‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 93 sur 116 · L. J. Xtus · texte numérisé non relu

L. J. Xtus

Je vois avec plaisir, mon cher et respectable Con., que vous persistez toujours dans les mêmes sentiments ; fidèle à la vocation sainte qui nous a réunis dans la Société du C. Ad. de J., vous voulez y puiser les sentiments sublimes dont ce divin C. est pénétré, et ne rien omettre de ce qui peut contribuer à vous rendre chaque jour plus conforme à Lui, afin de devenir un instrument digne de Lui, pour secourir tant d'âmes, maintenant plus en danger que jamais, et former, conjointement avec un grand nombre d'ouvriers évangéliques, un Corps qui puisse, par le secours d'En-Haut, s'opposer aux efforts de l'Enfer et, comme une digue puissante, arrêter le torrent de l'irréligion qui ne connaît plus de bornes et menace de tout entraîner avec lui. Telles doivent être nos vues. Tel est le but de notre Société en général. Pour y parvenir, je ne vois rien de plus avantageux que de bien entrer dans les vues de perfection que renferme et propose le Sommaire et de conformer notre conduite aux règles qu'il prescrit. Il n'en faudrait pas davantage pour nous élever à la plus haute perfection, et je remercie le Seigneur que la lecture de nos réflexions sur le Sommaire ait servi à développer les idées que vous vous en étiez formées et qu'elle vous ait fait mieux connaître l'esprit de notre petite Société. Puisse cela vous y attacher de plus en plus, et vous porter plus fortement encore à tendre à l'acquisition de toutes sortes de vertus, surtout des vertus intérieures. Elles ne frappent pas les yeux des hommes, mais le Cœur de Jésus en a fait tant de cas qu'il a voulu que nous les regardions en quelque sorte comme son caractère distinctif : « Discite a me, quia mitis sum et humilis corde ». Ne soyons rien à nos propres yeux ; mettons-nous à la dernière place et supportons avec une douceur compatissante tous les défauts et toutes les misères du prochain. Sans la douceur et l'humilité de cœur, comment

pourrions-nous entrer dans les sentiments du Cœur de notre divin Maître ? Lorsque vous trouverez des âmes qui désirent sincèrement la perfection évangélique et qui pourraient être propres à notre Société, je ne trouverai point mauvais que vous leur communiquiez mes réflexions, si cela vous paraît un moyen de leur faire aimer et estimer ce genre de vie.

D'après ce que vous me marquez, je ne vois pas qu'il soit à propos de faire une nouvelle con. générale. C'est assez que, suivant la règle IV, vous fassiez une revue chaque année, à commencer depuis la dernière que vous avez faite. On choisit pour cela d'ordinaire le temps de la retraite annuelle. Mais je ne puis que vous exhorter, comme une chose parfaitement conforme à nos règles et que nous regardons comme très importante, de nous rendre compte de votre conscience, puisque cela peut se faire par écrit et que vous avez assez de confiance en nous pour le faire de cette manière. Que ce soit, comme vous le dites, en tierce personne ; et de plus n'y faites point mention de ces fautes qui sont proprement la matière du Sacrement. Ce qu'il y a d'essentiel c'est de nous donner bien à connaître qu'elle a été en général la conduite de Dieu envers vous et votre conduite envers Dieu ; quelles sont les vues de perfection qu'il vous donne, les grïces principales qu'il vous a faites, les bons désirs qu'il vous inspire, et comment vous avez répondu à toutes ces choses ; ce que vous pourriez faire et les obstacles que vous y trouvez, soit en vous, soit hors de vous. Vous trouverez dans le Sommaire que vous avez une instruction sur la reddition du compte de conscience, qu'il n'est pas nécessaire de suivre de point en point, mais dans laquelle bien des choses peuvent vous regarder. J'en ai fait aussi une, dont je crois qu'Adélaïde a une copie ; quoiqu'elle ait été faite pour les F. du C. de M. envers leur Supérieure, elle peut aussi vous servir.

Agissez avec beaucoup de simplicité et une grande droiture de cœur, et Dieu vous aidera dans une chose qui n'est nullement du goût de la nature, mais qui, comme je l'espère de la bénédiction qu'il y donnera, deviendra très utile à votre âme. Je me recommande à vos prières et SS. SS. et suis, mon cher Confrère, en union des SS. CC. de J. et M., tout à vous dans le Seigneur.

