LETTRES A DIVERSES DAMES ÉTRANGÈRES A LA SOCIÉTÉ
A la Princesse Sophie de Hohenlohe
16 janvier 1806.
Madame,
J'ai lu votre lettre avec toute l'attention qu'elle mérite et le plus grand désir de répondre à la confiance que vous me témoignez et que je mérite si peu.
Il s'en faut bien, Madame, que je sois tel que votre charité me peint à votre imagination. Cependant, après avoir imploré les lumières du Seigneur, je vais vous dire simplement, en sa présence et avec la même franchise dont vous usez envers moi, ce que je crois devoir répondre à votre demande et au contenu de votre lettre ; je le ferai brièvement parce qu'on ne me laisse pour cela que peu de moments. Personne ne verra ma réponse et ne saura rien de ce que vous me marquez ; je n'ai point vu Mlle Justine et j'ai lu sans peine votre écriture.
Il ne serait nullement dans l'ordre que vous quittassiez votre habitation ; n'y pensez pas. Si j'étais libre, je n'aurais pas de difficulté à me rendre chez vous ; que ne doit-on pas faire pour soulager une âme ? Mais à en juger par mon sentiment actuel, et selon toutes les règles que donnent les bons moralistes, je vous dissuaderais de faire une nouvelle confession générale et je vous dirais de vous contenter d'une confession ordinaire, en y ajoutant seulement quelques éclaircissements sur ce qui vous fait de la peine ; c'est le conseil que je vous donne ; si vous le suivez simplement et en vous abandonnant à la miséricorde du Seigneur, vous ferez une chose très agréable à Dieu, et la seule qui soit propre à procurer la paix de votre âme. Je vous parle au nom du Seigneur et comme son ministre.
Quant à la démarche que vous vous proposiez de faire pour obtenir ma liberté, ne la faites pas, je ne veux pas la devoir à aucun moyen extraordinaire. D'ailleurs, il pourrait se faire que cette démarche fût inutile ; je vous dirai même une chose secrète dont il ne faut pas parler : c'est que le St-Père, pendant son séjour ici, a demandé ma liberté à l'Empereur et ne l'a point obtenue, tant les préjugés contre moi sont violents. Il faut donc adorer les desseins du Seigneur ; je n'en ai pas moins de confiance, et la détention n'a rien de gênant pour moi.
Recevez, Madame, les assurances de mon respect profond et de ma bien vive reconnaissance.
J'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
A la Princesse Sophie de Hohenlohe.
20 avril 1806.
Loué soit N. S. J. C.
Madame,
Je ne puis refuser ce que vous attendez de moi ; je le puis d'autant moins que j'ai su par un billet de Mlle Justine que vous vous êtes conformée à la décision que j'avais cru devoir vous donner : décision conforme sans doute à ce que prescrivent tous les maîtres de la vie spirituelle, mais que, dans l'état de perplexité où vous vous trouviez, vous n'avez pu suivre sans vous vaincre vous-même avec courage, et sans beaucoup de docilité aux lumières de l'Esprit Saint. J'en bénis pour vous le Seigneur, et la bénédiction qu'il a daigné répandre sur le peu de lignes que je vous ai écrites me fait espérer qu'il daignera pareillement bénir ce que je vous dirai en son nom, pour sa plus grande gloire et le plus grand bien de votre âme, que je crois très chère à ses yeux.
Ce n'est pas précisément une réponse à votre lettre que je vous ferai ; la lecture que j'en ai faite avec attention a été trop rapide pour que je puisse maintenant me rappeler les différents objets dont vous m'y parliez ; cependant, comme il m'en reste encore quelque idée confuse, ce que je vous dirai y sera conforme. J'espère, avec le secours du Seigneur, ne rien vous dire qui ne soit bon et vrai ; s'il ne vous semble pas assez analogue aux besoins de votre âme, vous en conclurez seulement que Dieu ne m'a pas donné pour vous cette abondance de lumières qu'il donne quelquefois à ses serviteurs pour les âmes qu'il leur adresse plus particulièrement.
