L. J. Ch
Ce 28 janvier 1806.
Madame et très chère fille en N. S.,
Je suis bien sensible à tout ce que vous me dites d'obligeant dans votre lettre, et aux vœux que vous formez pour moi. Je connais trop la bonté de votre cœur pour douter de la sincérité de vos sentiments. Je forme aussi chaque jour les vœux les plus ardents pour votre véritable bonheur, le seul que vous désirez ; et pour votre avancement dans le chemin de la perfection chrétienne et évangélique.
Je vois, avec bien de la consolation, que vous vous remplissez toujours de plus en plus de l'esprit d'une Fille du Cœur de Marie et que, non contente de travailler à votre perfection, vous avez à cœur celle du prochain, et que vous saisissez toutes les occasions
que vous pouvez avoir de la procurer et d'augmenter le nombre de ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité. Tout ce que vous faites en ce genre, selon les règles d'une saine prudence, est conforme à l'esprit de votre vocation et ne peut que nous causer à tous une bien douce satisfaction et attirer sur vous et sur tout ce qui vous intéresse l'abondance des bénédictions célestes. Ce que vous me dites en particulier de ce vertueux ecclésiastique, que vous avez rencontré dans les environs de la terre où vous avez séjourné l'été dernier, me fait plaisir.
Je suis aussi bien aise que vous goûtiez mes « Considérations sur la prière et sur l'oraison ». Vous y avez vu qu'on ne peut pas prétendre à bien faire oraison sans la pratique de la mortification, surtout celle de l'esprit et du cœur ; et que le don d'oraison n'est promis qu'à ceux qui ont le cœur pur, c'est-à-dire un cœur dégagé de toutes les choses de la terre et de soi-même. Ayez ce cœur et, dans quelque posture que vous soyez, debout, assise ou à genoux, votre oraison sera toujours bien faite. Il est vrai qu'en priant, le respect demande qu'on prenne la posture la plus humble ; mais quand on ne le peut pas, à raison de sa santé, il ne faut pas s'en inquiéter; l'humiliation de l'esprit et du cœur y supplée abondamment devant Dieu.
Prêtez-vous aux désirs de cette bonne demoiselle qui désire s'adresser à vous ; vous ferez une œuvre de charité. Il faut soutenir les faibles et ne point achever de briser le roseau fracassé. Ramenezla avec douceur à l'esprit d'obéissance. On ne doit pas attendre dans une supérieure une perfection exempte de tout défaut ; ces défauts servent au bien des inférieures. Il arrive aussi souvent qu'un mot, dit avec beaucoup de charité, blesse jusqu'au vif le cœur d'une inférieure, parce qu'il en a touché le plus sensible. Il vaudrait bien mieux rentrer alors en soi-même, se confondre de sa sensibilité et travailler à se corriger.
Je vous recommande bien nos bonnes filles de campagne dont vous avez bien voulu vous charger, mais je crois qu'il serait bon que vous fassiez connaître prudemment à M. votre Curé ce qui regarde en général la petite famille, afin qu'il les soutienne dans l'accomplissement de leurs obligations.
Présentez, s'il vous plaît, mes respects à Madame votre fille ; ne négligez rien pour la soutenir dans sa vocation. Joignez la parole aux exemples et rappelez-lui bien cette maxime de salut, si peu connue et goûtée des personnes riches, et qui cependant est nécessaire même au salut : « Quiconque ne renonce pas à tout ce qu'il possède n'est pas digne de moi ; » et cette béatitude : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cicux est à eux ».
Je suis, avec le plus respectueux attachement dans les Sacrés
Cœurs de Jésus et de Marie, Madame et très chère fille en N. S.., Votre très humble et très obéissant serviteur.
P. J. de C.
Madame de Clermont, pour Xarine t
Loués soient N.S. et sa très Ste Mère.
Ce 6 mars 1806.
Madame et très chère fille en N. S.
