‹ Lettres du séminaire, 1838-1846Chapitre 5 sur 11 · Mademoiselle Ulliac -Trémadeure, amie d'Henriette Renan · texte numérisé non relu

Mademoiselle Ulliac -Trémadeure, amie d'Henriette Renan

promets que je lui fais honneur. D'ailleurs on a tant de soins pour la santé, crue pour être malade il faut avoir commis quelque imprudence.

J'ai tardé à vous écrire jusqu'à aujourd'hui, ma chère maman, pour pouvoir vous donner le résultat d'une composition en vers que j'ai faite mardi dernier, et je suis bien content d'avoir attendu pour laver la honte de mes deux autres places : j'ai élé le troisième. Enfin voici le résumé des places que j'ai eues depuis le commencement de l'année : en version latine, cinquième, douzième. Vers latins : sixième, troisième. Version grecque : seizième. Fable latine : septième. Fable française : quatrième. Histoire et géographie : douzième. J'ai bon courage, ma bonne mère, et si le bon Dieu veut bien m'aider, je tâcherai de ne point déshonorer Tréguier.

Je suis bien content de voir que mes anciens professeurs ne m'oublient pas. Ditesmoi dans votre prochaine lettre si Monsieur Duchêne se porte mieux et remerciez Monsieur Pasco de m'avoir donné de si bons principes qui m'ont mis en état, sinon d'clre fort,

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du moins de me soutenir. Je vous assure que j'aime bien à penser à tous ces bons messieurs. Dites à Messieurs Gouriou et Delangle qu'il y a dans le séminaire trois congrégations : l'une des Saints-Anges, une autre de la Sainte-Vierge, et enfin une troisième pour les plus grands et les plus parfaits, et qui est du Sacré-Cœur. Mais les règles sont différentes de celles de Tréguier, ainsi on ne se présente pas quand on veut pour aspirant, il faut avoir été choisi après un certain temps passé dans la maison. Je tâcherai de me rendre digne d'être admis dans celle de la Sainte- Vierge.

Ma bonne mère, le temps me manque, je n'ai plus que quatre minutes et je veux que ma lettre parte aujourd'hui. Adieu, mon excellente mère, soignez bien votre santé, ayez bon courage, oh ! que le bon Dieu vous soutienne, que nous serons heureux en nous revoyant ! Adieu, adieu.

ERNEST

vu

Paris, le 3 février i83g.

Ma chère maman,

C'est toujours avec bien du plaisir que je vois arriver la fin de chaque mois, parce que c'est l'heureuse époque, où vous m'avez dit de vous écrire et aussi où j'ai le bonheur de recevoir de vos lettres. Aussi vais-je passer ce soir avec vous une soirée délicieuse, car je vous avoue que rien ne m'est plus doux que de m'entretenir avec ma bonne mère. Le cher Guyomard, à qui toutes les fois je promets une lettre, en recevra cette fois, je l'espère, et je pourrai répondre à son aimable lettre. Comme je vous l'avais promis, je vous parlerai

cette fois de mes études et je vous donnerai des détails qui, j'en suis sûr, vous intéresseront. Hélas ! autrefois quand j'étais auprès de vous, je pouvais vous en parler à loisir. Vous rappelez-vous, ma bonne mère, ces douces soirées qu'à peu près à pareille époque nous passions ensemble au coin du feu, vous rappelez-vous ces doux entretiens que nous avions ensemble? Ils sont passés, mais consolons-nous, Dieu a tout fait pour le mieux.

J'ai eu le plaisir de voir Henriette jeudi dernier, car c'est le jeudi l'heureux jour où je puis m'entretenir avec elle. Cette bonne sœur continue à avoir pour moi les soins les plus tendres, et elle me le prouve bien en traversant presque tout Paris, souvent par un temps effroyable, pour me voir. Je vois avec bien de la joie que sa santé s'améliore de jour en jour. Ses couleurs lui reviennent, la fièvre, qui la tracassait encore, diminue sensiblement et va bientôt, nous l'espérons, la quitter entièrement. Réjouissez-vous donc, ma chère maman, et consolez-vous d'être séparée de vos enfants, puisqu'ils sont bien et continuent d'aimer leur excellente mère.

J'ai écrit, il y a peu de temps, quelques mots à Alain. Ce bon frère, je ne lui avais pas encore écrit : c'est vraiment une négligence impardonnable, mais j'espère qu'il aura égard à mes nombreuses occupations.

