‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 92 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

J'ai été bien enchanté, mon cher et respectable Confrère, de vos nouvelles et de celles du vénérable M. Guillaume, notre très cher Confrère, par la lettre que vous avez écrite en date du présent mois d'avril, à notre digne et très respectable Confrère M. Bourgeois. Je me réjouis dans le Seigneur de ce que vous travaillez l'un et l'autre, avec courage et avec fruit, à sa vigne ; et que vous ne négligez rien de ce que vous croyez pouvoir faire pour le soutien de la bonne œuvre, à la gloire du Cœur adorable de Jésus et du très aimable Cœur de Marie. Que lui-même soit votre récompense, et dans cette vie et dans l'autre.

Maintenant je vais répondre à ce que vous désirez savoir. Vous pensez bien que nous avons voulu profiter de la présence du Père commun. Notre voix et nos désirs sont parvenus jusqu'à lui, et ce n'a pas été en vain. Nous ne lui avons pas demandé qu'il accomplisse la promesse qu'il nous avait faite en 1801 de nous donner une approbation publique ; cette demande eût été tout à fait indiscrète et hors de temps ; mais nous la lui avons rappelée, ainsi que tout ce qu'il nous a dit et prescrit le 19 janvier de cette année-là. Nous avons ensuite mis sous ses yeux toutes les épreuves par lesquelles la divine Providence nous a fait passer depuis cette époque et l'état dans lequel se trouvent à présent les deux familles, quant à leur nombre, leurs dispositions générales et les grâces que Dieu daignait répandre sur elles et, vis-à-vis de nos Évêques et du Gouvernement, nous sommes entrés là-dessus dans un assez grand détail ; nous l'avons fait avec une scrupuleuse exactitude. En finissant, nous lui avons fait une protestation de notre parfaite soumission, qu'il était le maître de décider de notre sort, qu'il n'avait qu'à ordonner ce qui lui plaisait touchant l'une et l'autre famille ; que nous ne voulions que connaître la volonté de notre divin Maître par son plus auguste organe pour nous y conformer, et que nous regarderions ses volontés comme celles de Jésus- Christ.

Un très digne Évêque, qu'il a connu à Rome et qu'il honore de son estime, était notre interprète. Le Saint-Père a parfaitement accueilli notre écrit ; il n'avait rien oublié de ce qu'il avait fait pour nous, et il a parlé de l'œuvre d'une manière très avantageuse et bien propre à nous encourager et à nous convaincre de plus en plus qu'il l'approuvait et qu'il la regardait comme l'œuvre de Dieu. C'est tout ce que nous pouvions désirer pour nous assurer que nous sommes dans l'ordre de Dieu et bien vus du Chef de l'Église. Il ne nous a rien donné, il est vrai, par écrit, parce qu'il ne le pouvait pas dans les circonstances sans se compromettre ; mais II a tout fait pour nous

marquer sa bienveillance. Il a singulièrement bien accueilli celle qu'il savait être à la tête de la Société du Cœur de Marie et il lui a fait tenir une précieuse relique. Il a donné des marques distinguées de bienveillance à celui de nos députés à Rome qui nous est toujours demeuré fidèle, lorsqu'il s'est fait connaître à lui. Il s'est aussi, de lui-même et sans en avoir été sollicité, intéressé auprès du Chef suprême pour la délivrance du prisonnier et, si une intercession si puissante a été sans effet, on peut croire que Dieu veut qu'on ne la doive qu'à lui, car les prières ferventes de tant d'âmes pieuses qui demandent continuellement cette délivrance ne peuvent pas être inutiles ; mais il faut attendre patiemment les temps du Seigneur.

Ce que je viens de dire suffit, je crois, pour vous persuader que la bonne volonté du Vicaire de Jésus-Christ (i) lui-même n'est point changée par rapport à nous, et que son approbation subsiste toujours dans la même forme. Je voudrais bien aussi pouvoir vous dire que nous avons celle de notre Gouvernement, mais tout ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'a rien fait qui soit directement contre nos Sociétés. Vous savez le décret impérial, émané il y aura bientôt un an ; qu'on lise avec attention, on verra qu'il ne nous regarde pas précisément. i° Parce que nos Sociétés n'ont rien de semblable à celles dont il est fait mention dans le décret, ne formant point un corps apparent et n'ayant rien à l'extérieur qui les mette spécialement sous la dépendance des autorités civiles ; les membres vivant séparés les uns des autres et confondus dans la classe des citoyens. 2° Parce qu'on n'y fait que des vœux annuels. 30 Parce qu'elles ne sont pas encore pleinement formées et organisées, n'ayant que des idées, des plans, des spécimens et qu'elles n'ont pas un corps de règles qu'on ait pu soumettre au Gouvernement pour avoir son approbation ; de sorte qu'on ne peut les regarder que comme un essai de sociétés qui tendent à se former mais qui ne le sont pas encore. 40 Parce qu'ayant été formellement dénoncées, il semble que si l'intention du Gouvernement eût été de nous supprimer, il eût dû nous le spécifier formellement comme il l'a fait à l'égard d'autres Sociétés qu'il a supprimées. Dieu ne l'a pas permis ; et peut-être le Gouvernement lui-même a-t-il eu égard à diverses représentations que plusieurs personnes lui ont faites à ce sujet.

Dans cet état de choses, nous devons agir avec circonspection ; mais nous ne pourrions pas cesser d'agir sans coopérer à notre propre destruction et aller par là contre les vues du Seigneur qui nous sont suffisamment connues et montrer en lui trop peu de confiance. Nous pouvons regarder notre position comme une épreuve à laquelle il met notre constance et notre fidélité. J'aime à me persuader et j'espère que, plus cette épreuve sera longue et difficile, plus le Seigneur fera

(r) Et par conséquent celle de Jésus-Christ lui-même, etc.

éclater sa protection sur nous ; <■ tempore opportuno ». Que ce sort l'objet de notre prière et de notre confiance. Nous pouvons donc continuer l'œuvre, mais sobrement et avec beaucoup de modestie. Dans la plupart des diocèses où nous sommes par l'aveu des Évêques, les Ordinaires qui en sont instruits nous laissent agir de cette manière, et je crois que c'est plus selon leur intention que nous nous comportions ainsi que si nous leur demandions, dans les divers cas, une permission explicite par laquelle ils pourraient craindre de se compromettre, vu la multitude des mal-pensant et des mal-voulant.

