L. J. Xtus
18 février 1807.
Monsieur et très respectable Confrère,
Votre lettre ne m'a été remise qu'hier, et je me vois obligé d'y répondre sur le champ pour profiter du départ de Mr. S. Je vous rermercie des détails que vous me donnez sur nos deux familles. Ils sont bien consolants et nous donnent sujet de remercier le Seigneur des bénédictions qu'il daigne répandre sur le petit troupeau. C'est un adoucissement aux croix que nous recevons d'ailleurs. Je suis surtout édifié de la simplicité chrétienne avec laquelle les personnes dont vous me parlez se soumettent à une Sœur qui, en bien des points, est leur inférieure. La santé de Madame de Buyer est très inquiétante et nous est précieuse. Prions bien pour elle. Il me semble que, dans la persuasion où nous sommes du bonheur dont jouit déjà sa sœur, on pourrait avoir recours à son intercession pour obtenir une meilleure santé pour celle qu'elle a laissée sur la terre pour y tenir sa place.
Ce que vous me dites de vous-même n'a rien qui puisse vous troubler. Nous sommes toujours ici-bas remplis de bien des misères ; mais quand Dieu nous les fait connaître et qu'il nous donne la bonne volonté de nous en corriger, elles ne peuvent pas nuire beaucoup à l'âme, et ne sont plus qu'un exercice de patience et de vertu. Vous ne sauriez trop éviter la dissipation, elle nous dérobe le mérite d'une infinité d'actions qu'il serait de notre devoir de rapporter à Dieu. Il faut qu'en toutes choses nous n'en fassions qu'une seule, celle de servir Dieu et d'accomplir sa sainte volonté. Cela n'est point difficile, Dieu aidant, quand on a soin, comme vous le faites, de ne rien faire qui ne soit dans l'ordre de Dieu. Le matin, dressez là-dessus votre intention, prenez la résolution de la renouveler souvent durant le jour, et demandez instamment au Seigneur la grâce de le faire. C'est un des points les plus importants de la vie spirituelle. Autant que vous le pourrez, quelque pressé que vous soyez, ne faites rien avec précipitation et recueillez-vous un instant avant chaque action. Lisez et relisez avec soin notre XVIIe Règle du Sommaire sur la pureté d'intention et, si vous le pouvez, joignez-y l'explication que j'en ai donnée. Il est bon de vous en pénétrer.
Je crois que vous ferez bien, étant aussi chargé que vous l'êtes d'autres occupations plus importantes, de ne prendre de travaux manuels que ce qui pourrait vous être nécessaire pour un exercice corporel, ou ce que le besoin pourrait exiger. L'étude nous est plus nécessaire ; cependant quand on est dans un emploi qui nous met
dans la dépendance du public, il est difficile d'y donner un temps réglé. Il faut agir en tout cela avec une grande liberté.
Je consens bien volontiers que vous vous adressiez à M. Bacofïe pour toutes les choses où vous pourriez avoir besoin de permissions, mais il est bon que vous vous rappeliez : i° Que la nature de notre Société laisse à chacun de très larges permissions. 2° Qu'étant à la tête d'une Province, vous pouvez licitement prendre pour vous-même les permissions que vous auriez droit d'accorder aux autres. Quant à moi, je vous donne toutes celles que vous m'avez demandées et dont vous pourriez avoir besoin dans tous les cas ordinaires. Ce ne serait donc que pour pratiquer plus parfaitement l'Obéissance que vous vous adresseriez à M. Bac. Vous ferez bien de vous décharger des soins temporels sur votre sœur ou quelqu'autre personne, afin de vous livrer plus librement aux soins du saint ministère. La prudence doit vous régler là-dessus.
Dans la place où vous êtes, il est bon que vous ayez devant vous quelque argent pour faire face à des besoins pressants qui peuvent se rencontrer. Vous pouvez aussi regarder comme un secours envoyé par la divine Providence l'argent qui vous a été légué, et l'employer comme il vous plaira, à moins qu'il n'y ait quelque circonstance, dans ce legs, qui fasse voir que l'intention du testateur a été qu'il serait au soulagement des pauvres.
Je suis charmé du bien que vous faites dans votre paroisse, et j'en bénis l'Auteur de tout bien. Cet heureux commencement doit vous donner des espérances et soutenir votre zèle. Dieu vous fasse la grâce de faire de votre paroisse une paroisse de fervents chrétiens. Le divin Cœur de Jésus est la source d'où découlent toutes les grâces, et vous pouvez espérer que cette source divine vous sera ouverte.