Je vais maintenant, ma chère mère, vous donner l'emploi de ma journée, comme vous me l'aviez demandé. A cinq heures dix minutes, le lever, seulement le mercredi, le lendemain des promenades, c'est à cinq heures et demie. A cinq heures et demie, la prière et la méditation. A six heures, la Sainte-Messe. A six heures et demie à peu près, étude jusqu'à sept heures et demie. A sept heures et demie, déjeuner suivi d'une récréation jusqu'à huit heures. A huit heures, classe jusqu'à dix heures. A dix heures, récréation jusqu'à dix heures et quart. A dix et quart, étude jusqu'à midi moins quatre minutes . Pendant ces quatre minutes, examen particulier de la matinée. A midi, le dîner suivi d'une récréation jusqu'à une heure et demie. Aune heure et demie , étude jusqu'à trois heures . A trois heures, classe jusqu'à quatre heures et demie. A quatre heures et demie, goûter (ou collation) suivi d'une récréation jusqu'à cinq

heures. A cinq heures, étude jusqu'à sept heures . A sept heures , lecture spirituelle jusqu'à sept heures et demie. A sept heures et demie, souper. A huit heures, récréation jusqu'à huit et demie. A huit heures et demie, prière du soir jusqu'à neuf heures moins un quart. A neuf moins un quart, le coucher. Le mardi matin, composition jusqu'à dix heures et demie, puis récréation jusqu'à onze heures, puis étude jusqu'à midi. Vous voyez, ma chère maman, l'emploi de ma journée pour l'ordinaire. Le mardi après midi, nous allons en promenade jusqu'au soir. Vers six heures, étude jusqu'à sept heures; le reste à l'ordinaire. Le vendredi soir, promenade aussi, mais plus courte. Vers quatre heures, étude jusqu'à six heures un quart ou six heures et demie. A six heures un quart, ou six heures et demie, lecture publique devant toute la maison, des places de la semaine, ainsi que des notes que chacun a méritées pour ses leçons, ses devoirs, son explication et sa conduite. Le reste à l'ordinaire. Voici maintenantie règlement des dimanches. Le lever, la méditation et la prière à l'ordinaire. A six heures, messe basse et instruction. Vers sept heures,

étude. A huit heures, déjeuner et récréation jusqu'à huit heures et demie. A huit heures et demie, étude jusqu'à neuf heures moins un quart. A neuf heures moins un quart, récréation jusqu'à dix heures et quart. A dix heures et quart , étude jusqu'à midi moins un quart. A midi moins un quart, dîner précédé de quatre minutes d'examen. Après dîner, récréation jusqu'à une heure et demie. A une heure et demie, étude jusqu'à deux heures. A deux heures, catéchisme, vêpres et bénédiction du Saint- Sacrement. A sept Heures dix minutes, lecture spirituelle, le reste à l'ordinaire. Vous êtes peut-être étonnée, ma chère maman, de voir que nous n'avons pas de grand'messe le dimanche matin. Mais toute cettejournéeestun exercice de piété continuel. Toutes les études sont consacrées à l'étude de la religion et au catéchisme; on nous fait des instructions, dont nous faisons des analyses, ce qui occupe tout notre temps d'étude, si ce n'est le temps qu'il faut pour apprendre le catéchisme et l'Evangile. Les jours de fêtes, nous avons grand'messe, et le soir, salut et instruction très solennels.

Vous m'aviez aussi prié, ma bonne mère, de vous dire les auteurs que j'explique, je m'empresse de vous les faire connaître. Ces auteurs sont différents pour chaque trimestre. Ainsi, dans le premier trimestre, nous avons expliqué en latin l'admirable discours de Cicéron pour Archias, quelque chose de Virgile et de Phèdre, quelques odes du second livre d'Horace. En grec, nous avons expliqué la première Olynthienne de Démosthène, le troisième livre de l'Iliade d'Homère et quelques fables d'Esope. Dans le second trimestre, nous voyons les narrations de Tite-Live, le troisième livre d'Horace, quelques satires et épîtres, l'Art poétique du même auteur, que nous comparons avec celui de Boileau. En grec, nous voyons le douzième livre de l'Iliade et l'Apologie de Socrate par Platon. Tacite est réservé pour le troisième trimestre. Ces auteurs, presque tous nouveaux pour moi, m'ont donné bien de la difficulté ; mais maintenant j'y suis habitué et je les trouve beaucoup plus faciles.