P. Joseph.

Au Citoyen Etienne.

5 décembre 1798.

Laudetur J. Christus.

Pardonnez-moi, M.C.C., le délai que j'ai mis à vous répondre. Je voulais le faire à loisir, et jusqu'à ce moment j'ai été tout occupé d'une affaire qui demandait toute mon attention. Maintenant que

cette affaire est achevée, vous êtes le premier avec qui je veux m'entretenir... J'ai lu et relu votre lettre et voici, en deux mots, ce que j'en ai compris. Fidélité plus grande depuis un an. La passion dominante de notre ami Ignace est un penchant pour les plaisirs des sens. C'est la source de ses peines et de ses infidélités. D'un autre côté la conduite de Dieu envers lui a été pleine de miséricorde ; Il a veillé sur lui avec une Providence spéciale. Son attrait, presque dès l'enfance, a été l'abandon, une vive impression de la volonté de Dieu. Ses vertus : grand' désir de la perfection, amour du bien, détachement entier des créatures, obéissance aux Supérieurs, attachement à sa mère. Voilà, si je ne me trompe, le précis de la lettre et l'esquisse de l'âme d'Ignace. Je suivrai ces divers objets et je lui écrirai, sur chacun d'eux, ce que je croirai pouvoir lui convenir, selon que le Seigneur me l'inspirera. J'implore pour cela ses lumières, avec toute la ferveur dont je suis capable.

Je remercie Dieu de la fidélité qu'il vous a donnée. Elle me confirme dans la pensée que vous êtes dans la voie où II vous a appelé. Ne songez qu'à vous rendre de plus en plus parfait. Vous voulez que je vous dise ce qui pourrait manquer à votre compte de conscience Voici un des principaux points marqués dans le compte de conscience, qui se trouve dans le Sommaire que vous devez avoir : il fallait nous marquer si vous avez été tenté dans votre vocation, et de quelles tentations ; comment vous êtes affecté par rapport à la petite Société ; quels sont les points qui pourraient vous faire quelque peine, afin que nous puissions éclairer les difficultés que vous pourriez avoir, et connaître si vous seriez capable de contracter, dans son temps, des engagements plus étroits. Votre fidélité me fait bien présumer de toutes ces choses. Vous ne la bornez pas, sans doute, aux actions principales dont vous me parlez ; il faut qu'elle s'étende aux moindres actions, qu'elle gouverne, s'il se peut, nos pensées, nos désirs, nos paroles, nos regards, et jusqu'aux mouvements du corps. «In omnibus operibus tuis praecellens esto ».

Dans l'oraison, sachez vous abandonner à l'Esprit de Dieu ; quand II paraît s'éloigner de vous et qu'il vous laisse dans la peine, dans la sécheresse, dans l'ennui, supportez paisiblement son absence. Priez plus du cœur que de l'esprit. A mesure qu'on avance la méditation se change en affection, l'affection en repos et en jouissance. La manière de faire varie selon le progrès de l'âme. Ce qui était bon au commencement ne l'est plus dans la suite. On peut en dire à peu près autant de l'examen de conscience. Que l'un et l'autre deviennent habituels.

Ignace parle du penchant aux plaisirs des sens comme de sa passion dominante. Il fallait qu'il s'expliquât. Autre chose est le plaisir des sens, autre chose le plaisir de la chair. Aimer les divertis-

sements, la table, le jeu, les choses curieuses, etc.. voilà le plaisir des sens proprement dit... Quand le plaisir tend au vice contraire à la pureté, c'est le plaisir de la chair. Le premier, d'ordinaire est moins impétueux, moins effrayant, plus facile à réprimer ; cependant il est des âmes pures qui regardent l'assujettissement aux plaisirs des sens, même en choses permises et nécessaires, comme un dur et triste esclavage, et qui sentent de vifs reproches quand elles se sont laissées aller en ce genre à quelque légère satisfaction. J'ai hésité quelque temps si ce n'était pas ce dont vous vous plaigniez. Mais en examinant la chose, je me suis senti porté à croire qu'Ignace a voulu parler du plaisir de la chair ; et c'est ce sur quoi je vais vous dire deux mots. Si je prends à gauche je vous en demande pardon.

