des âmes, il n'est point douteux qu'il ne reçoive de Dieu pour elles les lumières dont il a besoin pour les bien conduire.
Vous n'avez point sujet de vous reprocher aucune des dépenses que vous jugez selon Dieu être nécessaires et convenables à votre position ; elles ne sont nullement contre la pratique de la pauvreté dans nos Sociétés. Mais vous savez que tout chrétien en général doit aimer tendrement les pauvres et qu'il est rigoureusement obligé de pourvoir à leurs besoins, selon son pouvoir ; que Dieu ne lui donne pas du bien pour lui seul et pour les siens, mais aussi pour le soulagement des membres souffrants de J. Ch. Ce qu'on fait pour eux, il le regarde comme fait à lui-même. N'oubliez pas non plus les nécessités des deux Sociétés ; il est bien nécessaire qu'on y établisse une bourse commune à laquelle chacun contribuera librement selon ses facultés, et qu'il y ait en chaque endroit une maison commune aux frais de cette bourse. Jusque-là nos Sociétés ne seront pas en état de rendre de grands services à l'Église ; en y contribuant, on remplit à la fois le devoir de l'aumône spirituelle et corporelle d'une manière excellente.
Je le sais, il y a des pauvres auxquels on se doit par préférence. Des parents qui seraient dans le besoin tiennent le premier rang ; et ce que vous faites et ce que vous comptez faire pour M. le Commandant d'Estour (i)... est, comme vous le dites, un acte de justice ; mais quand on a pour Dieu et pour J. Ch. un véritable amour, on voit qu'on peut beaucoup, et bien au delà de ce qu'on imagine.
Il n'y a rien que de bon dans votre règlement, mais je ne voudrais pas que vous omissiez entièrement les prières de la Société ; elles servent à entretenir et à obtenir de plus en plus l'esprit de la vocation. Si vous n'avez pas ces prières, on peut vous les procurer. Le soin de votre santé est une excuse valable pour les adoucissements que vous vous accordez ; mais si ce soin n'était pas modéré, il serait nuisible au corps et à l'âme. Il est bon d'avoir de la condescendance pour ceux qui s'intéressent à notre santé, mais il ne faut pas s'en rendre esclave : cela aurait trop d'inconvénients.
J'ai appris avec un vrai plaisir que vous aviez fait vos V... dans la Société des Filles de Marie. En vertu de ces vœux, quand vous
(i) Frère de Mme de Clermont, Commandant d'Estournel.
n'auriez pas fait les autres dont vous parlez, il ne faudrait pas avoir moins de ferveur pour en remplir l'obligation.
Ce que vous me dites des bonnes âmes de votre voisinage est bien satisfaisant. Entretenez en elles ces bons désirs ; je me recommande à leurs prières et aux vôtres. Ne vivons plus que pour Jésus ; aimons et souffrons avec lui, et soyons tous ensemble un cœur et une âme, en union de son divin Cœur et de celui de sa sainte Mère, Tout à vous.