Nous voyons en seconde les différents genres de littérature, car ici on regarde cette classe

comme une première année de rhétorique.

Dans le premier trimestre, nous avons vu la fable, l'allégorie, la poésie pastorale et les petits genres de littérature : l'épigramme, le rondeau, le madrigal, le sonnet, etc. Dans ce second trimestre, nous verrons la poésie lyrique, la satire, l'épître en vers, le genre épistolaire, la poésie didactique, la chronique, la légende, etc. Enfin, dans le troisième trimestre, nous verrons la narration et quelques autres petits genres. Cette manière d'enseigner est extrêmement intéressante, et contribue beaucoup à former à la composition par la variété des matières. Notre excellent professeur emploie tous les moyens pour nous rendre l'étude agréable, et en effet, il y a dans notre classe comme dans toutes les autres une émulation étonnante. Le samedi soir, nous avons, en seconde seulement, une classe particulière de littérature. Les élèves de cette classe qui ont pu, dans leurs moments de loisir, composer quelque pièce, n'importe sur quel sujet, la lisent ce jour en classe ; et on nomme un bureau de trois élèves, qui examinent ensuite ce devoir, et en font le rap-

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port qui est lu le samedi suivant. Si le devoir est jugé digne, on le met sur le cahier d'honneur de la classe, où l'on met les bons devoirs ; et s'il est jugé d'un mérite supérieur, il est présenté à l'Académie1, qui, si elle le juge à propos, l'admet dans les immortelles pages de son superbe cahier.

J'ai attendu à la fin de ma lettre, ma chère maman, pour vous apprendre une grande nouvelle, une nouvelle que je ne vous ai pas encore annoncée depuis mon départ, une nouvelle qui vous comblera de joie, une nouvelle que je vous annonçais plus souvent autrefois, une nouvelle que je tâcherai de vous annoncer plus souvent désormais. Devinez-la... Je ne veux pas vous tenir plus longtemps en suspens. Cette grande nouvelle, c'est que... c'est que dans une composition en lettre latine, j'ai été... Enfin, il faut vous le dire, j'ai été le premier. J'espère que cette croix s'est assez longtemps fait attendre ; mais enfin elle est venue. En la quittant, j'ai pensé lui dire adieu pour toujours ; mais cependant j'en ai

i. Les élèves du petit séminaire avaient formé entre eux une société qu'ils appelaient l'Académie.

encore approché assez près pour être le second en version latine. Mais ce petit succès ne doit pas me faire croire que je suis un aigle, car quoiqu'en ces deux compositions j'aie élevé mon vol assez haut, hélas I en lettre française et en histoire, j'ai été obligé de raser encore la terre, car j'ai eu deux mauvaises places en ces matières. Mais je tâcherai de réparer cela, encouragé par mon bon professeur , digne successeur du bon Monsieur Pasco.

Ce que vous me dites dans votre lettre, ma chère maman, de l'intérêt que me portent tous les professeurs de Tréguier, me fait le plus grand plaisir. C'est à eux et non pas à moi que revient la plus grande partie de l'honneur de ma primauté. Car il faut remarquer que tous les élèves qui viennent ici des autres collèges ou séminaires redoublent leur classe et ne sont pas encore les plus forts. Remerciez pour moi le bon Monsieur Pasco de tous les soins qu'il m'a donnés, surtout de m'avoir tant exercé sur les vers latins. Je voudrais voir le poète Liart rivaliser avec nous ; ce serait pour moi un bien grand bon-

heur, quoique je ne veuille pas l'enlever à mon ancienne et chère classe. Dites bien des choses de ma part à tous ces Messieurs, particulièrement à Monsieur Duchêne ; je ne sais ce qui fait que je pense si souvent à mon excellent professeur de mathématiques. Ah ! ce sont sans doute les soins extrêmes qu'il a eus de moi.

J'ai vu avec le plus grand plaisir M. l'abbé Romand. Malgré tous ses efforts, il n'a pu, je crois, voir Henriette. Le peu de temps que j'ai passé avec lui m'a fait plaisir et j'ai trouvé dans ce bon Monsieur toute la bonté et tout l'intérêt qu'il m'avait témoignés à Tréguier. Je vois aussi assez souvent Monsieur Tresvaux, qui vient souvent au séminaire, dont il est très zélé protecteur. Je ne puis vous exprimer le plaisir que je ressens en m'entretenant en notre langue bretonne avec ce bon Monsieur.