Il n'y a rien de si pénible, pour une âme qui veut être à Dieu, que le penchant au plaisir charnel ; c'est peut être, dans la vie spirituelle, la croix la plus difficile à porter. Mais est-ce bien une croix ? Est-ce une tentation que nous recherchons nous-mêmes ? C'est ce qui n'est pas toujours facile à discerner pour l'âme qui est sujette à ce penchant. On le discerne mieux en d'autres qu'en soi-même. Quand on a horreur des moindres péchés, qu'on est dans la détermination habituelle de n'en point commettre ; quand on désire sincèrement être à Dieu, quand on évite avec soin tout ce qui pourrait fomenter le penchant au mal, et que malgré cela on ressent de violentes tentations, que ces tentations ne laissent aucun repos, qu'on en est assailli souvent dans les actions les plus saintes ; alors on a tout sujet de croire que ce penchant est une épreuve, que c'est une croix que le Seigneur nous envoie et qui, dans ses desseins, doit servir à nous sanctifier. Tout ce que l'âme doit faire alors, c'est d'entrer dans ces desseins de Dieu sur elle ; et tandis qu'elle abhorre le mal, embrasser la croix avec amour et confiance en celui qui peut lui donner la force de vaincre. Une grande couronne est réservée à ceux qui supportent cette croix avec courage et fidélité. Il ne faut pas que l'âme s'abatte, et qu'elle se persuade aisément qu'elle a succombé dans le combat à cause des tentations qu'elle a pu éprouver. Il faut, pour être coupable d'un péché grief, qu'elle ait donné à la tentation un plein et libre consentement... J'en jugerais peut-être autrement si la tentation venait des objets extérieurs, et que vous n'eussiez pas assez de soin de les éviter... Mais quand vous auriez le malheur de faire quelque chute, le plus grand mal alors serait de manquer de confiance et de tarder à vous relever... Avant la tentation tenez-vous dans la crainte et l'humilité, que le sentiment de votre faiblesse vous porte à prendre toutes les précautions pour ne point tomber ; ne cessez point d'implorer le secours de la grâce divine. Par ce moyen vous ne tomberez pas ; mais ce malheur est-il arrivé, jetez-vous aussitôt avec confiance dans le sein du Dieu des miséricordes... L'humilité la plus profonde, une sainte crainte, la fuite des occasions,

l'horreur des fautes les plus légères contre la modestie, le recueillement, la mortification des sens, une grande dévotion à la très Sainte Vierge, sont des préservatifs infaillibles contre le péché, mais non pas contre l'aiguillon de la chair. Ayez constamment recours à ces moyens ; mais je suis bien d'avis que vous ne renonciez pas au saint ministère que Dieu vous a confié, et que vous n'ayez pas non plus recours à des austérités et des pénitences extraordinaires qui vous seraient plus nuisibles que profitables.

L'expérience que vous avez faite en tout temps des miséricordes du Seigneur et de sa Providence spéciale sur vous est bien propre à vous encourager à supporter ce que ces tentations ont de plus pénible et de plus humiliant. Ne vous refusez pas aux doux sentiments qu'elle doit faire naître en vous. Ne doutez point que Dieu ne vous aime avec une tendresse toute paternelle. Croyez, à la bonne heure, que cet amour est un pur effet de sa bonté ; attribuez-le tout entier aux mérites de N.-S. Soyez bien persuadé que vous en êtes indigne, et que si Dieu vous avait traité comme vous l'aviez mérité, il y a longtemps qu'il vous aurait retranché du nombre de ses amis ; ce sentiment est conforme à l'humilité et à la vérité ; mais après les marques qu'il vous a données et qu'il vous donne encore chaque jour de son amour, ce serait en vous une véritable ingratitude si vous n'ouvriez pas votre cœur à la plus douce confiance et si vous n'étiez pas vivement persuadé de la grandeur de son amour. Ce témoignage que vous rend votre conscience du désir sincère que vous avez de Le servir, le détachement des créatures, votre amour de la Pauvreté, votre Obéissance, vous rendent aussi une réponse de vie ; ces dispositions ne se trouvent point dans un cœur où ne règne pas le divin Amour. C'est l'Amour qui les fait naître et qui les entretient, et si nous ne sommes pas par elles pleinement assurés que nous sommes dans la grâce, nous le sommes moralement, et nous serions insensés de nous tourmenter comme si nous n'étions pas en cet état. Ne songez donc qu'à dilater votre cœur par une grande confiance. Toute pensée qui détourne de cette confiance ne vient pas de Dieu, elle est marquée au sceau de l'Enfer ; ainsi cette parole qui se présente à votre esprit « Nomen habes » etc., quoique dans son principe elle soit de Dieu, ne viendrait pas de Lui par rapport à vous. Je veux dire que c'est l'esprit de malice qui, pour vous troubler, vous en ferait une fausse application en abusant, à son ordinaire, des paroles de la Sainte Écriture. Que, si elle venait de Dieu, ce ne serait pas par manière de sentence ou d'arrêt, mais comme un avis salutaire, comme un mal qui pourrait vous arriver, afin de vous tenir dans l'humilité et vous obliger à être davantage sur vos gardes. Alors elle entretiendrait la componction dans votre cœur, mêlée d'une sainte crainte, et ne vous jetterait point dans l'abattement...