Je crois que vous ferez bien de vous conformer à ces règles qui me paraissent selon l'esprit de Dieu et conformes à la prudence chrétienne et religieuse. Je ne veux cependant rien vous prescrire de positif. Je laisse au zèle et à la prudence de chaque Supérieur, la liberté de faire ce qui lui paraîtra le plus convenable pour le bien général et particulier des âmes, suivant l'exigence des lieux et des circonstances, après avoir consulté le Seigneur.

Ne vivons, ne respirons que pour la gloire de Dieu et celle de Jésus-Christ Notre-Seigneur ; faisons tous nos efforts pour faire aimer, louer et bénir son divin Cœur et celui de sa sainte Mère. Oremus pro invicem (i) et soyons tous ensemble, en union dans ces Cœurs sacrés : Cor unum et anima une.

Ce 14 novembre 1806.

A. M. de Lange.

Mon Révérend Père,

On vient de me communiquer votre lettre, qui m'apprend l'embarras où vous êtes au sujet d'une démarche que votre zèle vous a engagé à faire vis-à-vis de M. l'Évêque de St-Brieuc, pour le bien de l'œuvre à laquelle vous vous intéressez. Je partage votre embarras et la peine qu'il vous cause et j'espère que, comme vous n'avez eu que la gloire de Dieu en vue et le bien de l'Église, cette peine ne sera pas sans mérites. Mais, pour que nous puissions vous donner quelque conseil et diriger votre conduite, il eût été nécessaire de nous envoyer une copie de la lettre de M. votre Évêque et la relation de l'entretien que vous avez eu avec lui ; faute de cela, je ne puis rien vous dire de positif. Je vais cependant essayer de vous dire quelque chose qui puisse vous guider, d'après l'idée que je me forme des difficultés qu'il a pu vous faire.

Sa Grandeur désire savoir : i° Ce que nous sommes. 2° Si nous avons quelque autorisation. 3°Ce que nous nous proposons. 40 Ce que nous désirons de Sa Grandeur.

(1) Prions les uns pour les autres.

i° Ce que nous sommes. Nous ne sommes point et nous ne pouvons nous regarder nous-mêmes comme une Société religieuse, n'ayant point encore été approuvés légalement comme tels (i) : cette remarque de Sa Grandeur est juste et nous en convenons volontiers ; nous sommes dans le cas de toutes les Sociétés qui, depuis, ont rendu les plus grands services à l'Église, avant qu'elles eussent été légalement approuvées par les autorités, soit ecclésiastiques, soit civiles. Si, par cette raison, on avait été détourné de s'y joindre, elles n'auraient jamais été approuvées, parce que l'approbation de l'Église tombe sur des Corps déjà réunis, et non pas sur des plans, quelque bien dirigés qu'ils soient. Nous sommes des personnes, soit ecclésiastiques, soit séculières, qui, pour nous prémunir nous-mêmes contre la séduction presque générale, et en préserver nos frères en J. C, autant qu'il nous est possible, désirons, en restant dans le siècle sous la juridiction immédiate des Evêques et l'autorité du Gouvernement civil, remplir tous les devoirs de l'état dans lequel la divine Providence nous a respectivement placés, en joignant à la perfection propre de chaque état la pratique des conseils évangéliques dont cet état est susceptible. C'est un moyen de perfection ouvert à tous les états de la société civile qui ne sont pas incompatibles avec cette pratique. Par là, si beaucoup de personnes se réunissaient dans cette vue, tous les emplois se trouveraient remplis par de fervents chrétiens, par des citoyens fidèles, etc.

2° Avons-nous quelque autorisation ? — Quand nous ne pourrions encore en produire aucune, il suffirait, je crois, pour nous autoriser, de vérifier si l'exposé que je viens de faire est conforme à la vérité. On le peut : i° par l'examen de nos plans et de nos écrits ; 2° parce que notre Institut a été bien des fois solennellement approuvé par l'Église ; c'est celui de la Société de Jésus avec ce changement, qui ne doit pas déplaire à MM. nos Évêques, que nous sommes immédiatement sous leur obéissance pour être employés à ce qu'ils nous jugeront propres. Il y a une explication des règles de St Ignace adaptée à notre forme de vie.

Je réponds en second lieu. Que nous sommes suffisamment autorisés par les autorités ecclésiastiques pour être assurés que nous faisons l'œuvre de Dieu et que nous ne courons pas en vain. Je n'ai rien entrepris sans avoir tout soumis à mon Évêque diocésain et avoir eu son approbation. Il est vivant et peut l'attester. A Paris, j'ai eu pareillement celle de M. de Juigné, alors Archevêque de la capitale, par le canal de M. de Floirac. Dans tous les autres Diocèses dont les Évêques étaient absents, nous avions celles des GG. Vicaires. En 1799, nous députâmes vers tous les Évêques français rassemblés à Londres, et après un sérieux examen, ils nous approuvèrent. Je

(1) Cette phrase est l'exposé de l'objection présentée d'abord par M. l'Évêque de St Brieuc.

crois que M. l'Abbé de Grandclos, qui était alors à Londres, en a eu connaissance. Son Éminence M. de Boisgelin me l'a rappelé lui-même quand j'ai travaillé dans son Diocèse de Tours en 1803. Il nous avait approuvés pour son Diocèse, ainsi que M. Bailli pour celui de Poitiers. Deus scit quia non mentior. Vous avez eu la relation de Rome, avec la lettre de M. l'ancien Évêque de St Mâlo, qui peut attester la vérité de ce que nous y disons. Les deux ecclésiastiques, qui l'ont certifié avec serment entre ses mains, vivent encore. J'ai la signature de M. de St-Malo. J'ai dit que, dans son voyage, Sa Sainteté avait ratifié verbalement l'approbation qu'elle nous avait donnée dans une audience particulière, le 19 janvier 1801, à Rome. Nous en avons pour garant un pieux et zélé Évêque, que je nommerais volontiers à Sa Grandeur, mais dont, par prudence, je ne confie pas le nom au papier. Cet Évêque, que Sa Sainteté honorait de sa bienveillance, a remis lui-même entre les mains du Saint-Père deux lettres dans lesquelles je lui exposais notre situation.