Vous êtes, Madame, assurément bien à Dieu et, quoique peut-être, pour vous tenir dans de bas sentiments qu'il vous importe tant d'avoir de vous-même, le Seigneur vous cache en partie ce que sa grâce opère en vous, et qu'il ne vous laisse entrevoir en vous que le fond de misère et de corruption que nous portons tous en nous-mêmes, il n'est cependant pas difficile à ceux à qui vous vous faites connaître, comme vous l'avez fait dans votre lettre, de voir, par votre conduite soutenue et par vos bonnes résolutions, que vous voulez plaire à Dieu et que c'est là le but de tous vos désirs, le principal objet de vos pensées, la fin générale de vos actions. Quelle reconnaissance ne devez- vous pas avoir pour Celui qui vous a inspiré de bonne heure de si bas sentiments, (i)dans un temps où si peu de personnes s'occupent sérieusement de la grande affaire, la seule digne d'une âme créée à l'image de Dieu, et pour laquelle ils ont reçu l'être et les dons naturels et surnaturels dont cet être a été favorisé. Avec ce bienfait signalé, à quelle perfection n'êtes-vous pas appelée ? Comment votre âme n'est-elle pas le sanctuaire de l'Esprit Saint, un séjour de paix et de lumière où II se plairait à faire éclater les richesses de sa grâce ?
(1) De vous-même.
Je sais que chaque âme doit se contenter de la perfection q ;e la bonté du Seigneur lui destine, que toutes ne sont pas appelées au même degré de perfection, que comme il y a différentes demeures dans la maison du Père céleste, de même il y a différentes places, différents degrés de grâce dans la maison de Dieu sur la terre, et que ce serait un intolérable orgueil dans une âme de vouloir être plus sainte et plus parfaite que Dieu ne le voudrait. Mais qui peut limiter les effets de sa bonté sur les âmes qui Lui sont fidèles et qui s'efforcent de Lui plaire ? qui peut comprendre avec quelle ardeur II désire se communiquer à elles, les enrichir de ses dons les plus précieux, les embraser de plus en plus de son amour et faire d'elles autant d'images vivantes de son Fils unique, Jésus-Christ Notre-Seigneur ?
Je craindrais donc que vous ne mettiez quelque obstacle à ses aimables desseins et aux vues de perfection qu'il paraît avoir sur votre âme. Ne vous effrayez pas, Madame, de ce que je vais vous dire ; je n'ai point envie de troubler la paix de votre âme, je veux au contraire l'affermir et la rendre inaltérable. Je n'ai point à vous reprocher un défaut qui rendrait votre âme désagréable aux yeux du Seigneur, mais vous aider à apercevoir en vous une imperfection qui peut-être nuirait beaucoup à votre avancement dans son service, et vous empêcherait d'acquérir la perfection qu'il attend de vous pour vous combler de ses faveurs. Cette imperfection provient d'un excès de bonne volonté, mais bonne volonté qui a quelque chose de trop naturel et qui n'est pas tout-à-fait selon la lumière et la science des saints.
Vous ne vous contentez pas assez des moyens de perfection que le Seigneur vous donne si abondamment dans votre présente situation ; vous n'êtes pas assez intimement persuadée que dans quelque lieu, quelque circonstance que nous soyons, pourvu que ce ne soit pas contre la volonté de Dieu, Dieu qui l'a prévu et qui veut notre sanctification infiniment plus que nous ne la voulons nous-mêmes, nous y fournit tous les moyens que nous pouvons désirer ; de là arrive que vous aspirez, ou plutôt que vous seriez tentée d'aspirer à d'autres moyens de perfection que ceux que Dieu vous donne et de négliger ceux que vous avez. Par le même principe, on s'attache à de certaines pratiques extérieures de vertu et de dévotion et à un certain ordre de prières, et l'âme se trouble quand elle n'a pu s'acquitter de toutes ces choses, quoiqu'il n'y ait eu de sa part aucune négligence pour remplir ces exercices qui sont de pure surérogation. On omet des œuvres plus conformes à l'état dans lequel on est placé, où l'on pratiquerait davantage de charité, et qui seraient plus dans l'ordre de la volonté de Dieu par rapport à nous. D'autres fois, on met la perfection dans des choses que Dieu ne demande point de nous, et l'on fait tant de cas de ces choses, on s'appuie tellement sur ces actes exté rieurs de vertu, qu'on croit avoir fait beaucoup quand on les a pratiqués ; on s'y repose avec complaisance et c'est de là qu'on attend sa
récompense. Je suis bien éloigné de croire que vous tombez dans ces défauts, mais je vous les fais remarquer comme un écueil qui vous empêcherait d'atteindre le but auquel vous tendez, et d'arriver à la perfection.