Je ne vois rien de désordonné dans l'attachement que vous avez

pour votre mère, dès lors que cet attachement se termine à Dieu, et que vous seriez prêt à la quitter si vous connaissiez que telle fût la volonté du Seigneur. Ne perdons point de vue ce qui nous est ordonné dans la Règle VIII du Sommaire ; que c'est à nous qu'il est dit « Qui non odit. etc.. » Qu'il nous faut changer l'amour qu'on a pour ses proches en un amour tout spirituel, pour ne plus les aimer que de cet amour qu'exige une charité bien réglée ; comme il convient à ceux qui, étant morts au monde et à l'amour propre, ne vivent plus que pour J.Ch.N.S. qui leur tient lieu de père, de mère, et de toutes choses.

Efforçons-nous, mon ch. Conf., d'être des hommes vraiment spirituels, de ces vrais adorateurs qui adorent Dieu en esprit et en vérité. « Nam et Pater quales quaerit, qui adorent eum ». N'est-ce pas à nous surtout que s'adressent ces paroles de l'Apôtre : « Spiritu ambulate. In carne non estis, sed in Spiritu. Vita nostra abscondita sit cum Christo in Deo ». Vivre en esprit, supporter son corps comme un fardeau, comme un esclave rebelle qui nous perdrait si nous n'avions pas soin de le soumettre. « Oui a délicate a puero nutrit servum suum sentiet eum contumacem » (Prov. XXIX 21). « Cibaria et virga, et onus asino : panis et disciplina et opus servo (Eccl. 32-25). Voilà ce qu'il faut opposer au plaisir de la chair. Une vie dure, laborieuse et réglée est un moyen bien plus efficace que de grandes austérités qui ne s'accordent pas avec vos travaux. Pour parvenir à cette vie spirituelle, pour former en vous ce que St Pierre appelle « Absconditus komo cordis, qui dives eut in Deum », pour que Dieu, comme St Paul ne cessait de le demander, « det vobis secundum divitias gloriae quae Spiritu corroborari per virtutem ejus in interiorem hominem » (Eph. III, 16), appliquez-vous beaucoup à la mortification intérieure et à celle des sens ; retenez les premiers mouvements de la nature pour recevoir le mouvement de l'Esprit de Dieu ; habituez-vous à le consulter au dedans de vous avant d'agir. Cultivez bien précieusement en vous cette douce et vive impression de la volonté divine ; bannissez de votre cœur tout autre désir que celui d'accomplir en tout, et le plus parfaitement qu'il vous est possible, cette adorable et tout aimable volonté ; que ce soit là votre aliment « Cibus meus est ut faciam voluntatem ejus, qui misit me, Patris ». J'espère de la bonté de Dieu, qui se montre prodigue à tous ceux qui le cherchent de tout leur cœur ; j'espère, dis- je, qu'en marchant par cette voie que vous indique le nom même de la Société du Cœur de Jésus, vous ferez chaque jour de grands progrès dans la vertu et serez bientôt, par la vertu de ce divin Cœur, changé en un homme nouveau ; et que s'il permet encore que vous soyez assailli, comme le grand Apôtre, de l'aiguillon de la chair, vous en triompherez comme lui, et le combat ne servira qu'à rendre votre victoire plus glorieuse, et la couronne qui vous est réservée dans le Ciel plus riche et plus brillante.

