L. J. Ch
20 juin 1805.
Mon cher et respectable Confrère,
J'ai reçu votre lettre avec la plus grande satisfaction, et j'y réponds avec le même plaisir. Ma situation est toujours la même. On a fait cependant pour moi bien des prières de tous côtés, et grand nombre de saintes âmes s'y sont intéressées. J'en conclus que Dieu me veut ici, qu'il a en cela des desseins de miséricorde et que je dois m'y conformer en travaillant de plus en plus à me sanctifier. Ces prières ne me sont point inutiles, elles m'aident à supporter sans peine et sans ennui ce que ma captivité peut avoir de pénible et d'ennuyeux. J'ai la douce persuasion que Dieu en tirera sa gloire et le bien de nos familles.
Tout ce que vous m'en dites est bien satisfaisant et soutient mes espérances. J'y vois aussi la bénédiction que Dieu répand sur votre zèle et sur vos travaux. Je vous encourage toujours à les continuer ; ne vous rebutez pas si les choses ne vont pas aussi vite que nous pourrions le désirer. Ce qui se fait lentement et peu à peu a d'ordinaire plus de consistance et de solidité. Dôle mérite bien d'avoir un Supérieur local qui vous soit subordonné, et puisque M. Bac. a désigné pour cela M. d'Aub., vous ferez bien de le nommer.
Il y a bien longtemps que vous auriez dû recevoir mon petit écrit en réponse aux réflexions de M. Ger. (1). Je crois que toutes ses objections y sont solidement réfutées et ses vues rectifiées. Cependant, comme il est toujours mortifiant de voir des contradictions réfutées, j'ai fort recommandé qu'on ne fît point passer l'écrit à ce digne ecclésiastique, mais seulement qu'on se servît avec beaucoup de ménagement ' des raisons exposées dans l'écrit.
Ayez toujours une grande confiance en Dieu et un vrai zèle pour votre perfection. Appliquez-vous avec soin à acquérir un parfait renoncement à vous-même. Notre amour pour Dieu ne s'épure qu'à mesure que nous sommes fidèles à la pratique de ce renoncement. Mais ne vous inquiétez pas trop sur mille fautes légères qui vous échappent et que Dieu souffre pour vous éprouver et vous humilier. Quand on entre en cela dans les desseins de Dieu, elles sont plus profitables que nuisibles, elles n'empêchent pas qu'on n'avance de jour en jour vers la perfection ; et quand le temps en sera venu, Dieu nous en délivrera tout d'un coup, sans que nous fassions presque aucun effort.
(1) M. Gérard.
Ce que vous me dites de l'entrevue de notre cher confrère Br. avec le Saint-Père est intéressant. Cela est bien conforme à ce que nous avons vu ici. Mais j'aurais été bien aise de savoir la chose plus en détail.
Nous avons su par les deux Sœurs les circonstances touchantes de la mort de leur frère. Les bonnes dispositions qu'il a montrées ont bien adouci la peine que cette mort leur a causée.
Je désire ardemment, mon cher Confrère, que Dieu répande ses plus amples bénédictions sur tout ce que vous entreprenez pour sa gloire, et en particulier sur le soin que vous vous donnez pour soutenir et propager l'œuvre qu'il vous a confiée. Quand vous verrez M. Bacoffe, dites-lui que je suis bien occupé de lui, présentez-lui mes respects ainsi qu'à nos autres Confrères. Je me recommande instamment à vos prières et aux leurs. Soyons toujours ensemble, en union des SS. CC. de Jésus et de Marie, Cor unum et anima una. Tout à vous en N.S.
A Monsieur,
Monsieur Pochard, Curé de Ronchaux près Montfort, à Montfort.
Ce 15 mars 1806.
Mon cher et respectable Confrère,
Je vous remercie de la triste nouvelle que vous m'annoncez (1). Il serait inutile de vous dire combien j'en ai été pénétré. Quoique vous m'ayez écrit aussi promptement qu'il vous était possible, votre lettre, à cause des embarras, ne m'a été remise que tard. J'avais appris la nouvelle par d'autres, avec cette circonstance que notre sœur avait gagné son mal en servant les malades. Je l'avais cru sans peine, et je l'ai supposé dans une lettre écrite à la sœur de la défunte, dont je pense qu'elle vous fera part.