Vous n'y parviendrez qu'en vous proposant avant toutes choses d'acquérir l'esprit intérieur qui exige de nous un parfait renoncement à nous-mêmes et une intime conformité à la volonté divine. Nous ne l'obtiendrons qu'en mourant sans cesse à nous-mêmes par le sacrifice volontaire, continu de notre volonté propre. N'estimons rien que ce qui est dans l'ordre de la volonté de Dieu ; tout ce qui vient de notre propre volonté n'est rien, elle ne peut que gâter nos œuvres de vertu ; mais pour connaître la volonté de Dieu, il faut vivre dans un grand recueillement et dans un entier détachement de toutes les choses de la terre. St Pierre définit l'homme intérieur : « l'homme caché du cœur », parce qu'il n'a rien qui attire le regard des hommes et que lui-même ne daigne pas arrêter ses regards sur les choses de la terre. Il consiste, dit l'Apôtre, « dans l'incorruptibilité d'un esprit paisible et modeste », c'eet-à-dire que la paix qu'il goûte en esprit, que les bas sentiments qu'il a de lui-même, le mettent à l'abri du péché et sont pour lui la source des richesses spirituelles qu'il entasse par la pratique constante de toutes sortes de bonnes œuvres. C'est cet esprit intérieur que les femmes chrétiennes et, à plus forte raison, les Vierges de Jésus-Christ, doivent regarder comme leur principal ornement.
Perfectionnez-le donc sans cesse en vous, c'est le moyen de répondre aux desseins de Dieu sur vous. Si cette lettre porte quelque lumière dans votre âme et que vous daigniez me l'écrire, je vous ferai part de mon côté de ce que je croirai pouvoir contribuer au bien de votre âme.
Je suis dans le Seigneur. Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
A Mademoiselle X.
Janvier 1802.
Mademoiselle,
Votre amie m'a fait part de la lettre que vous lui avez écrite en date du 18 décembre. Dans cette lettre, vous avez eu la bonté de penser à moi et à une personne que j'honore bien particulièrement ; et vous y parlez d'un objet qui m'est bien à cœur et que je crois devoir regarder comme une œuvre de Dieu, que le Seigneur a daigné confier à mes soins. Vous désirez là-dessus savoir quelques détails, et dans quel état sont les choses par rapport à cette bonne œuvre. J'ai cru, Mademoiselle, que vous me permettriez de répondre moi-même à vos désirs, et je me suis chargé de le faire, sans avoir l'honneur de vous connaître personnellement ; j'ai déjà beaucoup entendu parler de vous, et votre famille et votre nom me sont parfaitement connus.
Votre amie a déjà eu avec vous quelques entretiens sur la Société des Filles du Cœur de Marie. Son but général, comme celui de toutes les Sociétés religieuses, est la plus grande gloire de Dieu et la plus grande perfection de ses membres, et de plus le salut du prochain. Son but prticulier est de faire revivre, autant qu'il lui sera possible, parmi les personnes du sexe, l'esprit de l'Église naissante, en répandant dans tous les états et les conditions de la vie civile qui en sont capables, la pratique des conseils évangéliques, par la réunion de la perfection religieuse avec la perfection chrétienne propre de chaque état. Les moyens que la Société emploie pour cela sont les vœux de religion de Pauvreté, de Chasteté et d'Obéissance, en sorte que les personnes qui composeront cette Société soient, hors du cloître, aussi véritablement religieuses que celles qui vivent dans le cloître ; ce sont encore des règles prises de ce qu'il y a de plus sublime et de plus parfait dans le saint Évangile ; ce sont des Supérieurs et autres personnes chargés de veiller, d'animer, de soutenir, de consoler, etc. Ce sont des instructions, des conférences fréquentes, des retraites, et tous les moyens employés dans la vie cénobitique, autant que les circonstances le permettront, sans parler des exercices de piété dont font usage les personnes pieuses dans le monde, les sacrements, les lectures, les examens, etc.. La pratique journalière de l'oraison mentale est un des principaux devoirs, ainsi que le recueillement, la présence de Dieu. La vertu qu'on doit principalement se proposer, celle qu'indique le nom dont la Société est décorée, est la charité la plus pure, l'amour de Dieu et du prochain. Le même nom indique qu'il faut s'anacher avant toutes choses aux vertus intérieures, l'humilité, la douceur ; avoir les unes envers les autres la charité, l'union la plus intime, de sorte qu'à l'exemple des premiers chrétiens, sans cependant blesser le bon ordre qui doit régner entre les états différents, on ne regarde point comme propre ce qu'on possède,
et qu'on soit prêt à en faire part à celles avec qui on ne fait en Jésus- Christ qu'un cœur et qu'une âme, sous la direction de l'obéissance; qu'il faut s'adonner à une vie vraiment intérieure, une vie de foi, de renoncement à soi-même, de mortification des sens, d'éloignement des maximes et des plaisirs du monde.
