‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 76 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Ce 5 mai 1807.

Madame et très chère fille en N. S.

Tous les chrétiens en général doivent avoir une grande confiance dans la protection de St Joseph, que N. S. a singulièrement favorisé entre tous les saints de son intime familiarité et de celle de sa très Sainte Mère. Ce doit être en particulier la dévotion de toutes les Filles du Cœur de Marie ; le bonheur qu'elles ont, d'appartenir plus spécialement aux Cœurs Sacrés du Fils et de la Mère, leur impose la douce obligation d'entrer dans leurs sentiments envers un saint choisi pour être le père putatif de Jésus et le digne époux de Marie. Comme il est le chef de la sainte famille, elles doivent aussi le considérer et le révérer comme le chef de la leur. St Joseph est aussi le patron des âmes intérieures ; on l'invoque plus particulièrement pour obtenir cet esprit intérieur qui leur est si nécessaire dans leur état, pour obtenir la perfection à laquelle elles sont obligées de tendre en tout ; c'est un nouveau motif pour elles d'avoir recours continuellement à lui. Vous voyez par là que je ne puis qu'approuver l'intention où vous êtes de vous joindre à la pieuse association qu'on vous propose en l'honneur de St Joseph. Ce que vous me dites des obligations que s'imposent les associés n'a rien qui soit fort gênant. Vous pouvez vous dispenser de m'en dire davantage. Je n'aurais pas aimé que vous vous fussiez chargée d'un grand nombre de prières vocales et de pratiques extérieures qui, à la longue, sont plus préjudiciables qu'utiles à la vraie piété, par l'obstacle qu'elles mettent à l'esprit intérieur.

J'approuve aussi que vous remplissiez le devoir d'une bonne mère à l'égard de madame votre belle-fille, aux approches de ses couches. La profession de Fille du Cœur de Marie ne dispense

d'aucun des devoirs communs de religion et de charité qui regardent en général tous les fidèles ; elle leur fait au contraire une loi de les remplir avec plus d'exactitude et de perfection. C'est même là un point essentiel qui les distingue de la plupart des Sociétés religieuses et qui, surtout dans ces derniers temps, doit les rendre plus utiles à la société civile et plus propres à y étendre et soutenir le règne de Dieu. Dans cet acte de charité que vous comptez exercer, vous avez pour guide et pour modèle votre glorieuse Mère, la Reine du Ciel et de la terre, la grande maîtresse de toutes les vertus, dans sa visite à sa cousine Elisabeth pour une fin semblable. Efforcez-vous d'entrer dans ses sentiments et d'imiter sa conduite extérieure, autant qu'il vous sera possible. Vous aurez des devoirs à remplir à l'égard de la mère, de l'enfant, de toute la famille. Pour la mère, soutenez-la, consolez-la, inspirez-lui surtout des sentiments bien chrétiens et ne négligez rien pour l'engager doucement à approcher à temps des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ; ce qui, comme vous le savez, est un devoir pour les femmes en cet état. Pour l'enfant, vous n'éprouverez de sa part aucun obstacle ; demandez pour lui la grâce du Saint Baptême ; offrez-le souvent à Dieu par les mains de Marie, et à Marie elle-même ; mettez-le sous la protection des Sts Anges et de St Joseph et, si vous le pouvez, lorsqu'il sera né, ayez soin qu'il soit béni et offert en forme de consécration à la Sainte Vierge, pour qu'elle le prenne spécialement et pour toujours sous sa protection. C'est une chose très avantageuse aux enfants. Pour ce qui est de la famille, vous lui devez l'édification. Vous serez chez vous, ne vous y gênez point pour vos exercices de piété, mais vous pouvez vous prêter à ce que la décence et l'honnêteté chrétienne ne défendent pas. Faites en sorte qu'on respecte en tout la religion.