Je dis en 30 lieu : que si ce ne sont pas là des preuves légales, si nous n'avons pas d'approbation par écrit, cependant nous en avons assez pour savoir que notre œuvre est celle de Dieu, et pour agir en sûreté de conscience ; nous en avons assez pour que Nos Seigneurs les Évêques veuillent bien, non pas nous donner une existence légale comme Société, nous ne la sollicitons pas, mais pour qu'ils nous permettent de faire en particulier tout le bien que nous pourrons dans leurs Diocèses. S'ils ont connu quelques-uns des nôtres, ils verront que ceux qui ne désirent rien pour eux-mêmes et qui ne veulent que la gloire de Dieu n'ont pas dessein de leur en imposer. Votre digne Prélat a connu M. Basset, il a entendu parler de M. Cormeaux, tous deux recteurs de Plaintel ; ils ont vécu en saints, le second est mort martyr après avoir sanctifié plusieurs prisons. Sa Grandeur peut juger par eux des autres. Elle peut aussi voir par les circonstances que le Saint-Père a fait pour nous tout ce qu'il pouvait faire ; il ne pouvait rien nous donner par écrit sans se compromettre lui-même et son Siège. Je dis à proportion la même chose des autres Évêques.

30 Ce que nous nous proposons. Je l'ai déjà dit : c'est la plus grande gloire de Dieu, le bien de l'Église, notre perfection propre, la perfection et le salut du prochain. C'est d'embrasser tous les moyens qui peuvent conduire à cette fin, de pourvoir aux besoins spirituels et corporels des fidèles, sous l'obéissance de nos Prélats ; c'est l'éducation de la jeunesse, que nous élèverions gratuitement et à nos frais autant qu'il serait possible ; c'est catéchiser, vicarier, gouverner des paroisses, prêcher, faire des Missions, avoir des Séminaires, enseigner la Théologie, ne rien refuser de ce que nos Évêques exigeront de nous, etc. ; ne nous épargner en rien quand il s'agit de soulager les pauvres et les misérables.

Avant toutes choses, pour être propres à tout bien et attirer la bénédiction du Ciel sur nous, nous nous attacherons inviolablement à la pratique des Conseils évangéliques, la Pauvreté, la Chasteté, l'Obéissance. Mais une Pauvreté qui ne soit point à charge aux autres et même puisse les soulager, ce qui se ferait, chacun pouvant conserver ses biens, mais n'en pouvant appliquer à son usage que le nécessaire et consacrant tout le reste aux bonnes œuvres. Une Chasteté soutenue de la mortification des sens et de la fuite des plaisirs. Une obéissance parfaite, d'action, de volonté, de jugement, selon la doctrine de la Sainte Église. Pour cela, il faut des Supérieurs religieux qui veilleraient à la discipline religieuse et, sous la direction de l'Évêque, régleraient toutes choses... Voilà brièvement ce que nous nous proposons.

4° Ce que nous désirons de Sa Grandeur, et ce que nous lui demandons humblement au nom de N. S. Jésus-Christ et de sa Sainte Mère, c'est que, s'il juge que l'œuvre puisse contribuer à la gloire de Dieu et au bien de son Diocèse, il veuille bien nous donner verbalement les permissions nécessaires pour continuer la bonne œuvre, sous la condition que vous lui en rendrez fidèlement compte toutes les fois qu'il le jugera à propos. S'il le fait et que Dieu bénisse cette œuvre, ce digne Prélat serait bien plus maître de son clergé et pourrait faire plus de bien. Il aurait des Ouvriers qui ne songeraient qu'à seconder son zèle.

Voilà, mon cher et respectable Confrère, la substance de ce que vous pouvez représenter à votre digne Prélat. Vous pourriez même le faire en mon nom si vous le jugiez plus convenable. Alors vous lui présenteriez mes très humbles hommages, sous le nom de l'Abbé de Clorivière, autrefois Curé de Paramé, près S. Malo.

Notre respectable Confrère, M. Bourgeois, voudra bien répondre à vos autres questions. Je suis dans les SS. CC. de Jésus et de Marie, tout à vous.

Soyez bien assuré que je vous aurai tout ce temps-ci bien présent à l'esprit devant Dieu, afin qu'il vous console, qu'il vous assiste et qu'il vous éclaire dans cette circonstance importante. Priez aussi pour nous. Portez-vous bien ; je me porte à merveille, grâce à Dieu.

Ce 14 novembre 1806.

— 8ji —

A M. de Lange, chez M. B. Directeur des Droits Réunis des Côtes-du-Nord, à Saint-Brieuc.

5 décembre 1806.

Mon Révérend Père,

Mon premier sentiment., après avoir lu votre lettre et celle de Monseigneur votre Évéque, a été d'adorer la volonté du Seigneur et de me soumettre. Il est certain qu'après ce qu'il vous écrit, vous ne pouvez plus vous regarder comme ayant aucune espèce de droit sur les Filles du Cœur de Marie de Plaintel. Ce soin que je vous avais prié d'en prendre supposait la tolérance de Monseigneur l'Évêque. C'était une chose de confiance entre vous, elles et moi qui n'était pas extérieure, et comme les Filles de Marie, jusqu'à ce que les Sociétés aient eu une approbation publique, sont dans la classe commune des fidèles, il ne fallait pas pour elles d'autre approbation que celle qu'il faut pour les autres fidèles. Jamais je n'ai prétendu donner de juridiction à ceux qui ne l'avaient pas reçue de l'Évêque ; Monseigneur l'Évêque s'est expliqué, nous n'avons qu'à obéir. Ayant conçu de la Société l'idée qu'il marque dans sa lettre, il ne pouvait pas s'expliquer autrement. Je crois vous en avoir dit assez dans ma dernière lettre, et je crois pouvoir y ajouter beaucoup d'autres choses, pour faire voir que les Sociétés ne sont pas ce qu'il croit ; que je n'ai pas été assez présomptueux pour m'ingérer de moi-même dans la place de supérieur ; que la Société a autant de supérieurs qu'il y a d'Évêques qui veulent bien lui permettre d'exister dans leurs diocèses, etc., etc. ; mais il serait assez inutile d'insister là-dessus ; obéissons avec respect et ne cherchons point à faire un bien que Dieu ne demande point de nous, et qui dès lors ne serait plus pour nous un bien. C'est l'œuvre du Seigneur ; il saura, s'il Lui plaît, la conduire à sa perfection par des moyens qui sont inconnus aux hommes.

Il se contente de ce que nous avons fait ; sachons aussi nous en contenter ; remercions-le de nous avoir donné la grâce de le faire ; bénissons son saint-nom et disons-Lui de cœur et de bouche : Fiat voluntas tua.