Ce qu'on désire des personnes qui voudraient être admises dans cette Société, ce n'est pas qu'elles aient acquis déjà les vertus dont on vient de parler, mais qu'elles en aient un véritable désir ; qu'elles veuillent sincèrement travailler à leur perfection, à quelque prix que ce soit ; et qu'elles soient dans la résolution de suivre notre divin Maître et sa sainte Mère le plus près qu'il leur sera possible ; ce qui suppose une foi pure, l'estime des biens éternels, le détachement du monde, quelque mépris de soi-même et de ses commodités, un grand amour pour Jésus et pour Marie, une soumission parfaite à la Sainte Église Catholique, Apostolique et Romaine, et un saint propos de persévérer jusqu'à la mort dans le saint état auquel on se sera consacré, à moins que Dieu ne fasse connaître à l'âme que son bon plaisir l'appelle ailleurs. Avec ces dispositions et cette bonne volonté, toutes sortes de personnes, pauvres, riches, saines ou malades, fortes ou infirmes, soit qu'elles aient beaucoup de talents ou qu'elles en aient peu, de quelque rang ou condition qu'elles soient, peuvent être admises. Il ne serait pas même nécessaire de sortir pour cela de la position où elles se trouvent, surtout si elles sont déjà d'un certain âge et formées à la vertu, quoiqu'on leur conseillât par préférence, lorsqu'elles le pourront, de venir pour un temps se ranger sous la discipline régulière d'un noviciat, afin de recevoir des instructions convenables à leur état.
Les avantages de cette Société, avantages bien précieux pour ces temps, sont :
D'ouvrir aux âmes ferventes, même dans le siècle, une voie pour arriver à la plus sublime perfection. Cette voie a toujours été connue dans l'Église, elle est insinuée dans le saint Évangile ; c'est celle par où ont marché les Apôtres, tous les saints Pontifes, une infinité d'illustres vierges, dans tous les âges ; elle était presque unique dans le premier âge, elle est comme nécessaire dans le nôtre à raison de l'avantage suivant : d'opposer une digue puissante aux progrès de l'iniquité, et de sauver le plus d'âmes qu'il sera possible du naufrage presque général dont on est partout menacé. Il n'est pas possible qu'une véritable Fille du Cœur de Marie, dévorée du zèle de la maison dû Seigneur, se sauve seule, et qu'elle ne sauve pas en même temps avec elle bien d'autres âmes.
De sanctifier tous les états, en portant dans chacun d'eux un grand nombre d'âmes à la perfection des conseils évangéliques, car il est aisé de prévoir, d'après les saintes Écritures, un temps qui ne
peut pas être fort éloigné, où l'Église sera dans l'oppression, comme dans les premiers siècles, et où on ne souffrira plus d'asiles sacrés.
De renfermer en soi éminemment l'esprit de tous les Ordres qui sont dans l'Église, de sorte qu'elle puisse pourvoir à tous les besoins des fidèles, et que chaque âme puisse suivre son attrait, quand il sera reconnu venir de Dieu. Le Seigneur, qui a suscité cette Société pour ces fins, lui donnera des Supérieurs remplis de son esprit pour conduire chaque âme dans la voie qui sera la plus propre pour elle.
