‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 80 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Ce 12 novembre 1808.

Madame et très chère fille en N. S.

J'ai reçu votre lettre en date du 6 novembre, à laquelle vous me demandez une prompte réponse ; je sais trop ce que je vous dois pour ne pas m'empresser de faire ce que vous désirez de moi, mais j'ai lu et relu votre lettre et je n'ai rien vu qui me paraisse demander une réponse si pressée. Vous m'y faites part de la mort de votre excellent Curé de Brugny. Je partage bien sincèrement les regrets que vous cause cette perte et je me propose de me souvenir du digne pasteur au Saint Sacrifice, mais je ne sais si je dois approuver les mouvements que vous vous donnez pour lui procurer un successeur tel que vous le désirez. Je rends justice à vos vues, c'est le zèle de la maison du Seigneur qui vous fait agir. Mais cette conduite ne semble-t-elle pas autoriser celle du grand nombre de personnes du sexe qui, par des vues nullement saintes, font la même chose au grand préjudice de l'Église. Ne valait-il pas mieux vous contenter d'adresser vos prières à Dieu et vous confier dans sa Providence, en laissant agir librement les premiers Pasteurs à qui il appartient de choisir ceux qui méritent d'être mis à la tête des paroisses ; ils ont grâce pour cela. Ceux qui, de leur plein gré, veulent s'entremêler dans ce choix, même avec de bonnes intentions, ont assez ordinairement sujet de s'en repentir. Voilà la règle générale, mais elle admet des exceptions ; peut-être êtes-vous dans ce cas ; j'aime à le penser.

Vous vous plaignez des travaux que vous ont occasionnés vos affaires ; quoique vous ayez dans le pays des gens du métier, chargés par vous de s'en mêler. Je me plains à mon tour de ce que vous vous enfoncez trop dans ces embarras qui ne sont pas à votre égard l'ordre de Dieu et vous attachent trop à la glèbe de la terre. Vos affaires ne sont plus vos affaires, ce sont celles de Dieu. C'est ainsi qu'une épouse de J. Ch. regarde ses propres affaires ; elle s'y prête avec un esprit libre et dégagé, mais sans cet embarras que cause un esprit intéressé. Il faut sans doute y avoir l'œil, mais un coup d'œil suffit. Le point essentiel est de faire un bon choix ; choisissez des gens sur la fidélité de qui vous puissiez vous reposer avec confiance. Dieu nous les fait

trouver quand nous avons recours à Lui et que nous savons faire quelques sacrifices.

Vous croyez avoir agi en épouse de J. Ch. en évitant la peiné et la petite dépense que vous aurait causées votre passage par Paris ; je vois la chose différemment. Les épargnes ne sont conformes à l'esprit de Pauvreté que quand elles tournent au soulagement des pauvres, et non à notre propre avantage. D'ailleurs, la pratique de notre pauvreté consiste à conformer nos dépenses aux intentions de notre Divin Maître, à qui tout ce que nous avons appartient singulièrement, d'après la consécration que nous lui en avons faite par le vœu de Pauvreté. On agirait autant contre la Pauvreté en refusant de se prêter à une dépense qui serait dans l'intention de notre Divin Maître, qu'en en faisant d'inutiles et de superflues. D'après ce principe, que faut-il penser de votre économie ? Fallait-il priver vos sœurs, vos Supérieures, moi-même, de la satisfaction que nous aurions eue de vous entretenir, de nous édifier avec vous ? Vousmême, n'auriez-vous pas eu l'occasion de pratiquer l'obéissance, la charité et bien d'autres vertus religieuses, de recevoir de salutaires avis, de vous instruire de plus en plus de vos devoirs, etc. Cela n'eût-il pas été davantage selon l'intention de J. Ch., et plus conforme à votre état et à votre situation ?

Puisque je suis en train de parler de la Pauvreté, je continuerai à le faire. Vous n'ignorez pas que dans nos Soc, un des points principaux est que ceux qui ont quelque revenu donnent chaque année, au Supérieur ou à la Supérieure, une vue générale de leurs recettes et de leurs dépenses et surtout de leurs aumônes, afin qu'on les redresse si elles en font trop ou pas assez, et qu'on puisse juger si elles sont bien dirigées. Quand on est au-dessus de l'indigence, la règle commune pour les simples fidèles est de consacrer aux bonnes œuvres le dixième de son revenu. Les âmes pieuses et aisées font bien davantage. Nos Sociétés sont pour nous un des premiers objets de la charité ; lisez la lettre « Sur la pratique de la Pauvreté ». Il faut, il est vrai, qu'une mère de famille ait égard à ses enfants, qu'elle veille sur leurs biens, mais s'ils sont assez avantagés et qu'elle ait des biens propres, elle ne saurait trop, pour le bien temporel et spirituel de sa famille, employer ce qu'elle a en propre en bonnes œuvres. C'est par là qu'il faut régler le maniement de ses biens ; portez-en le jugement que doit porter une Fille de Marie, une épouse de J. Ch. « Il n'y a point, dit St Chrysostôme, de commerce plus lucratifque celui de l'aumône ».

Ce que vous avez dit à M. Antoine montre votre zèle et votre amour pour la Soc. ; mais s'il est sincère (i), comme je le suppose, il ne doit pas tarder à m'écrire ses dispositions. Priez pour moi. Je suis, dans le Seigneur, Madame et très chère Fille en J. Ch., tout à vous.

P. Jos.

(i) Monsieur Antoine.

A Madame de Clermont.

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