Vous avez su, sans doute, par Mlle d'Ester., que nous avons admis à la Soc. de Marie Mme de Goes., Chan.deMigette, maintenant à Dôle. Pour des raisons qu'on a pu vous dire, elle s'est adressée à MM. les Grands Vicaires de Bes. qui l'ont encouragée à entrer dans la Soc. Cette nouvelle m'a fait plaisir. J'ai cru voir par là que ces MM. ne seraient pas éloignés de permettre que les Sociétés s'établissent dans le diocèse. Faites pour cela ce que la prudence pourra vous suggérer. Cela est nécessaire pour que vous puissiez engager quelques Ecclésiastiques fervents à se joindre à vous. Vous pourriez pour cela communiquer le « Spécimen » à ceux de MM. les G.V. en qui vous auriez plus de confiance... Pour vous, mon cher C, je ne désire rien plus ardemment que de vous voir vous unir à nous, dans le Cœur adorable de Jésus, par des liens encore plus intimes et plus sacrés. C'est pourquoi dites-nous quels sont là-dessus vos désirs et vos affections. Je crois qu'on a dû vous communiquer un examen des points principaux sur lesquels on est interrogé avant de faire les Vœux. Vous devriez le méditer avec attention et -nous répondre ensuite sur chacun de ces points ; cela plusieurs fois avant le temps des Vœux, et nous pourrons juger par là, avec la lumière de Dieu, si vous avez les dispositions nécessaires pour être admis à les faire.

Je viens de faire un Mem. ou Supplique raisonnée, pour être présentée à NN. SS. nos Prélats au nom des deux Soc. et les prier de prononcer s'ils les jugent propres à rendre quelques services à l'Église, et même à devenir Ordres religieux ; et, dans ce dernier cas, de vouloir bien interposer leur médiation en leur faveur auprès du Souverain Pontife ; ou du moins les admettre dans leurs Diocèses respectifs, comme Instituts pieux et utiles. L'ouvrage est assez étendu ; il y a deux parties : dans la première, après avoir donné l'idée des deux Sociétés, je montre-qu'elles ont tout ce qui est requis pour devenir des Soc. relig. avec l'approbation du Souverain Pontife. Dans la seconde, que leur existence est possible, quelle devrait être leur utilité et dans quel sens elles sont nécessaires. Je voudrais bien pouvoir vous communiquer cet écrit, vous y verriez de plus en plus l'esprit des deux Sociétés, et combien il est parfait. J'ai quelque espérance de le faire parvenir à sa destination. Priez pour la réussite de cette bonne œuvre, et pour celui qui est, avec le plus sincère et le plus respectueux attachement, mon ch. Confi, tout à vous en N.S.

P. Joseph.

Laud. J. Ch.

10 de l'An 1799. (1).

J'ai lu et relu avec beaucoup d'attention et de satisfaction, mon ch. et respectable Conf., votre lettre du 13 Xbre qui m'a été remise par Adél. peu de temps après son arrivée. Les grandes solennités et bien des occupations plus urgentes m'ont empêché d'y répondre plus tôt, et je vous prie de vouloir bien excuser ce délai forcé.

Ce que vous me marquez de votre vocation, tant au Sacerdoce qu'à la Soc. du C. de J., est très satisfaisant. Dieu seul a été l'objet et le terme de l'une et de l'autre. Que des recherches inquiètes ne vous portent plus sur ces deux points. Convaincu que . vous êtes dans l'état que Dieu vous a destiné de toute éternité et pour lequel Il vous a réservé, avec une profusion digne de son amour et de sa grandeur, toutes les grâces qui vous sont nécessaires pour en obtenir la perfection, travaillez avec courage et une inébranlable constance à acquérir cette perfection. Elle doit réunir en soi la perfection religieuse et la perfection sacerdotale ; le soin de sa propre perfection et tous les moyens qui peuvent y concourir avec le zèle du salut des âmes ; la pauvreté, l'humilité, la mortification d'un homme tout à fait mort au monde, avec l'exercice des fonctions sublimes du ministère sacré ; l'amour de la retraite, du silence, du recueillement, l'usage d'une prière continuelle, avec le soin constant d'édifier les hommes, de les instruire et de les porter à Dieu. C'est dans cet accord que consiste notre vocation. Vils à nos propres yeux, morts à nous-mêmes et à tous les plaisirs des sens, enfants d'obéissance et ne vivant plus pour nous, mais pour J. Ch., nous ne devons plus avoir d'autres intérêts que les siens ; et tout oser, croire tout possible, sous la direction de l'Obéissance, dès qu'il s'agit d'étendre et de procurer sa gloire ; trop heureux de souffrir et de nous consumer pour une fin si noble et si juste.