Telle est l'idée, Mademoiselle, qu'on doit se former de la Société des Filles du Cœur de Marie. Quant à son état, elle est assurée de l'approbation du Saint-Siège qui, après avoir examiné la forme de vie de cette Société, dans un mémoire où elle était tracée, l'a approuvée, en permettant à tout le monde de l'embrasser. Cette approbation n'est pas solennelle, la prudence ne permettait pas qu'elle le fût ; mais le Saint-Père a promis de la donner dans des temps plus calmes ; promesse qui, devant Dieu, est pour nous équivalente à la chose elle-même, et dont nous avons toute l'assurance que nous pouvons avoir, par le témoignage qu'en ont rendu nos deux députés venant de Rome, sous la foi du serment, entre les mains de mon Évêque, en réponse à la lettre qu'il lui avait écrite en notre faveur (i). Depuis
(i) Voici cette lettre de Monseigneur Cortois de Pressigny, Évêque de S.-Malo.
20 octobre 1800.
Très Saint Père,
Telle a toujours été la coutume de toutes les Églises de recourir à l'Évoque de l'Église de Rome comme à leur chef dans les choses qui ont rapport à l'état de l'Église, et de le suivre comme ses membres (ce sont les paroles de Saint Avit, Évêque de Vienne). C'est pourquoi j'ai cru qu'il était de mon devoir de référer à votre Sainteté un établissement qui a pris naissanc edans le diocèse de St-Malo, qui s'est ensuite répandu dans quelques provinces de France, et qui peut-être serait de quelque utilité et de quelque secours à tout le troupeau de Jésus- Christ qui est heureusement confié à vos soins.
Je prendrai les choses dans leur commencement et dès la source même, afin que Votre Sainteté puisse en juger avec une entière connaissance, et discerner avec la sagacité qui lui est propre si ce projet vient d'en haut ou s'il n'est le fruit que de pieux désirs et de pieuses vues.
Déjà les troubles étaient si grands en France qu'il n'y avait plus de sûreté pour les gens de bien ; déjà était porté le décret qui abolissait les vœux solennels en France j déjà, dans les États Généraux, il était question du décret qui a donné naissance à la constitution civile du clergé, lorsque se présenta""^ moi un des prêtres de notre diocèse, autrefois profès de la Société de Jésus, homme que j'aimais singulièrement, non seulement pour son esprit, sa science, sa fermeté d'âme, la douceur de son caractère, mais encore par son éminente piété, son grand zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ; j'avais pour lui une telle estime que je l'avais admis à partager avec moi le soin de mon troupeau, et que je lui avais offert de moi-même le gouvernement du Collège et la conduite des jeunes clercs, fonctions dont il s'acquittait au grand contentement de tous. Il vint me trouver le jour même qu'on célèbre la fête d'un
l'arrivée du Légat, nous nous sommes adressés à M. le Nonce et au Légat lui-même, et nous avons été parfaitement accueillis et favorablement écoutés sur tout ce qui regarde l'une et l'autre Société ; ils ont témoigné y prendre le plus grand intérêt, et le Légat a promis qu'après la publication du Concordat, il s'en occuperait -Ex officio, comme une chose qu'il regardait comme son devoir ; il a désiré pour cela avoir un extrait de ce qui regarde nos Sociétés, c'est ce dont je vais m'occuper incessamment.
Je ne prétends pas, en vous exposant brièvement ces choses,vous retirer d'une vocation que vous reconnaîtriez être celle où Dieu vous appelle ; mais vous supposant encore être dans l'irrésolution par rapport au choix, je veux vous mettre à même de le fixer. Je m'y sens d'autant plus porté qu'il me semble que vous avez fait, il y a déjà longtemps, quelques avances vers la Société des Filles du Cœur de Marie, que vous y seriez très propre, que vous pourriez y suivre en grande partie votre goût pour la solitude du Carmel, et en même temps travailler à la gloire de Dieu, en attirant avec vous bien des
saint originaire de notre France, consommé dans la science des saints et remarquable par sa charité extraordinaire, je veux dire Saint Vincent de Paul ; il me raconta que le matin, après son oraison, s'était présenté tout à coup à son esprit le projet d'une Société et tout ce qui y avait de rapport, et que l'idée lui en avait été montrée avec une si grande clarté qu'il était presque étonné que tous n'eussent pas la même pensée.
