‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 79 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

29 avril 1808.

Madame et très chère fille en N. S.

J'avais répondu le plus tôt qu'il m'avait été possible à votre lettre précédente, mais ce n'avait pu être avant votre départ. Ma réponse aux questions que vous m'avez proposées est restée depuis ce temps-là entre les mains de mademoiselle de Cicé ; j'ai maintenant très peu de temps, mais j'aime mieux vous écrire peu de mots que de laisser partir le P. Antoine sans le charger d'une réponse à votre dernière épître. Elle est on ne peut plus aimable. Je remercie le Divin Maître de la bonté que vous m'y témoignez et de la part que vous prenez à ma situation. J'ai confiance que le Seigneur exaucera des prières faites avec tant de ferveur et des intentions si pures. Monsieur Bicheron pourra vous dire l'adoucissement qu'on se propose de m'accorder ; cela peut présager quelque chose de mieux et je croirai le devoir à vos bonnes prières ; daignez m'en accorder la continuation ; vous avez une bonne part dans les miennes. J'approuve le règlement dont vous me parlez ; donnez à chaque exercice toute la perfection dont il est susceptible ; c'est là surtout ce que Dieu regarde et récompense dans nos bonnes œuvres. Je vous accorde aussi, tant qu'il est nécessaire, les permissions que vous me demandez. Puissions-nous, à l'exemple de Jésus ressuscité, vivre dans un parfait dégagement des choses de la terre et n'y tenir en rien que par la volonté de Dieu ! Jusque-là on ne jouit point d'une entière liberté.

Je suis, dans les divins Cœurs de Jésus et de Marie, Madame et très chère fille, votre très humble et très obéissant servit.

A Madame de Clermont-Tonnerre la Douairière, à Bertangles, près Amiens.

Ce 20 août 1808.

Madame et très chère fille en N. S.

Je suis sensible à la part que vous prenez à ma présente situation

et au bonheur dont j'y jouis, par rapport à ce que je désirais le plus et dont j'ai été privé pendant longtemps. Le digne Père Antoine, en vous rendant compte de la conversation que nous avons eue ensemble, vous aura dit sans doute ce dont nous étions convenus : qu'il était déterminé à faire partie de notre famille et que j'avais consenti, avec bien de la joie, à la proposition qu'il m'en avait faite. Ce qui doit nécessairement le rapprocher encore davantage de vous et de nos autres respectables sœurs d'Amiens. Il n'a pu me donner que bien peu de temps ; j'espérais qu'il m'en aurait dédommagé en m'écrivant, comme je l'en avais prié. Il ne l'a point fait, de sorte que je suis encore dans l'ignorance s'il n'a fait aucun pas en avant en conséquence de notre entretien, d'autant que vous ne m'en dites rien. Vous me permettrez de joindre ici un mot pour lui que vous aurez la bonté de lui remettre. Je suis dans le même cas au sujet de l'autre digne ecclésiastique de vos cantons pour lequel vous vous êtes si fort intéressée. Depuis sa consécration, il ne m'a pas écrit ; je ne crois pas, assurément, qu'il ait changé de sentiment, mais comme j'ignore entièrement ce qui le regarde, soit intérieurement, soit extérieurement, je serais fort embarrassé pour lui écrire. Il serait bien à propos qu'il m'écrivît à cœur ouvert, au moins deux fois l'année, cela servirait à entretenir l'esprit religieux qui se ralentit si on n'a pas soin de le rallumer de temps en temps. Si vous êtes dans l'occasion de le voir, veuillez lui rappeler ces choses de ma part, en lui présentant mes respects. Si monsieur Bicheron s'attache à nous, tout ce que j'ai dit sera peut-être moins ' nécessaire.

J'ai été bien touché de la profanation sacrilège qui s'est commise dans vos cantons. Il n'y a point de précaution qu'on ne dût prendre pour prévenir ces sortes de crimes, d'autant que la police extérieure paraît peu en peine de les poursuivre, insouciance qui doit attirer sur nous les plus funestes malheurs. Je vous remercie bien de la communion que vous avez faite, et le P. Antoine de la messe qu'il a dite pour moi, le jour de mon Saint patron, le premier de ce mois... Ne vous inquiétez pas trop de la manière dont vous faites votre oraison. Quand on fait tout ce qu'on peut, on ne peut manquer de la bien faire et, quand on est à Dieu aussi sincèrement que vous l'êtes, quelque chose qu'on fasse, on est toujours en oraison... Vous vous plaignez de l'embarras que vous donnent vos affaires ; il est bon d'y avoir l'œil, mais avec modération. N'y aurait-il point dans vos alentours de personne entendue et qui méritât votre confiance, sur qui vous puissiez en grande partie vous décharger du fardeau ? Vous en seriez plus libre pour servir Dieu ; c'est ainsi qu'au temps de l'Église naissante, les Apôtres se déchargeaient sur les diacres du soin des choses temporelles.

Mes respects à madame Louise et à Madame de Rumigny quand vous les verrez. Vous avez part à toutes mes prières, continuez-moi

les vôtres et croyez-moi, dans le Seigneur et dans sa Ste Mère, tout à vous.

P. Joseph P.

A Madame de Clermont, née de l'Estournel, à Bertangles, près Amiens, département de la Somme.

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