Permettez, chère maman, que Liart trouve ici un souvenir pour lui. Je lui écrirai sans tarder. Ce cher ami a bien des occupations, mais je suis persuadé qu'elles ne lui feront pas trop souffrir pour ses classes. Je vois

aussi avec terreur approcher l'époque où il doit tirer au sort. Indiquez-la-moi au juste, s'il vous plaîl. Oh ! j'espère que Dieu le protégera. Adieu, chère maman, adieu. Dans cinq mois nous nous reverrons.

5 février.

Je vous réitère, ma chère maman, mes prières et mes supplications de vous bien soigner. Je vous en conjure, ne vous laissez manquer de rien. Chauffez-vous bien surtout; je sais combien cela vous est nécessaire. N'épargnez rien, ma chère maman, pour votre santé; elle nous est plus précieuse que tout le reste. Je n'ai pas encore la soutane; j'aurais été bien content si elle eût pu être prête pour la fête de la sainte Vierge, mais Dieu ne l'a pas voulu et cela suffît. Je pense que je l'aurai sous Pâques, qui est une des grandes époques auxquelles on la prend.

Enfin, j'espère que Dieu arrangera tout pour le mieux. Ne manquez pas, s'il vous plaît, ma bonne mère, d'assurer Monsieur le Rec-

teur et ses vicaires que je pense souvent à eux.

' J'ai composé aujourd'hui en vers latins, mais ni la beauté du sujet, ni mes efforts superflus n'ont pu m'inspirer. Le sujet était la chute des feuilles et on nous avait donné un magnifique morceau de vers français par Mille voye. J'ai cru que les Muses avaient fait avec moi une éternelle rupture, tant elles m'ont oublié aujourd'hui, mais une lettre de ma chère maman les fera revenir, j'en suis sûr.

Hélas! mon papier me manque, ma chère maman, et j'ai encore tant de choses à vous dire ; mais il faut finir. Adieu, ma chère maman, je vous aime au-dessus de toute expression.

ERNEST

Paris, 3o mai 1889, deux heures après midi.

Ma chère maman,

Je serais inquiet de votre long silence si la bonne Henriette que je viens de quitter, ne m'avait rassuré sur votre compte, en m'apprenant que vous étiez à Guingamp, durant l'absence de mon oncle et de ma tante Forestier qui, comme je le vois, ont fait un voyage au long cours. Henriette m'a fait espérer de voir mon oncle ces jours-ci; il y a déjà quelques jours qu'il parut à Paris, mais comme un éclair, en sorte que je ne pus le voir ; mais comme cette fois il doit faire un séjour de quelques jours dans la capitale, j'espère avoir le plaisir bien précieux pour

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moi de voir ce bon oncle, dont je n'oublierai jamais les bontés. Mon paquet de lettres partira par son occasion.

Il approche, ma chère maman, le jour où il me sera permis de vous embrasser et de revoir ma chère Bretagne. Dans un mois, je serai presque à la veille de mon départ. Ah! ma chère maman, quel bonheur pour vous et moi, car je sais combien vous aimez à nous revoir, hélas! après une trop longue séparation. Ce temps s'écoulera bien vite, ma très chère maman, car maintenant les compositions des prix vont m'occuper, les grandes promenades vont être multipliées, les fêtes sont assez nombreuses, enfin il me semble que je suis déjà à la veille de vous voir. Il ne reste plus à régler que la manière dont je me rendrai près de vous. J'attends vos ordres dans votre prochaine lettre. En allant par la Normandie, j'aurais le plaisir de faire une nouvelle route, et surtout, ce qui est infiniment au-dessus, j'aurais le bonheur de voir mon cher Alain en passant par Saint-Malo, mais la difficulté serait d'aller de Saint-Malo à Tréguier. En allant par la route ordinaire,

c'est-à-dire par Rennes, j'aurais une route bien plus directe, et moins coûteuse, mais je ne verrais pas mon bon frère. Le Monsieur dont je vous ai parlé, et qui est de Bretagne, ira peut-être visiter son pays natal, vous sentez combien il serait précieux pour moi de l'avoir pour Mentor durant mon voyage, mais je crois qu'il ira par les bords de la Loire et par Nantes. Enfin, ma chère maman, arrangez tout cela pour le mieux, et en même temps ne vous gênez pas trop pour moi, car vous sentez que cela empoisonnerait bien mon bonheur.