Quelques jours s'étant écoulés, il m'apporta le plan des deux Sociétés, dont l'une devait être composée d'hommes, et l'autre de vierges et de veuves ; et ayant examiné cet Institut avec soin et avec attention, il me paraissait, autant que j'en pouvais juger, pieux, utile, non seulement aux fidèles en particulier, mais encore à l'Église, surtout dans les circonstances actuelles, et je permis à l'Instituteur qui est maintenant à la tête et comme Supérieur Général de ces deux Sociétés, de s'associer ceux et celles qui voudraient suivre cet Institut, avec l'intention cependant de déférer toute l'affaire au Saint-Siège, si je voyais par expérience se confirmer l'opinion que j'en avais eue d'abord.
Ces deux Sociétés se sont établies ensuite à Paris, à Rouen, à Sens, à Chartres, à Séez ; l'une sous le nom de Société du Sacré-Cœur de Jésus, et l'autre sous le nom de Société du Sacré-Cœur de Marie. De jour en jour s'accroît le nombre des membres des deux Sociétés, et de manière, à ce qu'il me semble, à contribuer à la gloire de Dieu.
Comme cet établissement a déjà pris un certain accroissement, et comme par l'expérience d'un assez long temps, c'est-à-dire de 10 ans, on peut juger s'il peut procurer la gloire de Dieu, être utile à l'Église et contribuer au salut des âmes, j'ai cru qu'il fallait le déférer à Votre Sainteté, qui est chargée du soin de toutes les Églises, et à qui est éminemment confié le troupeau de Jésus-Christ.
Votre Sainteté, selon l'usage du St-Siège, examinera tout avec soin, pèsera tout avec prudence ; pour nous, nous attendons comme un oracle le jugement qu'elle portera dans sa sagesse.
En attendant, je vous demande pour moi et pour mon troupeau votre bénédiction apostolique et je suis.
De votre Sainteté, le tout dévoué et fils soumis.
f Gabriel, Évêque de Saint-Malo.
âmes à la suite de Jésus-Christ. Si le Seigneur vous a donné ce dernier attrait, et si vous êtes touchée du désir d'empêcher la perte de bien des âmes, je suis persuadé que Sainte Thérèse elle-même vous exhorterait à le suivre, plutôt que de venir chercher sur le Carmel la paix et le repos. Il pouvait suffire de son temps de coopérer au salut du prochain par la prière et la mortification ; maintenant que le combat est beaucoup plus violent, tout chrétien est soldat de Jésus-Christ. Il faut se jeter dans la mêlée, monter à la brèche, prendre toutes sortes de moyens pour préserver de la contagion bien des âmes qui courent le plus grand danger. Suffit-il, dans un temps de peste, de faire des vœux pour ceux qui en sont attaqués ? Il faut voler à leur secours aux dépens de sa propre tranquillité, au péril même de sa vie ; vous pourriez, il est vrai, attendre que tout soit parfaitement établi ; mais vous marqueriez bien plus de courage et de confiance en Dieu en n'attendant pas jusque-là ; votre mérite sera bien plus grand. Ce n'est pas un médiocre avantage d'être du nombre des premières pierres d'un édifice spirituel qu'on prévoit pouvoir être d'une grande utilité à l'Eglise. Après tout, Mademoiselle, nous ne voulons l'un et l'autre que la gloire et la volonté de Dieu, c'est lui qu'il faut consulter ; mais il ne faut pas attendre une assurance pleine et entière qu'il n'accorde que rarement. Il s'explique par les événements, par les circonstances et les bons mouvements qu'il imprime dans le cœur ; nous devons nous en contenter et nous jeter aveuglément entre ses bras ; cette confiance lui plaît et attire sur nous bien des grâces.
Je me recommande et nos petites Sociétés à vos saintes prières.
Si vous désirez quelques autres éclaircissements, je me ferai un devoir de vous les donner.
Je suis avec respect, Mademoiselle, en Jésus et en Marie, votre très obéissant serviteur.
A une Dame.
Je vous envoie, Madame, avec la plus grande confiance, le plan de la petite Société des Filles du Cœur de Marie, connaissant toute votre discrétion et sachant bien que vous n'en ferez usage que pour la gloire du Seigneur et pour le bien de la Société. La bonté avec laquelle vous voulez bien vous charger, à notre prière, du soin de former aux vertus religieuses les sujets que Dieu daignerait appeler dans vos cantons à cette Société, exige de moi cette entière confiance. Elle m'oblige aussi à vous donner sur la Société naissante quelques éclaircissements qui pourraient n'être pas assez développés dans le petit livre que je vous envoie, et qui vous mettront à portée de répondre aux questions qu'on pourra vous faire.