Monseigneur votre Évêque vous ayant fait connaître qu'il ne ferait rien, que le Gouvernement n'ait approuvé formellement nos Sociétés, c'est à nous à saisir les occasions que nous pourrons avoir pour obtenir cette approbation. En attendant, travaillons chacun de nous en particulier à notre perfection, selon les lumières qui nous sont données. C'est tout ce qu'il faut aussi recommander aux bonnes âmes qui ont confiance en vous. Gardez pour vous seul ce que je vous dis. Vous n'avez rien à vous reprocher devant Dieu, parce que vous

avez agi suivant vos lumières et que vous avez eu en le faisant les intentions les plus pures... Les circonstances difficiles empêchent qu'on ne m'écrive de St Malo. Je crois que vous n'avez point d'autres choses à faire sinon qu'à témoigner, quand l'occasion s'en présentera, que les intentions de Monseigneur votre Évêque ont été pour vous des ordres que vous vous êtes fait un devoir de remplir. Il s'est contenté de vous prescrire de ne point vous mêler de gouverner les associés du Sacré-Cœur de Jésus dans la paroisse de Plaintel. Cela ferait croire, d'après ce que vous me dites que, malgré les sages précautions que vous avez prises, les soins que vous avez eus ont fait ombrage ; ne vous arrêtez pas à y réfléchir, c'est Dieu seul qu'il faut considérer, et tout prendre de sa main. Les hommes sont à plaindre quand, sous de faux prétextes, ils s'opposent aux œuvres de Dieu. Je suis bien mortifié de toutes les peines que cette affaire vous a données ; mais la croix est le partage et la récompense de ceux qui s'efforcent de faire quelque chose pour Dieu...

Je suis bien sensible à l'état de mademoiselle Garnier ; depuis la mort de son saint ami, Dieu l'a éprouvée par de grandes afflictions ; elles ne seront pas sans une grande récompense. Quand vous aurez occasion, rappelez-moi à son souvenir et dites-lui combien je m'intéresse à elle.

Quelques-uns des nôtres de Rouen ont eu beaucoup à souffrir après une petite mission faite avec beaucoup de fruit à Bolbec et au Hâvre ; vous voyez que partout la petite Société est sur la croix. Ne nous affligeons pas et laissons les hommes en penser ce qu'ils voudront ; pour nous, faisons grand cas et profitons de la petite parcelle de la croix que Dieu nous enverra dans sa grande miséricorde.

P. S. — Je n'ai pu convenir de prix avec l'imprimeur ; mon ouvrage (i) ne s'imprime pas, du moins sitôt ; c'est pourquoi ne vous mettez pas en peine d'envover l'argent pour la souscription.

A M. de Lange, prêtre, chez M. F., rue St Gouéno, à St-Brieuc. Département des Côtes-du-Nord.

Ce 28 juin 1807.

Mon cher et respectable Père, Je me hâte de répondre, comme vous le désirez, à votre lettre du 22 de ce mois. Je partage bien sensiblement les peines de toute espèce que vous éprouvez depuis assez longtemps ; elles ne sont pas légères, humainement parlant, mais un homme de foi comme vous, un fervent

(1) Épîtres de St Pierre.

religieux accoutumé à conformer en tout ses sentiments à ceux du Cœur adorable de Jésus doit les regarder comme une faveur précieuse et les recevoir comme telle de la main de la divine Providence, comme notre divin Maître a reçu lui-même de la main de son Père le calice de sa Passion, calice dont tout ce qu'on peut souffrir ici-bas sera toujours infiniment loin d'égaler l'amertume et la rigueur. Je me rappelle que lorsque nos rapports étaient plus fréquents, il y a quelques années, le Seigneur vous faisait alors pressentir bien des croix que vous auriez un jour à supporter, et que vous soupiriez après elles et reconnaissiez qu'il ne pouvait y avoir sur la terre de sort plus désirable ni plus sublime que celui qui donne à l'âme plus de traits de ressemblance avec Jésus crucifié. Le moment des croix est venu et je suis bien persuadé, mon cher et respectable confrère, que vous ne rétracterez point l'acceptation que vous en avez faite ; la main qui vous les présente doit vous les rendre chères et estimables. Vous avez raison de penser que le Seigneur veut vous détacher de tout, afin que vous ne vous attachiez qu'à Lui seul. Ne cherchez point de compensation des sacrifices que vous avez parfois à faire et réjouissez-vous lorsque les hommes ne tiennent aucun compte de ce que vous faites pour eux. Votre récompense dans le ciel en sera plus grande ; Dieu veut que vous n'attendiez de consolation que de Lui.

Ce qui pourrait vous être plus sensible, c'est le refus qu'on a fait des offres que vous faisiez pour être employé dans le saint ministère. Mais combien d'autres, plus en état que vous de servir l'Église, ont essuyé de semblables refus d'une manière bien plus humiliante encore. Après tout, que désirons-nous et que pouvons-nous désirer autre chose que de servir Dieu de la manière la plus conforme à sa volonté ? Le refus que vous avez essuyé ne vous laisse aucun doute sur sa volonté par rapport à vous. La volonté du Seigneur est en tout également adorable, également aimable ; ses voies sont infiniment au-dessus des nôtres ; elles ne sont pas les mêmes sur tous, mais elles sont toujours conformes à sa sagesse, à son équité souveraine ; c'est ce que nous verrons clairement un jour dans l'autre vie, peut-être même dans celle-ci si nous sommes fidèles ; adorons-les donc avec un profond respect ; embrassons-les avec une amoureuse soumission et suivons-les avec la dernière exactitude sans chercher à les pénétrer. Je dis la même chose par rapport à l'état où se trouve notre Société naissante dans votre diocèse, et la peine que cela vous cause. Voyez-y la volonté de Dieu et soumettez-vous entièrement et de tout votre cœur à ce qu'il ordonne, et prenez bien garde de blâmer ceux qui ne font en cela qu'exécuter ses ordres, et surtout vos supérieurs. On a bien raison de vous dire de patienter, que ce qui ne se fait pas dans un temps se fait dans l'autre : ce conseil vient de l'esprit de Dieu. Il ne m'est pas donné de lire dans l'avenir, mais j'ai là-dessus de doux pressentiments et je ne puis me persuader que Dieu veuille laisser

imparfaite la bonne œuvre que Lui seul a pu commencer. On ne vous défend pas d'être devant Dieu ce que vous êtes ; travaillez à vous y perfectionner chaque jour de plus en plus. La peine que vous aurez de ne pouvoir, quant à cela, procurer à d'autres les mêmes avantages sera pour vous une augmentation de mérites ; vos prières et votre bonne volonté pourront aussi ne pas leur être inutiles.