Je ne puis vous exprimer combien j'ai de reconnaissance à ce bon compatriote dont je viens de vous parler, pour un bienfait dont je vais vous faire part et dont je ne serai pas le seul à être content. Figurez-vous qu'avanthier nous nous promenions ensemble durant la récréation de midi, et nous causions, je crois, de la Bretagne, a Ahl me dit-il, quand vous irez en vacances, il faudra que vous ameniez avec vous quelques-uns de vos anciens condisciples, qui auraient en même temps de l'aptitude aux sciences et surtout

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de la piété et du goût pour l'état ecclésiastique )>. Vous sentez, ma chère maman, que Guyomard et Liart me sont venus à l'esprit, ce Hélas I lui dis-je, il y en a beaucoup qui le désirent, un surtout, malheureusement les fortunes ne sont pas assez fortes en Bretagne pour qu'on puisse payer huit cents francs de pension par an. — Ah! me dit-il, que cela ne vous gêne pas, pourvu qu'ils veuillent venir à Paris, je me charge du reste, et je leur promets ou une bourse entière ou une demibourse, selon qu'ils en auront besoin, ils donneront ce qu'ils pourront. x> N'est-ce pas là, ma bonne mère, une preuve évidente de la Providence? pour moi, j'ai de suite attribué cette grâce précieuse à l'intercession de la très sainte Vierge, que ces deux chers amis auront sans doute priée avec ferveur durant le beau mois qui vient de s'écouler. Vous trouverez de plus grands détails dans les lettres que je leur écris à tous les deux. Ah! ma chère maman, que Dieu est bon, que la très sainte Vierge est puissante ! Mais la cloche m'avertit que la classe commencera dans une demi-heure, il m'est temps d'ap-

prendre mes leçons. Adieu pour quelques heures, mon excellente mère.

Cinq heures du soir.

Nous avons eu dernièrement une promenade dont je veux vous parler. A l'occasion du mois de Marie, nous avons fait un pèlerinage à une chapelle qui lui est dédiée sous le nom de Notre-Dame-des-Anges. Mais devinez où est située cette chapelle? Au milieu d'une immense forêt, la forêt de Bondy, à quatre lieues et demie de Paris; heureusement nous avions des voitures pour ceux qui étaient fatigués. Je n'ai jamais eu plus de plaisir. Nous sommes partis à quatre heures du matin, et vers huit heures nous avons déjeuné chez un de nos condisciples demeurant à Rosny . Puis nous avons vu et traversé le Raincy , magnifique maison de campagne appartenant à Louis-Philippe. Enfin après avoir dîné dans la forêt, nous nous sommes dispersés avec nos professeurs dans les bois et nous avons fait une énorme excursion dans toutes ces belles campagnes. Nous avons parcouru dans notre après-midi trois départements : Seine,

Seine-et-Oise , Seine-et-Marne. Enfin nous avons repris la route de Paris, et nous sommes arrivés à onze heures et demie du soir. Vous voyez, ma chère maman, que nous avons eu une belle journée.

J'ai encore eu depuis ma dernière lettre un plaisir bien sensible, c'est d'assister à une grande ordination faite dans la magnifique église de Saint-Sulpice, par Monseigneur l'évêque de Versailles, car Monseigneur l'Archevêque était malade. L'ordination était excessivement nombreuse puisqu'il y avait deux cents ordinants, parmi lesquels nous comptions quelques-uns de nos professeurs et six de nos condisciples pour la tonsure, car on a soin qu'il y ait toujours un certain nombre de tonsurés parmi les élèves du petit séminaire. Mais figurez-vous que parmi ce grand nombre d'ordinants, il n'y en avait presque aucun pour le diocèse de Paris, tous étaient pour des diocèses étrangers.

Il me reste, ma chère maman, a vous parler d'une affaire de la plus grande importance, et à laquelle il est grand temps de songer. Vous recevrez par mon oncle Forestier les papiers

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nécessaires pour obtenir mon excorporation du diocèse de Saint-Brieuc. \ous sentez que le diocèse de Paris m'accordant le bienfait d'une éducation gratuite, il est bien juste qu'il exige que je me consacre à lui. Mais il faut que l'évêque de Saint-Brieuc déclare qu'il consent à ce que je quitte son diocèse, car sans celte excorporation il pourrait me rappeler après que j'aurais fini mes études, en sorte que le diocèse de Paris n'aurait rien gagné en m'élevant. D'ailleurs, cette formalité est absolument nécessaire pour que je continue à jouir de mon privilège dans la maison. Vous aurez donc, ma chère maman, la bonté de faire tous vos efforts pour que je l'obtienne; je pense que vous avez eu l'intention de m'agréger au diocèse de Paris, quand vous avez cousenti à vous séparer de moi. D'ailleurs, cette excorporation n'est nullement un obstacle à notre réunion, car, ma bonne, mon excellente mère, vous viendrez nous rejoindre à Paris. Des raisons bien puissantes nous engagent à y consentir : vous voyez combien le diocèse de Paris a besoin de prêtres ; sans doute il y a des âmes à sauver

