‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 85 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Paris, ce 23 mars 18 12.

Madame et très chère fille en N. S.

J'ai reçu hier au soir votre lettre du 15 du mois. Mademoiselle Adélaïde me l'a remise lorsque j'ai été la voir pour savoir de ses nouvelles. Elle a été malade et garde encore le lit ; elle n'a pu assister à la messe dimanche dernier, on doute qu'elle puisse le faire le Saint jour de Pâques. La faiblesse est extrême ; cependant avec de grands ménagements il n'y a rien à craindre. Si elle le peut, elle ajoutera un mot pour vous à ma lettre, en réponse à la vôtre ; je ne crois pas qu'elle le puisse.

Pour ce qui regarde l'objet de la question que vous me faites, je ne puis vous répondre autre chose sinon que vous continuiez à faire ce qui vous a été ordonné par le médecin du corps et par celui de l'âme. Je m'en rapporte entièrement à leur sentiment et, d'ailleurs il me semble, d'après l'exposé que vous en faites, que votre état de santé et les ménagements que vous êtes obligée de prendre rendent la chose comme nécessaire. Suppléez-y, autant qu'il vous est possible de le faire, par la mortification intérieure qui est de tous les temps et qu'on ne peut omettre sans retomber sous l'empire de l'amourpropre, et usurper sur l'hommage entier qu'on doit à Dieu de soimême. Joignez-y le recueillement et l'esprit d'oraison. Le temps de maladie et d'infirmité est plus propre que tout autre pour pratiquer ces deux vertus, quand on conçoit bien en quoi consiste cette pratique. Il ne faut pour cela qu'une bonne volonté, qu'un cœur bien disposé.

Dans la lettre à votre amie, vous parlez de pertes pécuniaires ; remercions-en, bénissons-en le Seigneur. La pauvreté a été le trésor de J. Ch., il doit être celui de tout véritable chrétien. Ces pertes, si nous sommes pauvres de J. Ch., nous devons les regarder comme autant de gains. Elles nous rendent plus riches pour le ciel ; elles ôtent un obstacle à la pureté de notre amour pour Dieu. Entrons bien avant dans cet esprit ; si nous ne l'avons qu'imparfaitement, humilions-nous et prions afin qu'il nous soit donné plus abondamment. On n'est à Jésus, on ne L'aime purement qu'à proportion qu'on aime sa croix, et la pauvreté en est une des principales branches.

dans les Cœurs Sacrés de Jésus et de Marie. Votre très humble servante.

Marie Adèle.

Mon neveu n'a point fait sa première communion, je ne sais quand il la fera et s'il pourra demeurer encore quelque temps dans sa pension. Je vous prie, ma bonne amie, d'être auprès de nos amies de vos cantons l'interprète de tous les sentiments que nous leur avons voués.

Prions les uns pour les autres et n'ayons tous ensemble qu'un même cœur pour le salut de tous les hommes.

C'est dans ces sentiments, en union du Cœur de Jésus et de celui de sa très Sainte Mère, que je suis, Madame et très chère fille en N. S., votre très humnle et très obéissant serviteur.

P. J. de Clor.

A Madame de Clermont-Tonnerre à Bertangles, près Amiens, dép. de la Somme.

Paris, 18 janvier 1813.

Loués soient N. S. J. Ch. et sa Sainte Mère.

Madame et très chère fille en N. S.

Monsieur Bourgeois et moi nous vous remercions des bons souhaits que vous avez eu la bonté de nous faire au commencement de cette année. Les souhaits de personnes comme vous sont de véritables prières offertes à Celui qui peut les exaucer, et comme elles viennent du fond du cœur, elles ne peuvent pas rester sans effet ; daignez aussi agréer les nôtres. L'objet de ces vœux, comme vous le pensez bien, est ce bonheur pur qui commence dès cette vie pour les âmes solidement à Dieu, et qui se perfectionne dans l'éternité. N ous faisons les mêmes vœux pour toutes les bonnes personnes dont vous faites mention dans votre lettre, et bien spécialement pour Madame Louise à qui nous présentons nos respects et que nous voyons avec bien de la satisfaction s'être fixée auprès de vous et réunie à vous.

Nous n'avons point vu le jeune homme qui s'était chargé de nous remettre vos lettres, quoiqu'il soit venu deux fois. Ce que vous nous en dites nous fait désirer de le connaître.

Ma chère fille, puisqu'une sorte de nécessité vous oblige à vous adresser à votre pasteur, faites-le de bon cœur et regardez-le comme étant pour vous l'homme de Dieu. Ne cherchez en lui que J. Ch., et vous l'y trouverez bien certainement. Cette nécessité vient des circonstances et ces circonstances sont ordonnées de Dieu ; c'est donc Dieu qui vous adresse à lui ; vous devez attendre avec confiance que Dieu vous parlera par sa bouche. Ce n'est pas un si grand mal que vous sortiez d'auprès de lui moins satisfaite de vous-même que vous ne l'étiez en vous présentant au Tribunal. Un guide ne peut nous rendre un service plus essentiel que de nous inspirer une sainte haine pour nous-même, en nous montrant à nous-mêmes tels que nous sommes, remplis de toutes sortes de défauts. A quoi s'occupe sans cesse le cultivateur de la véritable vigne dont nous sommes les