Voici, ce me semble, quels peuvent en être les principaux objets :
Ce qui a donné naissance à cette Société, et si elle est suffisamment approuvée ; si ce que sa forme a de nouveau et de singulier n'aurait rien de suspect ; si elle ne serait point préjudiciable aux anciens Ordres religieux ; la manière d'y pratiquer les Vœux, surtout ceux de Pauvreté et d'Obéissance ; enfin les moyens que fournirait la Société pour s'y avancer dans la perfection religieuse. Je ne m'étendrai pas beaucoup sur ces différents points, mais j'espère que le peu que je dirai sur chacun d'eux suffira pour que vous puissiez donner à ces questions, des réponses capables de satisfaire tout esprit droit et judicieux.
1 . Vous connaissez assez celui qui a tracé le plan de cette Société pour croire qu'il ne l'aura pas fait entièrement de lui-même, ou du moins qu'en le faisant il n'a pas cru agir par son propre esprit. Il n'était pas assez présomptueux, et connaissait trop sa faiblesse et son incapacité pour entreprendre rien de semblable. Quelques vues qu'il a cru venir de Dieu, une douce persuasion que le Seigneur demandait cela de lui ; la crainte de résister à son inspiration, la ferme résolution de ne rien faire qu'avec l'approbation de ses Supérieurs ecclésiastiques et le conseil de personnes pieuses et éclairées, sont ce qui l'a porté d'abord à agir. Des réflexions sont venues ensuite à l'appui de ces motifs. Il lui a paru qu'une Société telle que celle dont il avait conçu l'idée pouvait servir beaucoup à la gloire de Dieu et au bien de l'Église; qu'elle était même comme nécessaire dans les circonstances où nous sommes pour aider un grand nombre d'âmes à pratiquer les Conseils Évangéliques, pour étendre la perfection religieuse à toutes les classes de la Société qui n'ont rien d'incompatible avec elle ; pour y faire refleurir parmi les personnes du sexe quelque image de l'Église naissante et, par ce moyen, pour faire servir au bien de la Religion ce que la rage de ses ennemis a fait contre elle.
2. Quelque pures que fussent ses intentions, quelque solides que fussent les raisons dont elles étaient appuyées, il a voulu, pour agir, y être autorisé par les Supérieurs ecclésiastiques. Le tout a été soumis premièrement à l'Évêque diocésain qui était sur les lieux, et qui a témoigné par écrit qu'il regardait le projet présenté comme très utile aux fidèles. On a suivi la même marche dans le diocèse de Paris. Plusieurs de MM. les Grands Vicaires ont jugé le projet digne de leur approbation, et M. l'Arch. à qui ils l'ont fait passer, leur en a écrit d'une manière qui marquait sa satisfaction. Dans un autre grand diocèse, celui qui le gouverne, ayant eu connaissance de cette œuvre, vient encore tout récemment de l'approuver. A ces autorités nous pourrions joindre le sentiment favorable de grand nombre d'ecclésiastiques pieux et éclairés. On sent bien que ces approbations ne sont ni solennelles, ni authentiques, et qu'elles ne suffisent pas pour autoriser à ériger un Corps religieux. C'est un droit que le Souv.
Pontife s'est réservé. Aussi ne le prétend-on pas. Tout ce qu'on fait n'est que provisoire et sous condition. On fait tout dépendre essentiellement de l'approbation plus solennelle qu'on espère obtenir des premiers Pasteurs et du Souverain Pontife. Et les approbations que nous avons obtenues suffisent pour rendre licites toutes les démarches que nous faisons dans cette vue, et nous ne croyons pas que cela diminue en rien le mérite de celles qui se réunissent pour procurer la gloire de Dieu. L'incertitude même où elles sont, si leur Société sera approuvée comme Religieuse (i), ne sert qu'à rendre leur sacrifice plus grand et plus agréable au Seigneur Leur bonne volonté ne peut manquer de leur attirer, de la part de notre Divin Maître, les plus grandes grâces. Elles sont dans le cas où ont été celles qui ont jeté le premier fondement des Ordres religieux, avant l'approbation du Saint-Siège. C'est sur elles que pose tout l'édifice spirituel, et elles auront devant Dieu le mérite de tout le bien qu'il peut un jour produire.