L. J. Ch
Ce Ier juillet 1805.
Madame et très chère fille en N. S.
Je vous remercie de votre excellente lettre ; elle m'a paru écrite avec un très bon esprit, et vous y entrez vis-à-vis de moi dans des détails intéressants qui marquent le vrai désir que vous avez de vous conduire en tout par l'obéissance. N'ayez point d'inquiétude pour la pratique extérieure de la pauvreté ; quand on a le véritable esprit de pauvreté et qu'on met sa gloire à ressembler, autant qu'on le peut, à J. C. pauvre et dénué de tout, il ne peut pas arriver qu'on se trompe par rapport à la pratique du V. de P. qu'on fait dans la Société. Cette pratique s'accommode avec tous les états et se concilie avec tous les devoirs. Il s'ensuit qu'elle ne peut pas être la même pour tous ; elle permet à chacun de faire les dépenses qu'exigent son état, ses devoirs, son rang, ses besoins particuliers et ceux des personnes auxquelles on se doit ; mais il faut qu'on juge de tout cela selon les conseils du St Évangile et non selon les maximes du monde ou les inclinations de la nature. Lorsqu'on est dans le doute, qu'on consulte les supérieurs ou supérieures et qu'on s'en tienne à leur décision. En agissant de cette manière, on se trompe rarement ; et quand cela arriverait, l'erreur ne serait que matérielle et ne nous serait point imputée à péché. Vos vues sont droites et bonnes, et dans toutes les dépenses dont vous me parlez, il n'y a rien qui ne me paraisse très convenable et que je n'approuve.
J'approuve aussi beaucoup et je loue vos intentions, par rapport à une maison commune où quelques-unes pourraient se retirer avec la supérieure. La chose me paraît bien nécessaire, mais jusqu'ici la Divine Providence ne nous en a pas fourni le moyen ; nous bénirons la main charitable qui viendra à notre secours ; elle aura le mérite d'un grand nombre de bonnes œuvres, tant spirituelles que corporelles.
Je vous félicite de l'oratoire que vous aurez à la campagne et de l'avantage inestimable d'y conserver le St Sacrement. Ce soin-là était bien digne de votre piété, et je présume bien que vous saurez profiter d'une si grande grâce. Le mémoire n'a pas besoin d'être changé, mais seulement mis au net ; Mme votre fille ou quelque autre personne pourra bien vous en épargner la peine... Pour répondre aux avis que vous demandez, il faudrait être plus au fait que je ne le suis des usages et des règles de l'ordre de Malte, pour vous en donner la solution nette et précise ; mais vos raisons, à ce sujet, me semblent assez justes.
Il me reste un avis à vous donner. Vous faites bien de reconnaître les dons que Dieu vous a faits ; il y aurait de l'ingratitude à ne pas le faire. C'est un devoir d'en rendre en tout temps grâces au Seigneur, et quand on rapporte à Dieu la gloire de tout ce qu'il y a de bon en nous, on peut sans orgueil apercevoir les bons sentiments, les vertus et les dons dont il lui a plu d'enrichir nos âmes. Ce n'est point sans doute tomber dans l'erreur du pharisien qui, tout en rendant grâces à Dieu du bien qu'il faisait, se l'attribuait à lui-même et de là prenait occasion de mépriser le publicain. Mais ce n'est pas assez d'éviter une faute si grossière ; en reconnaissant le bien qui est en nous et que le Seigneur y a mis, on peut toujours, et il est très avantageux, d'envisager les défauts et les imperfections sans nombre qui viennent de nous et qui se trouvent à côté de nos vertus, et qui défigurent étrangement aux yeux de Dieu le peu de bien que nous faisons. Job, l'homme le plus saint qui fût de son temps sur la terre, le reconnaissait de lui-même. Plus on est saint, plus on en est convaincu, plus on voit clairement cette vérité ; si nous ne la voyons pas avec la même clarté, nous devons en conclure que nous ne sommes pas saints, nous devons même craindre, mais sans trouble, d'être dans une sorte d'illusion ; illusion qui pourrait provenir de ce que, contents d'une humilité spéculative et générale, nous n'avons pas recherché en détail nos défauts et nos imperfections, ou que même nous avons craint de les bien connaître... Reconnaissez, ma chère fille, les grâces que Dieu vous a faites ; mais appliquez-vous bien plus à reconnaître combien vous êtes éloignée de la perfection avec laquelle vous deviez y répondre, qu'à songer au bien que vous avez fait en conséquence. Demandez, comme une grande grâce, une lumière vive qui vous découvre le fond de misère, d'aveuglement et de corruption qui se trouve au fond de vous-même et qui jusqu'à présent s'est dérobé à vos regards... Je ne veux pas dire que vous soyez pour cela hors de la grâce, je suis au contraire persuadé que le Dieu de bonté voit avec amour la droiture de votre cœur et qu'il excuse votre ignorance, mais vous lui seriez bien plus agréable avec cette lumière. Demandezla lui donc bien sincèrement, bien constamment, et il vous la donnera ; elle vous sera sûrement donnée à l'heure de la mort, mais il vous
est bien plus avantageux de l'avoir avant que ce moment fatal soit venu. Tournez vos vues préférablement sur vos défauts. Je vous loue beaucoup de transcrire notre explication des règles du Sommaire ; lisez aussi avec attention notre dernière lettre ; quoiqu'elle traite des devoirs communs et nécessaires à tous les chrétiens, vous y trouverez encore de quoi vous humilier. Dans l'explication des règles, vous vous ferez une juste idée de la pratique de nos vœux, également éloignée des deux extrêmes vicieux : le relâchement et le trop de rigueur.
Mes respectueux compliments à Mme Louise. Je lui souhaite, ainsi qu'à vous, cette connaissance parfaite d'elle-même que Saint Augustin demandait avec tant d'ardeur. Quand elle se connaîtra, elle connaîtra Dieu plus parfaitement et Dieu lui fera connaître sa volonté. Je croirais pouvoir ajouter qu'il la veut tout entière à lui et que la voie qu'il lui avait d'abord indiquée est celle dans laquelle elle pourra lui plaire davantage et acquérir une plus haute sainteté. Au reste, je ne prétends pas la décider ; qu'elle sonde son propre cœur et qu'elle soit fidèle à suivre la voix du Seigneur qui se fait entendre à elle.
Je vous souhaite, Madame, un heureux voyage, et la réussite dans tout ce que vous vous proposez de faire pour le salut des âmes et l'honneur de notre Divin Maître et de sa très Sainte Mère.
C'est en union de leurs Cœurs Sacrés que je suis, avec un respectueux attachement, votre très humble et très obéissant serviteur.
A Madame, madame de Clermont pour remettre à Xarine, à Amiens.