Quand vous posséderez chez vous M. de Meaux, ne lui parlez de nos familles qu'avec beaucoup de circonspection, comme de personnes qui, sous la direction des pasteurs et sans avoir rien qui les distingue du reste des fidèles, s'efforcent de remplir de leur mieux leurs devoirs et de faire du bien à tout le monde, en vue de Dieu. Comme nous n'avons pas encore la sanction du Gouvernement, nous ne devons pas nous donner comme une Société établie, ni demander une autorisation formelle des Évêques, mais seulement leur agrément, pour rendre dans leurs diocèses, sous leur autorité et sous celle des Pasteurs, tous les services que nous sommes en état de rendre. Si vous lui mettez en main nos écrits, ayez soin de le prévenir qu'il n'y a plus de secret à garder pour vous, sinon celui que commande la discrétion. Vous pourrez dire aussi que le S. -Père a approuvé notre forme de vie, mais non pas d'une approbation solennelle, et qu'il a voulu que nous nous bornions à des vœux annuels.

Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous souhaite mille et mille bénédictions.

Je suis, Madame et très chère fille, votre très humble serviteur.

A Madame de Clermont (Pour Xarine).

Loués soient N. S. J. C. et sa très sainte Mère.

Ce 29 août 1807.

Madame et très chère Fille en N. S.

Je suis extrêmement sensible à l'honneur que vous m'avez fait de m'écrire, mais je prends le plus vif intérêt à l'état de souffrance où vous êtes habituellement, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Le Seigneur veut vous sanctifier par la souffrance. Il faut vous soumettre à ce qu'on a cru devoir retrancher du temps que vous aviez coutume de donner à l'oraison. L'âme n'y perd rien devant Dieu ; si son esprit ne s'occupe pas de Dieu avec la même tension, le cœur, dont l'action est libre, s'élève toujours également vers Dieu. L'oraison des âmes pieuses est continuelle, en maladie comme en santé. Loin de les gêner, c'est pour elles le plus doux des soulagements. Je suis charmé que les yeux de madame Louise aillent mieux et vous prie de lui présenter mes respects. Recevez aussi mes compliments de félicitation sur l'accroissement de votre famille. Un enfant qui vient au monde dans le siècle où nous sommes commence une bien pénible et bien dangereuse carrière. Il a bien besoin de prières ; veillez autant qu'il vous sera possible à son éducation. Le Seigneur vous charge de ce soin ; ne consultez pas en cela l'usage du monde et ne vous en reposez pas entièrement sur le soin de vos enfants. Pour faire le bien, on a besoin d'être stimulé, et ce bien est le plus essentiel de tous. Que servirait-il à ce malheureux enfant de naître si, par le peu de soin que ses plus proches parents prendraient de lui bien inculquer dans l'enfance les principes du christianisme, dans un âge plus avancé il donnait tête baissée dans les maximes du siècle ?

Je n'ai point reçu la lettre du respectable M. François que vous m'avez fait espérer. Je ne doute point que mademoiselle Adélaïde ne vous accorde les permissions que vous demandez pour les noces de mademoiselle votre nièce et pour le présent à faire.

Vous vous êtes conduite avec sagesse et prudence vis-à-vis de M. l'Évêque de Meaux et vous avez en cela fait une nouvelle preuve de votre zèle pour nos Sociétés. On doit compter pour quelque chose la satisfaction qu'il a marquée de certains points ; mais le prélat a eu raison de dire que la poire n'était pas mûre pour qu'il accordât une approbation ; il ne le pourrait pas prudemment jusqu'à ce que nous ayons la sanction du Gouvernement. C'est pourquoi ce n'est pas une approbation qu'il faut demander ; il suffit qu'on nous juge de

nature à pouvoir être utile à l'Église, et il paraît que c'est le jugement qu'en a porté le prélat. Vous avez bien jugé que l'écrit qu'il conviendrait mieux de lui communiquer serait notre lettre au Légat, M. le Cardinal Caprara.

Je vois avec plaisir que vous vous proposez de passer par Paris et d'y séjourner quelques jours ; ce plaisir serait plus parfait si je pouvais espérer d'être alors assez libre pour vous rendre mes devoirs. Adorons les desseins impénétrables du Seigneur. Il n'est pas au pouvoir du temps ni des lieux de séparer ceux qu'il tient unis dans son Divin Cœur. Ne vivons que pour Le glorifier sans cesse de plus en plus.

C'est en union de ce Divin Cœur et de celui de sa Sainte Mère que je suis, Madame et très chère fille en N. S., votre très humble et très obéissant serviteur.

A Madame de Clermont à Brugny par Épernay-sur-Marne.

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