Vous avez deux dispositions bien excellentes pour obtenir cette double perfection, propre à notre Société : l'amour de la pauvreté et de l'obéissance. Avec ces dispositions, comment pourriez-vous craindre d'agir jamais contre ces vertus, et de rien faire qui ne soit compatible avec les Vœux que vous vous proposez d'en faire ? Dès à présent et depuis longtemps vous ne faites qu'un saint usage de ce que vous avez ; votre cœur en est tout à fait détaché, votre esprit sent le vide des biens de la terre et les méprise. Le vœu ne trouve rien à changer à votre conduite en ce point ; il ne fera que la perfectionner, que la rendre plus stable, qu'en rehausser le mérite et l'excellence. Vous saurez alors que vous n'avez plus rien, devant Dieu, que vous puissiez regarder comme propre, que tout ce que vous avez ne vous appartient plus, mais à J. Ch., que vous ne pouvez,

(1) Sans doute 10 janvier 1799.

que vous ne devez plus user de rien que selon son intention et non pas selon votre inclination naturelle ; comment pourriez-vous ne pas consulter en tout son intention ? Le S. Évangile, vos Règles, la nature de la Société, les Supérieurs, en cas de doute, vous le feront connaître. Si cependant vous étiez encore en suspens sur ce que vous auriez à faire, voici deux considérations bien propres à vous déterminer et à vous tenir également éloigné de deux excès opposés : le trop de rigueur et le relâchement. Rappelez-vous alors deux perfections de notre divin Maître, sa Bonté et sa Sainteté : infiniment bon, Il ne traite pas à la rigueur ses serviteurs, Il condescend à la faiblesse de leur nature et leur permet d'user, avec frugalité, de quelques ménagements; infiniment saint, Il ne veut pas qu'ils s'écartent jamais des maximes évangéliques et qu'ils perdent de vue les grands exemples qu'il leur a donnés...

Pour l'obéissance, si, depuis que vous êtes à Dieu, vous avez bien senti qu'il n'y a rien de plus avantageux à l'âme que de dépendre de la volonté d'autrui, quand vous vous serez engagé par vœu à le faire, comment pourriez-vous songer à secouer cette dépendance, et avec elle le joug du Seigneur que vous aurez librement embrassé, et dont, par votre expérience, vous aurez connu l'admirable douceur.

Je vous ai dit, mon Ch. Conf., que dans l'oraison il fallait savoir s'abandonner à l'Esprit de Dieu. C'est l'avis que donnent tous les maîtres de la vie spirituelle, et il convient à ceux qui font quelque progrès dans ce saint exercice, et veulent, ainsi que vous, être tout de bon à Dieu. On prescrit à ceux qui commencent des méthodes d'oraison qui sont très utiles alors, et qu'il leur est avantageux de suivre exactement. En agissant ainsi cet exercice est saint. Mais on ne peut pas dire qu'ils s'abandonnent à l'Esprit de Dieu, ils n'en sont pas encore capables. L'Esprit de Dieu suit leur opération plutôt qu'il ne la dirige. Il n'en est pas ainsi dans la suite : lorsqu'il remplit davantage une âme, lorsqu'il la possède, il veut être maître de son oraison, il éclaire l'esprit, il échauffe le cœur, il excite quelquefois l'âme à l'action ; d'autres fois il la tient dans le repos et le silence. Si l'âme, comme il n'arrive que trop souvent, veut rester maîtresse de ses opérations, si elle veut substituer son action à celle de l'Esprit- Saint et se l'assujettir plutôt que de lui être assujettie, cette âme se fait à elle-même un tort infini, elle restera toujours dans le premier degré de l'oraison au lieu de s'élever à de plus hauts degrés où le souffle divin voudrait la porter ; elle vit toujours en elle-même au lieu de vivre en J. Ch. Voilà le piège que je vous ai averti d'éviter, quand je vous ai dit d'apprendre à vous abandonner à l'Esprit de Dieu dans l'oraison. Sachez l'écouter en silence, et réprimez l'impétuosité de la nature qui veut toujours agir. Le souffle de l'Esprit- Saint au dedans de nous est quelquefois bien délicat : < sibilus aurae tennis », et il faut un esprit attentif pour l'apercevoir, un cœur souple

pour en suivre les mouvements. C'est par là que vous parviendrez à établir en vous son règne et à vivre dans une dépendance continuelle de sa volonté, marque à laquelle l'Apôtre veut que l'on reconnaisse les vrais enfants de Dieu « Qui Spiritu Dei aguntur, hi sunt filii Dei ».