Je souhaite que l'état où je suis puisse attirer quelque bénédiction sut la petite famille et servir à sa propagation. Je l'espère et cela me console et me fait tout supporter avec joie. Vous autres, qui pouvez agir, ne négligez point de faire pour le divin Cœur de Jésus et celui de sa très sainte Mère tout ce qui peut dépendre de vous ; quelle sublime et quelle magnifique récompense n'en recevrez-vous pas, et dans ce monde et dans l'autre. Notre chère défunte le connaît et l'éprouve maintenant. Quelle joie ne ressent-elle pas de tous les sacrifices qu'elle a faits ! que sa mort a été précieuse devant le Seigneur ! « Moriatur anima mea morte justorum et fiant novissima
(1) La mort de Mlle d'Esternoz.
mea horum similia ! » Tous les moments de sa vie, depuis son retour parfait au Seigneur, n'ont été occupés qu'à embellir la couronne dont son front est ceint à présent. Que cette couronne est belle ! qu'elle est brillante ! Si nous pouvions la voir, si nous pouvions l'entendre, que ne nous dirait-elle pas sur le bonheur de ceux qui appartiennent comme elle au Cœur de Jésus et à celui de Marie ? Pour nous en rendre dignes, soyons tous ensemble, dans ces divins Cœurs, Cor unum et anima una.
Totus in Christo tuus.
Pierre Joseph.
A Monsieur, Monsieur Pochard, Curé de Ranchaux Près Montfort, Montfort : Dépt du Doubs.
Ce Ier juin 1806.
Mon très cher et très respectable Confrère,
Je vous remercie de l'excellente lettre que vous m'avez écrite de Dôle, le 25 avril dernier, et j'attendais, pour y répondre, une lettre que vous m'annonciez de Mme de Buyer, mais elle ne m'est pas encore parvenue. Votre lettre contient tous les détails que je puis désirer. Madame Chifflet a écrit ici à la Sup. Adél. une lettre que j'ai vue et dont j'ai été parfaitement content. J'espère qu'avec un peu d'expérience et surtout avec la bénédiction du Seigneur, que nous avons tout sujet d'espérer pour elle, elle nous consolera de la perte que nous avons faite, et remplira, au moins en partie, le vide que la mort de son amie a laissé dans la petite famille.
J'ai lu avec beaucoup de satisfaction et d'édification le petit extrait des lettres de la Sup. défunte, et je vous prie, quand vous serez à lieu de le faire, d'en témoigner une vive et sincère reconnaissance à M. l'abbé de Chaffoy ; il ne pouvait nous donner une marque plus sensible de sa bienveillance pour les deux petites familles. Tous ceux et celles qui ont vu ce petit écrit ont éprouvé les mêmes sentiments que moi ; il est très fait pour édifier, et l'augmentation que vous comptez y faire ne peut manquer d'ajouter à l'édification. Je vous encourage donc à entreprendre ce travail.
Tout ce que vous me dites de nos ch. Conf. et de nos ch. Filles de Dôle est aussi bien fait pour nous consoler. C'est une preuve que Dieu se plaît à répandre son Esprit sur ceux et celles qui se dévouent à son divin Cœur et à celui de sa sainte Mère, et nous fait espérer que, lorsque le temps des épreuves sera passé, Il daignera donner quelque accroissement à son œuvre et la faire servir à sa gloire et
au bien de son Église, que nous voyons réduite partout à une grande oppression. Attirons sur nous ses grâces par une grande ferveur et une humilité profonde. La ferveur doit nous porter à remplir avec exactitude les moindres devoirs qui nous sont tracés dans nos saintes Règles, et à nous attacher chaque jour de plus en plus à notre divin Maître en marchant à sa suite dans les sentiers des Conseils évangéliques, de Pauvreté, de Chasteté, d'Obéissance ; sentiers trop peu fréquentés, de ceux mêmes qui, dévoués par leur état au service et à l'imitation de J.Ch., devraient en donner l'exemple aux autres. L'effet que l'humilité doit produire en nous doit être de nous dépouiller entièrement de nous-mêmes. N'envisageons en toutes choses que la gloire de Dieu, sans prétendre nous approprier rien à nous-mêmes : que Dieu soit glorifié par notre abaissement et notré anéantissement, comme II l'a été par la croix de son divin Fils ; ce doit être le grand objet de nos vœux. C'est ce que notre divin Maître nous a appris par ses leçons et par ses exemples. S'il veut être glorifié en nous d'une autre manière, Il est le Maître, nous devons nous soumettre à son bon plaisir ; mais chacun de nous doit dire avec l'Apôtre « Absit mihi gloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi ».
