‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 74 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

5 décembre 1806.

Madame et très chère fille en N. S.,

Je me réjouis de tout le bien que vous faites dans votre canton et je prie le Seigneur d'y répandre de plus en plus sa bénédiction. Je Le remercie aussi de tout le zèle qu'il vous inspire pour la propagation des deux petites familles. Ce que vous me dites de MM. Perrier, les deux dignes pasteurs dont vous me parlez, est bien propre à me faire désirer d'être dans une union plus intime avec eux pour la plus grande gloire de Dieu. Mais comme vous le savez, c'est du Seigneur que cela dépend principalement ; c'est Lui qui donne la vocation et qui attire plus puissamment à Lui des âmes qui Lui sont déjà bien sincèrement dévouées. Quel autre que Lui pourrait en effet porter ceux qui sont maîtres en Israël et accoutumés à diriger les autres dans la voie du salut, à redevenir eux-mêmes enfants et à se laisser conduire pas à pas dans la carrière des conseils évangéliques ? Ce n'est point une chose qui soit du goût de la nature ; elle suffirait pour rebuter ceux qui ne seraient pas déjà fortement à Dieu. Ce soin leur paraîtrait une bagatelle indigne d'eux ; ou bien ils pourraient se demander à eux-mêmes : Quel est donc celui qui prétendrait nous apprendre ce que nous savons aussi bien et peut-être mieux que lui ? Comme si le Seigneur, pour humilier la sagesse humaine, ne se servait pas quelquefois des instruments qui paraîtraient les moins propres pour cela. Il n'y a qu'une véritable vocation qui puisse faire taire ces raisonnements.

Une autre difficulté se présente ; elle est prise de l'état de la petite famille qui n'a pas encore été agréée du Gouvernement et qui même ne peut l'être jusqu'à ce qu'ayant acquis une certaine consistance en différents endroits, elle ne rende des services notables, de manière à mériter l'approbation du Gouvernement. Mais pour y parvenir, il faut préalablement que nos Seigneurs les Évêques veuillent bien l'admettre, non par une approbation formelle et par écrit, ce qu'on ne peut pas même leur demander parce qu'ils ne pourraient pas prudemment l'accorder, mais par une approbation tacite, en leur permettant de travailler dans leurs diocèses à la gloire de Dieu et au salut du prochain, comme on le fait en différents diocèses. C'est là la deuxième difficulté qu'il faut vaincre. Il faut pour cela leur'montrer, comme vous le dites fort bien, l'utilité de la bonne œuvre et les moyens qu'elle prend, et ceux qu'elle compte prendre pour cela. C'est ce qui est exposé dans notre mémoire aux Évêques qui a été vu à Rome et ailleurs. Il est vrai que, comme la chose est bonne en elle-même et qu'elle a déjà l'approbation du

Saint-Père, on peut toujours mettre la main à l'œuvre ; on ne pourra l'achever sans l'autorisation, au moins tacite, des supérieurs ecclésiastiques ; mais si c'est l'œuvre de Dieu, on a tout sujet de l'espérer. Tout cela nous montre de plus avec quelle circonspection et quelle prudence on doit procéder dans cette affaire.

Pour vous, ma chère fille, en travaillant au salut du prochain, faites en sorte que ce travail tourne au profit de votre âme. Le mystère du Verbe Incarné, que l'Église nous met en ce saint temps sous les yeux, nous apprend ce qu'il faut faire pour cela. Humiliez-vous, dépouillez-vous sans cesse de vous-même et combattez en vous l'amour-propre jusque dans les replis les plus cachés de votre cœur. C'est en s'anéantissant lui-même jusqu'à prendre la forme d'esclave ; c'est en s'humiliant et en devenant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix, que le Verbe fait chair a glorifié Dieu son Père et nous a sauvés. Priez pour moi 'et croyez-moi, dans le Seigneur, tout à vous.

A Madame de Clermont.

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