branches, sinon à tailler celles qui portent en elles du fruit. Il les taille, parce qu'il voit toujours en elles bien des défauts qu'il faut retrancher afin qu'elles rapportent des fruits plus abondants et meilleurs. Je plains une âme qui est comme contente d'elle-même, qui ne voit en elle que le bien et qui ne s'aperçoit pas de ses misères. St Xavier, dans une de ses lettres écrite des Indes, où il convertissait tant d'âmes et opérait tant de miracles, bénissait le Seigneur de ce qu'il lui faisait découvrir en lui-même une infinité de choses à corriger. Je vous dis ceci, parce qu'Adèle m'a communiqué un compte de conscience de Xarine où je n'ai vu que des perfections. Je suis persuadé qu'elle parle sincèrement ; c'est ainsi qu'elle se voit, mais cela vient de ce qu'elle ne considère que le bien et non ce qu'elle a de défectueux ; elle devrait faire tout le contraire ; elle juge d'elle par ses sentiments et non par ses œuvres, et c'est aux œuvres qu'on connaît l'ouvrier. Je suis bien convaincu qu'il n'y a point en elle de défaut extérieur bien considérable, mais a-t-elle les vertus évangéliques, celles qu'exige son état, une perfection qui réponde aux grâces qu'elle a reçues, aux lumières qu'elle a sur la vie spirituelle ? quelque ressemblance avec un Dieu crucifié, un parfait détachement des biens de la terre, une sainte haine, un saint mépris d'elle-même ? Dans un temps où il y a tant de misérables, a-t-elle augmenté ses aumônes, se refuset-elle quelque chose de ce qu'elle croit utile ? Sous prétexte de nécessité, de besoin, ne dépense-t-elle pas pour elle-même presque tout ce qui lui reste de son revenu ? Elle a des vertus, mais sont-elles bien pures ; n'y arrête-t-elle pas trop ses regards, ce qui l'empêche de voir ce qui lui manque. Est-elle bien persuadée qu'on n'avance dans le chemin de la vie qu'autant qu'on se fait violence à soi-même ; que le degré de l'amour divin se proportionne au degré de renoncement à soi-même ? Ses principes sur les grandeurs et les vanités du monde sont-ils entièrement conformes à ceux du Saint Évangile ? etc. C'est par sa conduite, et non par les idées qu'elle a des vertus chrétiennes, qu'elle doit se répondre à elle-même sur toutes ces questions et sur bien d'autres semblables. Qu'elle se rappelle l'examen qui sera fait de ses œuvres au dernier jour et qu'elle prenne la cause de la justice divine contre elle-même.

Je vous exhorte à continuer à faire tout haut votre oraison du soir pour l'utilité de vos jeunes personnes ; faites-la de manière à leur inculquer un grand amour pour N. S. et sa Sainte Mère, la crainte des moindres fautes, un désir efficace de la perfection, l'obéissance, l'observance des règles, etc.

Ce que vous me demandez au sujet des indulgences ne me paraît souffrir aucune difficulté. Quand il y aurait obligation de dire le chapelet ou le rosaire, vous y satisferiez également en le récitant, soit seule, soit avec d'autres personnes, et dans ce second cas, on se contente de dire sa partie, il n'en faut pas davantage pour gagner les

indulgences annexées à la récitation du chapelet. Je vous enverrai volontiers une douzaine des plans quand vous m'en fournirez l'occasion. Le prix de chacun est de 24 sols au profit de la S.. Mais jamais je ne me suis mêlé des médailles de chez M. Caillet dont vous parlez. Celles que nous avions fait frapper sont épuisées depuis longtemps.

Je suis sensible à votre invitation, mais je ne puis y répondre, mon devoir et mes obligations me retiennent ici... J'ai remis les autres lettres à leur adresse. Je ne vous dis point des nouvelles de votre amie. Je ne doute point qu'elle vous en donne elle-même. Je me porte bien. Nous venons de perdre une de nos amies, madame des Fossés. C'était une bien digne personne ; elle laisse après elle une fille qui lui ressemble en vertu et qui était sa compagne dans toutes ses bonnes œuvres. Sa perte en est une grande pour Neuilly ; vous la recommanderez aux suffrages de vos sœurs.

Je suis, avec le plus entier dévouement, Madame et très chère fille en N. S., votre très humble et très obéissant serviteur en N. S.

P. J. de Clorivière P.

P. S. — Je vous prie, Madame, de vouloir bien faire remettre à M. Bicheron, dont j'ignore l'adresse, la lettre ci-incluse.

A Madame de Clermont, la mère, née d'Estournel, à Amiens ou à Bertangles.

Paris, 26 avril 18 14.

Madame et très chère fille en N. S.

Je vous remercie de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je regarde, ainsi que vous, comme un grand miracle de la divine Providence l'heureux et subit changement qui vient de s'opérer. Nous ne pouvons trop en bénir N. S. et sa Sainte Mère, à qui nous devons en attribuer la gloire ; mais ne cessons point de les prier pour la conservation de ce bel ouvrage. Je ne suis pas moins sensible à la perte que vous venez de faire de M. votre frère ; je partage votre douleur et je joins mes prières aux vôtres. Je ne manquerai pas de dire la Sainte Messe pour le repos de son âme. Heureusement les souvenirs édifiants que laisse après lui M. le Commandant sont des motifs bien propres à modérer la douleur que nous cause sa perte. « Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur ! »

C'est à peu près tout ce que je puis vous dire. Une cataracte qui m'est survenue aux yeux me rend presque aveugle. L'oculiste, le baron d'Erouzel, ne la trouve pas encore en état de subir l'opération. Mes respects à Madame Louise.

Je suis, dans les SS. CC. de Jésus et de Marie, en union de vos saintes prières, avec tous les sentiments d'estime et de vénération qui vous sont dus, madame et très chère fille, en N. S., votre très humble et très obéissant serviteur. P. J. de Clorivière P.

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