Je n'ai point là-dessus de reproches à vous faire, je vois au contraire avec action de grâces, par les reproches mêmes que vous vous faites, que l'Esprit-Saint vous dirige, qu'il vous éclaire sur vos moindres fautes, et que vous êtes fidèle à suivre sa conduite et ses lumières. Je ne vois rien à redire à l'usage que vous faites de votre temporel, il est très conforme à la pratique de la pauvreté telle qu'elle doit être parmi nous. Toute dépense raisonnable que vous pouvez faire pour la décoration de votre église, pour la propreté même et la décence de votre maison, n'a rien de contraire à votre pauvreté. Il n'y a rien en cela que d'honnête et de convenable à votre état, et dès lors vous devez juger que ces dépenses sont pleinement conformes aux intentions de notre divin Modèle, qui est en même temps le Maître à qui nous-mêmes et tout ce que nous avons appartient. Je dis la même chose des courses et des voyages que vous entreprenez pour de justes raisons, et surtout quand en cela vous avez pour but de remplir quelque devoir de zèle ou de charité annexé à la place que vous occupez, soit comme Pasteur, soit comme préposé à la petite famille. Vous avez là-dessus les plus amples permissions. Elles sont nécessairement attachées à l'emploi dont vous êtes chargé.
Ne croyez pas pour cela que vous soyez privé de l'exercice et du mérite de l'obéissance. Car, que faites-vous quand vous agissez conformément à vos devoirs, lorsque vous prescrivez aux autres ce qu'ils ont à faire, que vous leur permettez ou défendez quelque chose, que vous donnez des avis ou que vous faites des reproches, etc.. En tout cela vous agissez en Supérieur ; mais vous ne le faites,
vous ne pouvez le faire que parce que l'Obéissance vous a enjoint ces devoirs en vous confiant la Supériorité... Je descends aux actions religieuses ; pourquoi cette crainte de rien faire contre la Pauvreté, de vous accorder quelque chose au delà de votre état, ce désir de soumettre tout à l'Obéissance ? N'est-ce pas parce que vous vous êtes soumis volontairement au joug religieux ? Je pourrais également entrer dans le détail des actions communes, dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes. En tout cela, ne vous conformez-vous pas à tout ce qui est prescrit par les Vœux, par les Règles, par les intentions bien connues des Supérieurs ? Vous exercez donc en tout l'Obéissance. Vous ne faites pas un acte, un pas, où vous ne puissiez avoir le mérite de l'Obéissance religieuse en conséquence de vos saints engagements. Et ce mérite est très grand ; c'est le plus sublime de tous, puisqu'agir par le motif de l'Obéissance religieuse, c'est agir dans la vue de se conformer à la volonté de Dieu, à son bon plaisir. Ce qu'on fait d'une manière excellente, parce que cette volonté de Dieu ne nous vient pas immédiatement de Dieu, ou seulement par la loi, mais par l'organe et le ministère des hommes, ce qui suppose dans ceux qui s'y soumettent constamment et par esprit de religion, une foi sublime et une grande humilité. Pour avoir ce mérite, quand on est lié par de saints engagements, il suffit d'une intention générale, et je suis bien assuré que cette intention est au fond de votre cœur, mais il est bon de la renouveler de temps en temps.