Vous êtes embarrassé, ne sachant que faire et que dire à d'autres personnes qui, dans d'autres paroisses éloignées de St Brieuc, vous consultent sur la Société. Il est certain que vous ne pouvez pas les encourager à poursuivre ; vous avez là-dessus les mains liées. Vous ne devez pas non plus les décourager, parce que ce serait vous opposer au bien et que vous n'avez pas commission de le faire. Monseigneur l'Évêque, comme je vous l'ai dit dans ma dernière lettre, a dû agir comme il l'a fait envers vous et vous refuser ce que vous demandiez : je veux dire une approbation en qualité de Supérieur de la Société, parce que sans cela il se serait compromis lui-même en approuvant formellement une association à laquelle le gouvernement n'a pas encore donné sa sanction ; mais que savez-vous si, réfléchissant sur le bien spirituel et les avantages, même civils, qui peuvent en résulter ; si, mieux éclairé sur la nature de la chose ; si, touché même des représentations de quelques pasteurs qui auraient sa confiance, il ne la tolère pas en d'autres endroits et si des Grands-Vicaires, mieux instruits de ses intentions, n'agissent pas en conséquence ? Je pourrais vous en citer en preuve ce même diocèse de Rouen qui vous est bien connu. Vous savez combien M. le Cardinal Archevêque a paru opposé à nos Sociétés ; eh bien, son premier Grand- Vicaire nous autorise « sous main » et, dans une réponse à une lettre que j'avais cru devoir lui écrire, il a rendu un excellent témoignage à ceux des nôtres qui travaillent dans son diocèse.

Vous avez gardé le silence depuis près de six semaines ; c'était le seul parti que vous pouviez prendre ; ce silence était forcé de votre part et il l'est encore ; il faut en abandonner les suites au Seigneur, vous n'en répondez pas. Cependant, comme il est dur de manquer à des procédés honnêtes, si vous pouvez le faire sans écrire vousmême et sans entrer dans aucune explication, il serait bon de faire connaître aux personnes, en leur faisant mille excuses, qu'il ne vous a pas été possible de répondre à leur demande. Il y aurait encore plus d'inconvénient à aller en personne les trouver. Vous me dites qu'on vous a déjà dissuadé de St-Malo ; vous pouvez croire qu'ils ont leurs raisons ; je les ignore, mais il est évident que ce voyage n'aurait pas de dangers puisque vous êtes dans l'impossibilité d'agir, soit pour, soit contre.

Des raisons plus graves encore doivent m'empêcher d'écrire. Pour ce que vous désirez savoir au sujet du légat, il a été instruit

de tout dans le temps convenable ; c'est même pour lui et à sa demande qu'a été dressé l'Aperçu qui a été présenté à un grand nombre d'Évêques et a été bien accueilli de la plupart, comme il l'avait été du légat lui-même. Mais nous avons une approbation encore plus importante, c'est celle du Souverain Pontife qui, quoique non solennelle, a été formelle à Rome, en 1801, et répétée en France dans le voyage qu'il y a fait.

Je pense toujours à ce que vous me dites, mais il faut attendre les moments du Seigueur ; ils ne se sont pas encore présentés et il n'y a pas d'apparence qu'ils se présentent tandis que ma position restera la même. Patientons, prions, ne négligeons rien pour mériter que Dieu vienne à notre secours, et attendons avec confiance les moments du Seigneur.

Je me recommande instamment à vos prières et à vos Saints Sacrifices. Voilà déjà près de trois ans que je suis privé du bonheur de monter à l'autel ; mais faire la volonté de Dieu en souffrant supplée abondamment à toutes les autres privations.

Je suis, avec le plus tendre et le plus respectueux attachement, en union des Cœurs Sacrés de Jésus et de Marie, mon cher et respectable Père, votre très humble et très obéissant serviteur.

P. J. de Clo.

A Monsieur de Lange, prêtre à St-Brieuc, Côtes-du-Nord.

Paris 19 janvier 1812.

Mon cher et respectable confrère,

Je ne vois rien de plus à souhaiter, soit pour moi soit pour les autres, qu'une bonne volonté, une volonté conforme en tout à la volonté de Dieu.

A la naissance du Sauveur du monde, les anges annonçaient la paix aux hommes de bonne volonté, et cette paix renferme en elle tous les autres biens, tant ceux de cette vie que ceux de la vie future : la possession de Dieu même en sera la récompense. Vous l'avez déjà, ce bien, mais il peut toujours croître en nous comme à l'infini tant que nous sommes sur la terre, et c'est cet accroissement continuel et rapide que je vous désire comme je le désire à moi-même. Il dépend en partie de nous ; ne cessons point de demander les uns pour les autres les grâces qui nous sont pour cela nécessaires.

Ce que vous me dites du retour de votre digne Évêque à votre égard me fait un vrai plaisir ; j'en bénis Celui qui tient tous les cœurs

entre ses mains. C'est une récompense de votre patience ; je ne vous conseille pas cependant de lui rien demander par rapport à nos familles. La prudence le défend dans les circonstances présentes ; et d'ailleurs nous sommes autorisés à faire sans cela tout ce que la bonne œuvre pourrait exiger.

Que chacun de vous travaille de son mieux, comme vous vous efforcez de le faire, à sa propre perfection et à celle des âmes qui lui sont confiées. Je ne vois rien de suspect dans les grâces que vous recevez. L'humilité est la pierre de touche de ces sortes de grâces, et les dons de Dieu ne font qu'affermir en vous cette vertu ; notre plus grand soin doit être de ne nous les approprier en rien et de les recevoir avec un entier dégagement de cœur, prêts à nous en voir dépouiller dès qu'il plaira à Dieu de nous les ôter. J'estime beaucoup l'amour qu'elles vous inspirent pour les croix et l'abjection. C'est là le véritable esprit du chrétien qui désire n'avoir pas d'autres sentiments que ceux de J. C. Vous avez bien raison de faire tout en union avec J. Ch., d'agir en tout par son esprit. Nos œuvres, si petites en elles-mêmes, acquièrent par là un degré de mérite et d'excellence qui les rend dignes de Dieu. Tout chrétien a le droit de le faire. Le Fils de Dieu, en se donnant Lui-même à nous, nous a donné tout ce qui est à Lui : son corps, son esprit, ses mérites, ses vertus, ses droits. Ce n'est point en nous une usurpation de nous les approprier et de nous en servir, de nous en revêtir et de paraître devant Dieu comme tout revêtus de J. C. C'est le vrai moyen de Lui plaire et d'obtenir de Lui ce que nous Lui demandons.