J'ai lu avec un véritable intérêt la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et je bénis Dieu, du plus intime de mon âme, des grâces qu'il ne cesse de vous faire et du désir sincère que vous avez de devenir une digne Fille du Cœur de Marie. Ce n'est pas peu de chose, et vous avez encore beaucoup à travailler pour cela ; encore vos efforts ne suffiraient-ils pas, si vous n'étiez pas en cela soutenue, fortifiée par ce bras tout-puissant qui élève de faibles créatures au-dessus d'elles-mêmes et les rend capables de grandes choses. Il faut pour cela que vous ayez des sentiments parfaitement conformes à ceux du Fils et de la Mère ; que votre cœur soit une vive image des leurs, et que tout en vous, votre conduite, vos paroles, vos actions, vos pensées, votre extérieur même soient l'expression continuelle des sentiments divins dont votre cœur sera pénétré.
Le livre qu'on vous a mis entre les mains peut y contribuer beaucoup si vous le lisez comme il faut, c'est-à-dire avec un vrai désir de vous sanctifier par l'imitation des vertus dont la très Sainte Vierge nous a donné de si grands exemples pendant tout le cours de sa vie, et surtout de son humilité profonde, de sa charité, de sa douceur, autant qu'il nous est donné de le faire ; car nulle créature ne peut prétendre à la perfection de Marie. Je fais le plus grand cas du livre de la Cité Mystique et j'en ai conseillé la lecture à plusieurs personnes ; mais elle ne conviendrait pas à des esprits superficiels qui ne chercheraient qu'à y repaître une vaine curiosité, ni même à ceux qui n'auraient qu'un désir languissant de leur perfection. Ils n'en goûteraient pas la morale sublime qui n'est qu'un développement de celle de l'Évangile. Je crois la lecture de ce livre très propre à une Fille du Cœur de Marie qui a bien l'esprit de son état ; elle y verra tous ses devoirs. Il y a cependant divers points qui ne regardent que les religieuses cloîtrées ; un peu de bon sens les fait connaître. Il ne faut pas non plus confondre les révélations particulières avec celles des Livres Saints ; celles-ci sont la lumière toute pure ; Dieu permet qu'il se glisse dans les autres toujours quelque chose d'humain. On trouve quelques taches de cette espèce dans la Cité Mystique, mais elles n'affectent en aucune manière, ni le dogme, ni la morale.
Lisez ce livre avec simplicité ; vous y trouverez à vous instruire à fond de toutes les vérités de la religion : chose bien nécessaire en tout temps et surtout dans celui-ci. C'est l'ignorance de notre sainte religion, jointe à la perversité du cœur, qui fait que tout fourmille d'impies. Mais étudiez-y surtout les vertus admirables de l'Auguste Vierge ; apprenez à prendre, à son exemple, la dernière place ; à ne voir en vous que votre néant et votre misère ; à vous détacher d'esprit et de cœur de toutes choses ; si vous aimez quelqu'un, que ce soit en J. C. et comme J. C... Si vous voulez du bien à quelqu'un, ne lui souhaitez pas les biens, les grandeurs, les vanités du siècle. Ces choses ne vous rendent point grands devant Dieu, ni véritablement heureux même dans cette vie. La crainte de Dieu, l'observation des commandements ; voilà, dit le sage, en quoi consiste tout l'homme ; suivre J. C, s'efforcer de l'imiter, voilà le chrétien.
Ce que vous me dites de mademoiselle Cavillon est bon ; mais attendons que le temps nous en montre la solidité. Pour l'avancement de V. et de vos autres filles, je crois bien que la digne M. s'en rapportera à Mme de Rumigny et à vous.
Je suis sensible à ce que vous me dites de la part de Madame votre fille ; ne la pressez pas par rapport à la Société. Pour être Fille du Cœur de Marie, il ne suffit pas d'embrasser le célibat ; il faut vouloir en même temps s'attacher uniquement à J. C. et se dépouiller de toute affection aux choses du monde et à soi-même. Ce n'est qu'à ce prix qu'on obtient l'honneur inestimable d'être l'épouse de J. Ch. Peut-être n'est-il pas temps de lui insinuer ces vérités ; mais si vous jugez à propos de le faire, que ce soit comme de vous-même.
Je sais bien bon gré à M. Bicheron d'avoir prévenu les dignes pasteurs qui dirigent vos filles. Présentez s'il vous plaît mes respects à ce respectable ecclésiastique qui veut bien vous rendre toutes sortes de bons offices. Mes respects aussi à Madame de Rumigny.
Ne doutez point, Madame, du : espectueux dévouement avec lequel je suis, en Jésus et Marie,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
P. Joseph.
A Madame de Clermont, pour Xarine.