Je remercie le Seigneur de ce qu'il vous a délivré, au moins en grande partie, de ces tentations qui vous molestaient davantage, quoique je ne les juge pas fort dangereuses pour vous ; mais efforçonsnous, comme il nous est enjoint, d'imiter, autant qu'il nous est possible, la pureté des célestes Intelligences, par la pureté de nos esprits et de nos corps. Ce qui suppose un grand dégagement de toutes les choses créées, un parfait renoncement à nous-mêmes,
une modestie , la mortification continuelle, la vigilance sur nos
sens, la présence de Dieu, l'oraison habituelle, une union intime avec Dieu. Ce sont des vertus dans lesquelles chacun de nous doit travailler chaque jour à se rendre plus parfait pendant tout le cours de sa vie. « Cum consommaverit homo, tune incipiet ». Eccl. 18.6.
Je suis toujours dans la même situation, mais grâces à Dieu, parfaitement soumis aux ordres de la divine Providence qui sait infiniment mieux que nous ce qui nous convient, et qui dirige tout au bien général et particulier de tous ceux qui se confient en elle. Je viens de donner une lettre sur l'esprit intérieur ; je souhaite qu'elle ne tarde pas trop à vous parvenir.
Mon respect à Mesdames de Buyer et de Goësbriand et, quand vous lui écrirez, à M. Bacoffe.
Priez pour moi, et croyez-moi toujours dans le Seigneur, tout à vous. P. Joseph.
Je joins ici un mot de lettre pour MM. d'Aubonne et Brésard, que je vous prie de leur faire tenir à Dôle.
A Monsieur Pochard, Curé de Ronchaux près Montfort, par Quingey à Montfort, Dép. du Jura.
24 août 1806.
Mon cher et respectable Confrère,
Je vous remercie de votre lettre du 24 juillet et des nouvelles que vous me donniez de Mme de Buyer. Elles sont conformes à celles qu'elle me doime elle-même. Elles n'ont rien d'inquiétant. Mais je sens que son état est bien pénible, et pour elle et pour tout ce qui l'entoure. Il n'est pas besoin que je vous recommande une personne qui nous est à tous bien chère. Je pense comme vous qu'elle doit toujours aller son chemin, autant que ses forces le lui permettent, et ne pas trop s'inquiéter d'une impuissance qui n'est que dans le sentiment et non dans la volonté. C'est dans ce sens que je lui écris la lettre que je vous prie de lui remettre. Elle avait promis d'arriver ici dans peu. Elle ne l'a point fait, ce qui inquiète un peu ses Amies, dans la crainte qu'il ne lui soit arrivé quelque fâcheux accident.
J'ai reçu, comme vous le savez, des lettres de MM. d'Aubonne et Brésard, nos chers Confrères. Je les ai lues avec bien de la satisfaction, mais j'ai vu, ne prenez point connaissance de ce que je vous en dis, qu'ils ont besoin d'être encouragés et animés à la perfection. J'écris fort au long à M. d'Aubonne qui m'a lui-même écrit fort en détail. Je ne serais pas fâché qu'il vous montrât ma lettre, vous verriez par elle ce qui l'embarrasse et, de là, vous prendriez occasion de lui parler. Recommandez à tous le plus de communication qu'il est possible avec leur Supérieur immédiat et avec vous, et les pratiques de l'Obéissance, en faisant tout dans un esprit de dépendance et de soumission. Il faut éviter de rien faire par le mouvement de sa propre volonté. Cette volonté propre gâte les meilleures choses. Je souhaite qu'on soit fidèle à réciter souvent les petites prières de la Société. Elles sont propres à ranimer en nous l'esprit de notre vocation ; Dieu se plaît à nous exaucer quand nous Lui demandons souvent des choses qui doivent contribuer à sa gloire. « Valet multum apud Deum deprecatio justi assidua ».
Cor unum et anima una in SSmis Cordibus J. et M. Ora pro me. Nulla fit in sorte nostra mutatio. Fiat voluntas Dei.
A Monsieur
Monsieur Pochard, Curé de Ronchaux, près Montfort à Montfort
Départ, du Doubs.