J. Ch., en prenant sur Lui la nature humaine et l'associant à sa Personne divine, a voulu nous faire tellement participer à cette union, lorsque nous nous attachons véritablement à Lui par la foi, l'espérance et la charité, que nous ne fissions plus en Lui qu'un même tout, et que nous demeurions, en Lui et par Lui, l'objet unique des complaisances de son Père. C'est là notre grandeur véritable ; nous ne la connaîtrons parfaitement que dans le ciel, mais tandis que nous sommes sur la terre en qualité de voyageurs, efforçons-nous d'avoir des pensées et des sentiments qui répondent à cette élévation ; ne cherchons pas, ne goûtons pas les choses de la terre, mais seulement celles du ciel où Jésus-Christ, notre véritable Vie, est assis à la droite de son Père. Que notre conversation soit désormais dans ce bienheureux séjour avec Jésus glorifié, avec sa Sainte Mère qui participe à sa gloire, à sa royauté, à sa puissance, plus que tous les autres bienheureux, comme elle a participé sur la terre à ses états abjects et crucifiés, dans la compagnie des Anges et des Saints. Mais ne désirons pas ce bonheur pour nous seuls ; ne le désirons pas avec moins d'ardeur pour nos frères et faisons tout ce qui est en nous pour le leur procurer. C'est la marque que le Sauveur du monde attend de notre amour.

Cultivez en vous le pressentiment que le Seigneur vous a donné du martyre ; menez une vie qui puisse vous conduire à ce bienheureux trépas et vous en mériter la grâce. Nous sommes dans des circonstances propres à fortifier ce pressentiment et qui ne le rendent pas invraisemblable ; cependant, à moins que vous n'en ayez eu une véritable révélation, il ne serait pas prudent de vous y exposer avec une entière assurance.

Les choses sont encore dans le même état. Le St-Père n'a pas cru devoir accepter aucun des arrangements qu'on lui proposait. Les sièges sont toujours vacants. Dieu semble approuver sa conduite, par le don des miracles qu'on raconte de lui et par des faveurs singulières. On empêche ces choses de transpirer, mais la manière dont on se comporte envers lui sert à faire éclater sa sainteté. Faites un sobre usage de cette confidence.

Priez pour moi. Adélaïde se soutient malgré sa petite santé. Elle vous salue bien respectueusement ainsi que mon commensal et nos autres amis qui se recommandent tous avec moi à vos prières.

Je suis, mon cher Confrère, tout à vous dans le Seigneur.

Lettres à M. Étienne Pochard, S. C. J.

Monsieur Etienne Pochard; prêtre du Diocèse de Besançon, était le confesseur de Mademoiselle Adélaïde d'Esternoz qui, mise en relations avec le P. de Clorivièrg.-<xIans un voyage à Paris, était entrée dans la Sté du Cœur de Marie. Après un premier séjour de quelques mois auprès des fondateurs, en IJ9J, retournée à Besançon, elle avait fait part de sa vocation à son confesseur. Celui-ci désira connaître à son tour le P. de Clorivière qui accepta volontiers de le recevoir et qui, l'appréciant beaucoup, lui communiqua le plan de la Sté du Cœur de Jésus et ne tarda pas à l'y admettre.

Un peu plus tard, on retrouve Monsieur Pochard séjournant à Paris, afin de se pénétrer des devoirs et de l'esprit de sa vie religieuse. Il fut le premier membre et l'initiateur d'un groupe florissant de la Sté du S. C. de Jésus dans l'Est.

Dans la correspondance, le P. de Clorivière et Mademoiselle de Cicé le désignent sous le nom d'Etienne ou d'Ignace, sans doute parce qu'il avait adopté le second nom en religion. Adélaïde est Mlle d'Esternoz.

M. Pochard remplissait encore la charge de Provincial quand il mourut, curé de Nozeroy (Doubs), en 1818.

A X... (M. Pochard probablement).

Monsieur et cher Confrère, Laudetur Jesus-Christus.

Mon regret a été réciproque de vous voir partir sans avoir pu vous parler encore une fois. Le Seigneur en a disposé autrement. J'espère que notre communication par lettres pourra y suppléer. Celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m'a fait un sensible plaisir en m'apprenant que, par votre Consécration, vous appartenez d'une manière plus spéciale au Seigneur et à sa très Sainte Mère. N'oubliez pas que, par cet acte, vous êtes entré dans le noviciat de la vie et de la perfection religieuses ; que cette vie, que cette perfection demandent que vous vous dépouilliez de plus en plus du vieil homme et vous revêtiez entièrement du nouveau ; que vous renonciez non seulement à toute inclination mauvaise et dangereuse, mais encore à toute inclination basse, terrestre, naturelle, quand même elle n'aurait rien en soi d'illicite, afin de ne plus vivre que d'une vie surnaturelle et chré- tienne ; en conséquence il faut que votre vie soit, comme vous l'avez vu dans nos Règles, un exercice continuel de prière et de mortification, de recueillement et de renoncement à vous-même. Efforcez-vous pour cela de joindre aux vertus chrétiennes et sacerdotales les vertus religieuses, par la pratique constante des Conseils évangéliques, la Pauvreté, la Chasteté la plus angélique, l'Obéissance la plus parfaite. C'est cet accord que "nous devons nous proposer comme la fin de la petite Société du Cœur de Jésus, c'est par là que nous retracerons quelque image de l'Église naissante, et que nous suivrons notre divin Maître le plus près qu'il nous sera possible.

L'assiduité à l'oraison, la lecture fréquente de livres de piété, sont les moyens dont il faut nous servir pour nous affermir dans ces résolutions et nous encourager à les mettre en pratique. Faites-vous en vous-même, au fond de votre cœur, une solitude où vous vous retiriez aussitôt que vous pouvez vous dégager des occupations extérieures, et où, banissant loin de vous toute pensée, tout désir frivole, vous ne pensiez qu'à Dieu et aux choses de l'éternité ; là, paisiblement prosterné, comme la Madeleine aux pieds du Seigneur, écoutez en silence les paroles de salut qui sortent de sa bouche ; ou, dans un humble sentiment de votre faiblesse et de votre néant, demandez-Lui avec confiance les grâces dont vous avez besoin pour Le servir plus parfaitement, et abandonnez-vous sans réserve à son bon plaisir. Les livres de piété que je vous conseille sont ceux qui traitent d'une perfection plus relevée que celle qu'on attend du commun des fidèles. Il n'y a point de doute que le Nouveau Testament ne doive avoir la préférence sur tous les autres livres, mais il ne faut pas le lire d'une manière superficielle comme on le fait d'ordinaire, mais avec beaucoup de respect, de réflexion et de désir de pratiquer ce qu'on y lit. Je dis, avec proportion, la même chose du livre de l'Imitation.