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en Bretagne, mais la capitale est encore plus importante puisqu'elle donne l'exemple aux autres. Quelquefois d'énormes populations n'ont qu'un seul prêtre ; il n'est pas étonnant qu'il y ait tant de désordres dans ce pays. Enfin, ma chère maman, j'espère que vous ferez votre possible pour que cela réussisse. Si vous pouviez trouver quelque ecclésiastique pour présenter la demande à Monseigneur, cela vaudrait peut-être mieux, mais tâchez que cela fasse le moins de bruit possible à Tréguier, car on pourrait s'y opposer. Dieu fera tout pour le mieux; que sa sainte volonté soit faite !

J'ai eu le bonheur, à la Fête de la Pentecôte, de prendre l'habit ecclésiastique, ce qui m'a causé une joie véritable. J'ai joui dimanche dernier du privilège de ceux qui le portent et j'ai assisté à la grand'messe à la cathédrale, dans l'antique église de Notre-Dame, car tous les dimanches on envoie un certain nombre d'entre eux pour y assister. J'éprouve toujours un sentiment indéfinissable sous ces voûtes majestueuses, à la vue de cette grande architecture et aux souvenirs qui se pressent

en foule à mon esprit. Quand y verrai-je Guyomard et Liart à côté de moi? Pourraientils se refuser à l'offre avantageuse qu'on leur fait? Et je dois vous dire, ma chère maman, que celte offre ne s'adresse pas seulement à eux, mais encore à tous ceux qui, dans les classes un peu élevées, telles que rhétorique, seconde, troisième, voudraient venir au petit séminaire. Vous ferez, ma chère maman, une œuvre admirable en nous en procurant un certain nombre; mais toujours deux conditions : de la piété et des moyens. Il faudrait autant que possible faire les demandes avant les vacances, car les places pourraient être données à d'autres. Pressez surtout Guyomard et Liart; oh! que le bon Dieu bénisse vos efforts!

Vous avez sans doute appris les troubles qui ont agité Paris *. Ne soyez nullement inquiète pour moi; car je vous assure que ce n'est point là ce qui nous gêne. Une chose bien remarquable, c'est que nous étions tous infiniment plus gais ce jour-là que les autres; nous composions le lundi, quand l'émeute

i. L'insurrection de Barbes et de Blanqui, du 12 mai 1839.

n'était pas encore absolument calmée, et notre excellent professeur nous engageait à bien travailler en nous disant qu'en ces temps d'émeute, on semblait ne toucher à la terre que de la plante des pieds, et en effet il est certain qu'on a l'esprit beaucoup plus dégagé. Néanmoins, j'ai horreur de ces troubles, car on frémit quand on pense que chaque coup de canon qu'on entend a donné la mort à beaucoup de nos frères qui peut-être n'y étaient pas disposés. Mais ne craignez rien, ma bonne mère, ces troubles sont absolument terminés. Adieu, ma chère maman, je vous laisse jusqu'à samedi, car demain nous avons promenade toute la journée.

Samedi, onze heures du matin.

Je viens, ma très chère maman, aous dire un dernier mot; j'ai composé ce matin en version latine pour les prix et je ne peux mieux m'en délasser qu'en m'entretenant avec vous. Hier nous avons eu la clôture du beau mois de Marie, que nous avons vu s'achever avec douleur. On a hier donné les places d'une composition en narration française

dans laquelle j'ai été le troisième. Vous savez qu'au séminaire de Saint-Nicolas ce n'est pas la composition des prix qui décide entièrement des prix, elle compte seulement pour trois compositions. Tout se prépare pour la grande fête de demain; j'espère aller la célébrer à Notre- Dame. Mais cette fête n'est pas à beaucoup près aussi belle que dans les provinces, car il n'est pas permis de faire la procession dans les rues. J'attends bientôt une lettre de vous,ô mon excellente mère; quel bonheur quand je pense que dans peu je vous embrasserai ! En attendant, soyez persuadée que jamais une mère n'a été plus aimée et plus respectée que vous ne l'êtes de votre

ERNEST

P.-S. — Tâchez, ma bonne mère, qu'on ne sache pas trop au collège l'affaire de Guyomard, Liart, etc.