Méprisez un peu ces tentations dont vous vous plaignez, c'est le moyen d'en être moins tourmenté. Et pourquoi craindriez-vous tant ces tentations ? Pourquoi vous en affligez-vous ? Elles vous sont très utiles et peuvent beaucoup servir à votre avancement spirituel en exerçant votre patience, en vous retenant dans l'humilité et en excitant votre vigilance. Mortifiez en vous tous les désirs de la chair ; élevez-vous au dessus des sens et de tous les objets qui tombent sous les sens, marchez en esprit, c'est le moyen de vous mettre à l'abri de bien des tentations ; mais quand Dieu permettrait à l'esprit de ténèbres d'en assaillir votre imagination et de vous fatiguer par des images importunes, tous ses efforts ne pourront vous nuire. « Frustra jacitur rete ante pedes pennatorum ».

Je viens de recevoir la copie d'une lettre du G.V. de Séez, qui est toute remplie d'éloges sur les plans des deux Soc. Elles finissent par ces mots qui s'adressent à un de nos conf. dans ce diocèse. « Je vous prie, Monsieur, de m'enseigner les moyens de seconder votre zèle pour l'établissement de ces saintes Sociétés dans notre diocèse. Je n'ai rien tant à cœur. Nous vous transmettons pour cela, ainsi qu'à vos collègues et à vos régents, toute notre autorité et tous nos pouvoirs, c'est-à-dire, agissez au nom et en vertu de la commission de Monseigneur..., dès que vous le pourrez et que votre opération pourra être en règle. » Ces témoignages sont bien encourageants pour nous. Ceux des Sup. de votre diocèse m'ont rempli d'une bien douce consolation ; je vous prie de leur présenter mes respectueux hommages, et les sentiments de ma vive reconnaissance. Je rends grâces au Seigneur de la bonne volonté qu'il leur inspire à notre égard, et je vous exhorte à en profiter pour travailler à l'œuvre de Dieu, suivant les moyens et les occasions qu'il daignera vous en donner, car il ne faut point ici d'empressement naturel. Quand je le pourrai, je vous ferai tenir quelques livrets. Nous ne les distribuons qu'avec beaucoup de réserve. Madle Adél. a déjà commencé à tirer copie de notre nouvel écrit. C'est au commencement de février qu'on se mettra en marche. Deux de nos Conf. se sont offerts de bonne grâce pour le transmettre, sans être intimidés par la fatigue et les dangers. Nous devons bien prier pour eux et pour le succès de leur voyage. J'indiquerai pour cela quelques exercices particuliers partout où nous avons des établissements.

Les V. de Ros. (i) n'étaient point les V. de Rei., ils n'avaient rien de ce qui en constitue l'essence. On ne peut donc pas assimiler

(i) Rosalie de Goësbriand.

son obéissance à celle des Religieuses. L'obéissance religieuse soumet toute la liberté de la personne aux Sup. de son Ordre ; cette personne n'est donc plus libre de se soumettre à d'autres Sup. Pour obvier aux abus dont vous parlez, je crois que les Supérieurs ecclésiastiques pourraient avec prudence se servir de l'autorité que leur donne à cet effet le S. Concile de Trente. Pour les autres ouvriers évangéliques, ils pourront faire beaucoup par persuasion, à l'égard des âmes de bonne volonté auxquelles il suffit de faire voir leurs obligations. Je suis avec respect, mon ch. Conf. dans les SS.CC. de Jésus et de Marie, Obsequisissimus Servus,

P. Jos.

30 janvier 1799.