Je vous recommande ensuite « La pratique de la perfection » par Rodriguez, l'Institution Spirituelle de Blosius, les œuvres des P.P. Surin, Lallemant, Rigoleuc, les Maximes Spirituelles du P. Huby, etc.. Chaque jour relisez quelqu'une des Règles du Summarium et quelque chose du Spécimen jusqu'à ce que la pratique vous en soit devenue familière. Ce sont là comme des miroirs dans lesquels nous devons avoir soin de nous regarder souvent, afin que tout en nous réponde à l'état saint que nous avons embrassé.

Le zèle que vous avez pour la propagation des deux Sociétés est certainement très louable et très agréable à Dieu, mais il faut y procéder avec circonspection. Il ne faut pas y admettre indifféremment tous ceux qui témoigneraient quelque désir de s'y engager. Il ne suffit pas d'approuver spéculativement cette manière de vie, il faut être dans la ferme détermination de la suivre quoiqu'il en puisse coûter, et être disposés à faire pour cela tous les sacrifices qu'on pourrait exiger de nous. Cette disposition est clairement exprimée dans la formule de la Consécration, et vous la trouverez dans le commencement soit du « Spécimen », soit du « Plan Abrégé », dans les marques que nous y donnons de la vocation. C'est ce qu'il faut bien faire remarquer à tous ceux ou celles qui marqueraient quelque bonne volonté de s'unir à nous ; non pas qu'il faille rebuter ceux ou celles en qui nous ne trouverions pas ces dispositions, mais il faut leur en montrer la nécessité, les y préparer peu à peu, et ne les admettre même à la Consécration que lorsqu'on les en croit bien sincèrement pénétrés.

Je crois vous avoir dit que les Religieuses qui sont sous l'Obéissance des Supérieures de leur Ordre ne peuvent être admises, ou même agrégées à la Société des Filles du Cœur de Marie, tandis que le lien qui les attache à leur première Obéissance subsiste, par cette raison évidente qu'on ne peut pas être à la fois sous deux Obéissances religieuses. Toutes les religieuses doivent avoir de l'estime pour les religieuses d'un autre Ordre, mais comme chaque Ordre a ses pratiques et ses Règles différentes, il serait difficile de les réunir sous une Règle commune, à moins que le St-Siège ne donnât làdessus des dispenses particulières.

Vous me ferez grand plaisir de me marquer les effets qu'auront eu les démarches que vous avez déjà faites, et qui sont ceux et celles que vous croiriez pouvoir être admis. Je vous en dirai mon sentiment et, lorsqu'il en sera besoin, je vous enverrai là-dessus les instructions nécessaires. Je ne sais quelle est cette Dame St-Hyppolyte dont vous me parlez, qui aurait la bonté de transcrire ce que j'aurais à vous envoyer.

Le point essentiel est que vous vous remplissiez tellement de l'esprit de la perfection évangélique que .vous puissiez le communiquer à beaucoup d'autres.

Je n'ai reçu que depuis peu de temps, par Mlle d'Esternoz, la lettre que vous m'avez écrite, mon très cher et très honoré Confrère, quoiqu'elle soit datée du 28 octobre. Je suppose que quelque délai dans le voyage de celle qui en était chargée a été la cause de ce retardement. C'est avec une grande satisfaction que j'ai appris de vos nouvelles et ce que vous marquez de vos dispositions. Si vous remerciez le Seigneur d'avoir été admis dans la petite Société de son Cœur, nous le remercions aussi de notre côté de ce qu'il vous a inspiré la pensée de vous y engager à son service et le courage dont vous aviez besoin pour la mettre en exécution. Ne perdez point de vue ce saint engagement, et proposez-vous de le remplir de la manière la plus parfaite, selon la mesure de la grâce qui vous est donnée. Si nous étions bien fidèles à la grâce, aux bons mouvements de l'Esprit Saint, à ses inspirations, cette fidélité nous attirerait sans cesse des grâces plus grandes et plus abondantes ; chaque jour nous serions plus morts à nous-mêmes, Jésus-Christ vivrait davantage en nous, et lorsque le temps des miséricordes du Seigneur sur ce malheureux peuple serait venu, nous serions disposés comme II le veut pour devenir en ses mains de dignes instruments de salut pour un grand nombre d'âmes. C'est de cette fidélité que dépend notre perfection, et de notre perfection dépend peut-être le salut et la perfection d'une multitude d'autres personnes dont le sort éternel est attaché au nôtre. Quel motif pour nous de ne rien négliger, de ne point mettre de bornes à nos désirs, de faire en chaque chose ce qu'il y a de plus parfait et de plus conforme au bon plaisir divin ! Vous avez déjà fait bien des choses, vous avez beaucoup souffert pour J. Ch., et la vie que vous menez depuis longtemps n'a rien d'agréable aux inclinations de la nature ; comptez tout cela pour rien ; ne jetez pas même la vue derrière vous pour regarder ce que vous avez fait, regardez toujours devant vous la vaste carrière que vous avez à parcourir, et ne différez pas un instant à vous y élancer de nouveau, avec tout le courage dont vous êtes capable, comme si vous ne faisiez que commencer à marcher à la suite de notre divin Maître, disant avec l'Apôtre ce qu'il nous dit de lui-même, afin que nous puissions le dire aussi nous-mêmes : <• Ouae rétro sunt obliviscens, ad ea vero qua priora sunt extendens me ipsum, ad destinatum prosequor ad bravium superna vocationis Dei, in Christo Jesu. »

Afin que vous ne perdiez point de vue cette pensée, et pour vous animer de plus en plus à faire ce que nous prescrit l'Apôtre, je vais ici vous transcrire l'idée qu'on doit se former d'un fidèle ministre de J. Ch., d'après les paroles du même Apôtre, telle qu'on la voyait à la fin du Sommaire des Règles de la Compagnie de Jésus, et que nous devons l'avoir nous-mêmes continuellement sous les yeux. La voici :

« Hommes mundo crucifixos, et quibus mundus ipse sit crucifixus, vitae nostrae ratio nos esse postulat ; homines, inquam, novos, qui suis se affectibus exuerint ut Christum induerint, sibi mortuos ut justitiae viverent ; qui ut divus Paulus ait, in laboribus, in vigiliis, in jejuniis, in castitate, in scientia, in longanimitate, in suavitate, in Spiritu Sancto, in caritate ncn ficta, in verbo veritatis, se Dei ministros exhibeant ; et per arma justitiae, a dextris et a sinistris, per gloriam et ignobilitatem, per infamiam et bonam famam, per prospéra denique adversa, magnis itineribus ad coelestem patriam et ipsi contendant, et alique etiam quacumque possunt ope studioque compellant, maximam Dei semper intuentes. Haec est sumtna, hic scopus nostrarum Constitutionem. » (i) Idem omnino sentiendum est de parva ista Societate SS.C.J.D.N.