Ma bonne mère, remarquez que pour l'affaire de Guyomard, je ne la donne pas comme parfaitement certaine, mais comme une espérance bien fondée.

Adieu, adieu, ma chère maman.

Paris, 2 juillet i83c).

Très chère maman,

Me voilà donc en vacances ! La voilà donc passée, cette année qui m'a semblé si courte, tant elle a été heureuse pour moi ! Aussi je bénis sans cesse le bon Dieu d'avoir permis que je redoublasse ma seconde, puisqu'en redoublant j'ai trouvé une classe choisie, et conservé un professeur bien aimé. La bonté de Monsieur Bessières, l'affection que je crois avoir trouvée en lui pour moi, et qui me rappellerait si bien celle de mes anciens professeurs, laissera en moi un bien profond souvenir, et excite aussi dans mon cœur un vil

regret (Têtre obligé de le quitter. D'un autre côté, la classe de seconde était vraiment l'élite des classes. Figurez-vous vingt-trois jeunes gens, tous sincèrement et solidement pieux, plusieurs d'une vertu supérieure, parmi lesquels cinq ont été jugés dignes de recevoir la tonsure, tous se destinant a la vocation du sacerdoce, peut-être à une seule exception près. Ajoutez à cela que, parmi ces vingttrois élèves, il y en a plusieurs doués de talents très remarquables, d'une intelligence étonnante, deux ou trois qui, j'en suis sûr, seront des hommes supérieurs ; au milieu de tout cela une variété surprenante de caractères, chacun ayant le sien bien déterminé, et néanmoins tous étant unis pour le bien et pour une même intention ; voilà la classe de seconde; jugez si c'est à tort que j'y suis si attaché.

Cette année si heureuse s'est heureusement achevée et même, je dois l'avouer, le succès a surpassé mon attente. Il ne m'appartiendrait pas de vous annoncer les succès que j'ai pu obtenir ; cependant je vous dirai que j'ai obtenu le second prix d'excellence, les pre-

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mievs prix de version latine, version grecque et narration latine, ainsi que le second d'histoire ; j'ajouterai même, vanité à part, que je crois que personne dans la classe n'en a obtenu autant. Je n'ai rien eu en vers latins, narration française et examens, pas même un accessit. Vous savez que les compositions des prix comptent autant que la moitié de toutes celles de Tannée. Ainsi, si on a composé six fois en une faculté, celle des prix comptera pour trois. Le second prix d'excellence, je l'ai obtenu ex œquo avec Henri Nollin ; Alfred Foulon ' a obtenu le premier. 11 est impossible de se suivre de plus près que nous ne l'avons fait durant cette année, surtout vers la fin. Nollin et moi nous étions toujours à deux ou trois points de différence; pour Foulon, il a conquis au second trimestre un certain avantage sur nous deux. J'ai été hier chez ce cher ami, conduit par un autre de mes condisciples, qui partait pour Chartres. Je l'ai trouvé, rue Notre-Dame-des- Yictoires, dans une petite chambre très propre,

i. Joseph-Alfred Foulon fut plus tard cardinal-archevêque de Lyon et primat des Gaules, de 1887 à i8g3.

mais sans luxe, au quatrième, assis et lisant auprès de sa mère, qui travaillait auprès de la fenêtre. Ceci m'a rappelé votre souvenir, ma chère maman, et j'ai trouvé une conformité singulière entre la vie d'Alfred Foulon et la mienne, quand j'étais auprès de vous. Qu'il est heureux! il est auprès de sa mère! J'ai cru vous voir là-bas dans vos mansardes, ma bonne et excellente maman !