Il y a quelques jours, mon cher Conf., que j'ai reçu de Md'Esternoz votre lettre, où vous m'annonciez la réponse satisfaisante que vous aviez reçue, au sujet des plans, de deux respectables ecclésiastiques de votre diocèse. Leur témoignage est pour moi du plus grand poids ; il le serait encore davantage s'il était soutenu de leur exemple. C'est à Dieu seul à montrer à ses serviteurs le chemin qu'ils doivent prendre pour se rendre plus agréables à ses yeux ; il n'appartient qu'à Lui de les appeler à l'état religieux : à Dieu ne plaise que je prétende usurper ses droits ; mais il me semble que ces MM. ont au moins quelque commencement de vocation, car en quoi consiste la vocation ? dans l'estime qu'on conçoit, en vue de Dieu, pour un état saint, utile au bien de l'Église et propre à sanctifier les âmes, et dans un doux mouvement qu'imprime en nous l'Esprit-Saint et qui nous porte à embrasser cet état comme un moyen de nous avancer dans la perfection et de rendre à Dieu une plus grande gloire... Ces deux Messieurs témoignent, l'un et l'autre, le sentiment d'estime qu'ils ont pour la Soc. naissante ; je crois aussi entrevoir dans leurs expressions quelque désir de s'y joindre si d'autres considérations ne les retenaient. Mais, sans vouloir m'ingérer moi-même à la place du Maître qui appelle ses ouvriers comme II lui plaît, je crois pouvoir dire à ces dignes ecclésiastiques que si la voix du Seigneur se fait entendre à eux, les considérations alléguées ne doivent plus les empêcher de la suivre.

Ni l'âge de 50 ans, ni ïa cure du premier ne sont un obstacle. Il ne faut, pour entrer dans la S., qu'une volonté bien déterminée de tendre à la perfection par la pratique des Conseils évangéliques ; on en est bien capable à l'âge de 50 ans, on peut y rendre de plus grands services à Dieu et à son Église. Les devoirs de la cure n'en seront pas plus grands, et plus on aura de zèle pour sa propre perfection, plus on aura de grâces pour les bien remplir. On compare les vœux de religion aux roues d'un chariot et aux ailes de l'oiseau :

ils allègent au lieu de surcharger. Un des principaux buts de la Société est de donner à l'Église de saints ministres, des curés qui, dégagés de toute attache à la terre, ne soient occupés que des intérêts du Seigneur et du bien des âmes confiées à leurs soins.

Ce qui retient votre autre ami, ce sont les sentiments qu'il a de lui-même : si ces bas sentiments étaient un obstacle, il n'y a point de bon ecclésiastique qui voulût entrer dans la Société. Ce n'est point à nous-mêmes à juger du degré de notre capacité. On n'embrasse pas l'état religieux dans la pensée qu'on est assez parfait pour cela, mais dans le désir d'acquérir la perfection. Le Seigneur, en donnant la vocation, s'engage par là-même à donner à l'âme les grâces qui lui seront nécessaires pour y répondre. De grands talents ne sont point ce qu'on recherche dans la S. du C. de J., mais un grand désir de devenir saint. Si, dans la Compagnie de Jésus, surtout dans le commencement, on exigeait l'un et l'autre, c'est que les emplois qu'on devait y remplir demandaient d'ordinaire des talents au-dessus du médiocre. La chose est moins nécessaire dans la nouvelle Société.

Un cœur droit et généreux, une humilité profonde, une science proportionnée aux fonctions du saint ministère que nous avons à exercer, nous suffisent ; et nous obtiendrons de Dieu tout ce qui nous sera nécessaire. Quand on ne veut que Dieu, qu'on ne respire que sa gloire, Dieu, selon les desseins qu'il a sur chacun de nous, nous donne abondamment tout ce qu'il faut pour la procurer. Ne désirons rien de plus.

Si ces Messieurs avaient d'autres empêchements, s'ils désiraient de plus grands éclaircissements, ils peuvent avec confiance s'ouvrir à moi, me faire part de leurs dispositions, de leur situation présente, et je me tiendrai très honoré de cette marque de confiance, et je tâcherai de les satisfaire, selon les lumières qu'il plaira à N. S. de me donner.

Il me semble que si ces Messieurs se joignaient à vous, vous vous aideriez mutuellement les uns les autres à avancer dans les voies de la perfection religieuse et sacerdotale ; car c'est l'accord de ces deux choses qu'un ecclésiastique doit se proposer dans la Soc... Ce serait déjà comme un noyau auquel d'autres ecclésiastiques pourraient se réunir, et il me semble qu'il en résulterait un grand bien pour le diocèse. Je prie instamment notre divin Maître, par l'intercession de sa très sainte Mère, d'exaucer en cela vos désirs et les miens, s'ils sont conformes à ceux de son Cœur. C'est dans ce divin Cœur et celui de Marie que je suis, tout à vous.

P. Jos. Mercier.

6 mai 1799.

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