Vous pouvez assurément lire toutes mes lettres à Mlle d'Esternoz, mais ne les communiquez qu'avec beaucoup de circonspection. Je m'en repose sur votre prudence. Il y a quelque temps que notre Confrère, M. Brésard, m'a consulté sur le même sujet. Il aurait dû vous faire part de ce que je lui ai répondu. Dans le recueil des lettres, il sera très à propos d'insérer ses bonnes résolutions à la fin de ses retraites. Je réfléchirai sur la demande que vous me faites ; je tâcherai de me rappeler ce qui regarde cette cligne servante de Dieu ; je prierai Mad. de Cicé d'en faire autant, et nous vous manderons ce dont nous aurons pu nous souvenir.
Il n'y a pas longtemps que je me suis informé si on vous avait envoyé ma dernière lettre sur « l'Esprit intérieur », et on m'a assuré qu'on l'avait fait. Vous la trouverez sans doute entre les mains de Mesdames de Buyer ou Chifflet.
Adieu, mon cher et respectable Confrère, soyons toujours dans le Seigneur « cor unum et anima una » ; remplissons-nous bien nous-
mêmes des sentiments des divins Cœurs de Jésus et de Marie, et ne vivons que pour communiquer à toutes sortes de personnes, autant qu'il est en nous, les mêmes sentiments. C'est dans ces divins Cœurs que je suis, avec respect et l'estime la plus sincère, mon cher et respectable Confrère,
Votre très humble et très obéissant serviteur, P. Jos.
Mes respects, quand vous en aurez l'occasion, à nos chers Conf. MM. Bacoffe, d'Aubonne, Vielle, etc., comme aussi à nos chères SS. les DD. Buyer, Chifflet, Goësbriand, etc.. Vous pouvez m'écrire directement à cette adresse : Mr Bourgeois, prêtre, à la maison des Carmes, rue de Vaugirard, à Paris.
A Monsieur,
Monsieur Pochard, Curé de Ronchaux, près Montfort à Montfort.
Dép. du Jura.
Mars 1807.
Mon cher et resp. Confrère,
Une lettre de Madame Chifflet à Mad. de Cicé nous a appris la perte que vous venez de faire d'une sœur qui demeurait avec vous. Ne doutez point de la part que j'ai prise à votre affliction et à l'embarras que cette perte peut vous causer. J'ai uni, dès ce moment, mes prières aux vôtres pour le repos de cette âme, et je me persuade que tous ceux des nôtres qui en ont eu connaissance en ont fait autant. C'est un devoir que l'amitié et notre union mutuelle nous impose. Il y a quelques jours que je vous aurais écrit à ce sujet, mais il m'a fallu attendre une occasion qu'on m'avait indiquée.
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous proposer des motifs de consolation, vous les trouverez tous dans la volonté toujours aimable et toujours sainte du Souverain Maître. Quand II frappe ses enfants, Il le fait en Père, et son amour dirige sa main. Il les blesse pour les guérir. Il leur ôte ce qu'il leur avait donné afin qu'étant séparés de ce qu'ils avaient de plus cher, ils concentrent en Lui seul toute leur affection. C'est l'effet, je n'en doute point, que cet événement douloureux produira sur vous. Votre zèle s'enflammera de plus en plus pour la gloire du grand Maître et pour le salut de nos frères qui, dans ces temps de scandale, ont tant besoin d'être aidés, soutenus, animés par les leçons et les exemples des bons et fervents Pasteurs.
Si, dans cette circonstance, vu les arrangements que vous pouvez avoir à prendre, vous aviez besoin de quelque permission de notre part, je vous donne de bon cœur toutes celles qu'il est en mon pouvoir
de vous donner, comptant entièrement sur votre sagesse et sur votre zèle pour la perfection.
L'espérance prochaine qu'on m'avait donnée que je ne tarderais pas à recouvrer ma liberté, m'a fait pendant un temps différer à vous écrire comme j'avais projeté de le faire. Les espérances se sont ensuite évanouies. Maintenant elles paraissent prêtes à se réaliser de nouveau ; toutefois, je ne veux pas m'y laisser tromper une seconde fois.
Je n'ai point à vous parler de la perte considérable que nous avons faite ici (i). Vous en êtes sûrement instruit, il y a quelque temps. Nous avons beaucoup à bénir Dieu du bien qui se fait dans vos cantons et, j'aime à le reconnaître, après le secours divin, c'est à votre zèle et à votre patience que nous en sommes redevables. Ne perdons pas courage. Le Seigneur se plaît à consoler ceux qu'il a tenus longtemps dans l'affliction. S'il m'arrive quelque heureux changement, je ne manquerai pas de vous en faire part.
Ne doutez point du sincère et respectueux attachement avec lequel je suis constamment dans le Seigneur, mon cher et respectable Confrère, tout à vous.
A Monsieur,
Monsieur Pochard, Curé de Ronchaux près Montfort à Montfort.
Dép. du Jura.
13 octobre 1807.