Méditons souvent ces caractères afin de les exprimer en nous, et ensuite dans les autres que Dieu pourrait appeler par notre ministère à la même Société. Le fréquent exercice de l'oraison, le recueillement continuel, la pratique de la mortification et d'une parfaite abnégation nous sont pour cela bien nécessaires. Appliquons-nous y bien constamment et, après avoir fait tout ce qui est en nous, n'attendons rien que de l'infinie miséricorde du Seigneur.

C'est de Dieu que doit venir la vocation à la vie religieuse. Il est sans doute de notre devoir de la faire connaître à ceux que nous croirions être propres à cet état, mais contentons-nous de cela. Si cependant nous apercevons que les cœurs s'ouvrent à ce premier rayon de lumière, instruits par là des desseins de Dieu sur eux, cultivons de notre mieux en eux cette heureuse semence, nous ne ferons en cela que coopérer à l'œuvre de l'Esprit Saint. Je vois avec plaisir que vous en agissez ainsi.

Conduisez-vous avec beaucoup de prudence dans ce temps de persécution et craignez de vous exposer trop témérairement. Dieu n'approuve pas la témérité et ne lui doit point cette protection particulière et comme miraculeuse qu'il se plaît à accorder à ceux qui ne s'exposent que lorsque sa gloire et les besoins urgents du prochain l'exigent d'eux. La persécution se fait moins sentir dans cette ville, mais on y est dans l'attente de je ne sais quel grand événement qui

(i) « Des hommes crucifiés au monde et pour qui le monde est crucifié ; des hommes nouveaux dépouillés de leurs affections propres pour se revêtir de J. Ch. ; morts à eux-mêmes pour vivre de la justice ; des hommes qui, selon la parole de St-Paul, dans les travaux, les veilles et les Jeûnes, par la chasteté, la science, la grandeur d'âme et la douceur, par l'Esprit-Saint, par la charité authentique et la parole de vérité, se montrent ministres de Dieu ; et qui, combattant à droite et à gauche par les armes de la justice, dans la gloire et l'ignominie, dans la bonne ou la mauvaise renommée, concentrent leurs efforts, non seulement pour avancer généreusement dans la voie de la céleste patrie, mais pour y entraîner les autres par toutes sortes de moyens, ayant toujours en vue la plus graude gloire de Dieu. C'est là la somme et la vue d'ensemble de nos Constitutions. »

paraît être désastreux pour un grand nombre. Tout ce que nous avons à craindre, c'est de L'offenser et de nous négliger dans son

saint service se porte bien et vous salue, ainsi que nos D.D.

qui sont bien sensibles à votre souvenir. Soyons tous ensemble, pour la plus grande gloire de Dieu, « Cor Unum et Anima Una » in SS. CC. J. et M.

7 Mars 1798.

Vous auriez de justes reproches à me faire, mon cher Confrère, si je laissais partir Adélaïde sans vous donner des marques de mon souvenir. Quelque éloigné de corps que je sois de vous, je ne le suis nullement d'esprit et de cœur. Les liens qui nous unissent étroitement dans le cœur de notre adorable Maître me rappellent souvent à vous et ne me permettent pas de m'en séparer jamais. Votre situation présente m'en fait maintenant un devoir plus particulier. Les nouvelles que nous recevons de vos cantons nous apprennent que tous les ministres du Seigneur y sont sous le glaive de la persécution, qu'un grand nombre sont dans les prisons, et qu'aucun ne peut exercer le saint ministère sans courir les plus grands risques. Votre zèle doit donc vous exposer souvent. A Dieu ne plaise que je veuille l'enchaîner ; il y a des occasions urgentes qui l'obligent à se hasarder, mais je crois que, hors de ces occasions, il faut, en ce temps-ci, écouter plutôt la prudence que le zèle, et qu'en un tel temps il faut user de grands ménagements ; que l'Esprit de Dieu demande que nous nous conservions pour des temps où nous pourrons nous employer bien plus utilement à son service.

Si cela vous procure un peu de loisir, il ne sera pas perdu pour la gloire de Dieu et votre avancement dans la voie de l'esprit. Donnez plus de temps à l'oraison, à l'étude et surtout à la lecture des Livres Saints. Pénétrez-vous bien des exemples de Jésus-Christ et des maximes de son Saint Évangile. Nous devons, vous le savez, le suivre le plus près qu'il nous est possible, par les sentiers de la pauvreté, de la mortification tant intérieure qu'extérieure et de l'obéissance. Il faut nous rendre nous-mêmes d'abord bien habiles dans cette science qui est toute de pratique, afin de l'apprendre ensuite aux autres et former au Seigneur un peuple parfait, composé d'âmes qui l'adorent en esprit et en vérité et qui, dans ces derniers âges, puissent offrir au monde, ou plutôt au Ciel et aux Anges, le consolant spectacle de l'Église primitive. Celui qui nous en inspire le désir ne manquera pas Lui-même de nous seconder en toutes sortes de manières par sa grâce, afin que nous puissions le voir se réaliser, si de notre côté nous ne nous laissons pas intimider par la grandeur de l'entreprise et que, répondant à ses grâces, nous attendions tout avec confiance de sa grande miséricorde.

Je vous ai déjà bien recommandé de vous nourrir des Règles que renferme le Sommaire ; Adélaïde vous fera part de l'explication que j'en ai faite ci-devant dans nos Conférences. Elle a pris la peine de la transcrire, ce qui m'a fait beaucoup de plaisir. Lisez ce petit écrit avec attention. J'y ai marqué avec soin ce à quoi nous devons surtout nous appliquer dans la S. du C. de J. Elle a pris aussi avec elle la copie d'une analyse de quelques discours sur l'esprit de nos S. S. et sur la manière dont on doit y pratiquer les Vœux.

Adieu, mon cher et res. Con., priez pour moi, et soyons toujours In SS. CC. J. et M. Cor unum et anima una.

Pour Et. Ign.

5 juillet 1798.

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