Nous partons aujourd'hui pour Gentilly, chère maman. J'espère bien m'amuser ces vacances ; plusieurs de ceux qui restent sont mes amis particuliers ; Foulon lui-même doit y venir bientôt, car le séjour de Paris n'est favorable ni à la santé, ni aux délassements, ni surtout à la vertu, durant les vacances. Je vous écrirai plus souvent, et je vous donnerai de plus amples détails sur nos amusements. Le mardi est consacré à de grandes promenades, soit à Versailles, soit à Saint-Germain, Saint-Denis, Yincennes, Montmorency, etc. Par semaine, on a trois classes, d'une heure chacune et quelque petit temps d'étude. Toutes les aprèsmidi de tous les jours sont consacrées à la promenade ; ainsi vous voyez que ce n'est

point le travail qui peut nous faire mal. Le très cher Guyomard va venir avec nous a Geniilly ; depuis quelque temps, il est beaucoup mieux, et j'espère que l'air de la campagne lui fera du bien. J'envie le bonheur du cher Liart, qui va bientôt vous voir, ainsi que sa chère Bretagne. Henriette m'a dit qu'Alain avait déjà fait son voyage à Tréguier ; mais ce n'a été qu'une courte apparition, à ce qu'il paraît; j'ai été bien surpris et en même temps peiné, quand j'ai appris que notre bon frère n'aA^ait pu passer plus longtemps avec vous. Notre distribution de prix a été très belle et très nombreuse. Monseigneur l'Archevêque nommé de Paris, plusieurs autres prélats, parmi lesquels l'internonce du Pape, y assistaient. La séance a commencé par plusieurs lectures fort intéressantes de pièces de la composition des élèves. J'ai eu de beaux ouvrages pour prix : les Œuvres choisies de Saint- Augustin, en deux volumes, Homélies choisies de Saint- Jean- Chrysos tome (un volume), la Perfection chrétienne, traduite de l'espagnol, du pèreRodriguez; enfin la Bibliothèque du Prédicateur (deux volumes), que j'ai

échangée contre Y Histoire des Variations des Eglises protestantes (trois volumes) par Bossuet.

Adieu, ma très chère maman, vous savez combien je vous aime, je n'ai pas besoin de vous le répéter; adieu, une dernière fois.

Votre fils bien respectueux et dévoué sans réserve.

ERNEST

Paris, 20 septembre i83g'.

Mon Dieu ! ma chère maman, que j'ai du chagrin de voir que vous en avez ! Ah ! sans doute, ma chère maman, moi aussi j'ai eu un hien vif chagrin en vous quittant, et jusqu'à Saint-Malo, je vous l'avouerai, ma douleur a été très sensible ; depuis ce moment, quoique un peu diminuée, elle n'a pas laissé de m'arracher des soupirs ; mais que votre lettre m'a déchiré le cœur, quand j'ai vu que vous étiez encore inconsolable I Je pensais que vous seriez restée plus longtemps auprès de ma bonne tante Morand et dans son agréable

i. Ernest Renan avait passé la fin des vacances en Bretagne.

campagne de Trovern. Je vous assure que bien souvent je m'y suis transporté en pensée; et je ne sais pourquoi, même l'an dernier, j'aimais particulièrement à songer au vieux manoir de Trebeurden. C'est sans doute parce que j'y ai passé d'heureuses années auprès de vous, ô mon excellente maman. Tréguier, comme je le vois, ne vous a pas beaucoup consolée, et vous y avez vu peu de monde ; je crois que si vous sortiez plus souvent, cela pourrait vous distraire et même vous faire du bien pour la santé; la promenade, je crois, vous est favorable. Sortez donc quelquefois, ma bonne mère ; vous avez de bons amis que vous pouvez visiter ; oh ! je vous en prie, ne restez pas toujours dans votre pauvre chambre, oh I maman, je vous en prie. Pendant l'hiver qui s'approche (les froids commencent déjà ici), je vous conjure, par la tendresse que vous avez pour moi, de ne pas vous laisser manquer de rien; chauffez-vous bien, et pendant longtemps. Oh! que j'aime à me figurer ma bonne mère auprès d'un bon feu, et lisant une lettre d'Alain, d'Henriette, ou d'Ernest ! et je crois que cela ne vous déplaît pas non

plus, ô ma tendre mère. Vous rappelez-vous les projets que nous formions, et d'après lesquels je devais vous fournir votre petite provision de bois ? Hélas ! que ne le puis-je ! vous en auriez à pleine cave, à plein grenier, à plein foyer. Oh! ma chère maman, que je vous aime ! Ce qui doit un peu vous consoler, c'est l'espérance, peut-être prochaine, d'être réunis. Oui, ma bonne mère, cela me soutient, et doit aussi vous soutenir; oh ! que nous serions heureux ensemble. D'ailleurs, si nous sommes séparés, c'est Dieu qui l'a voulu, et c'est pour Dieu, puisque c'est pour sa gloire, que je vous ai quittée; c'est la seule solide consolation que j'ai goûtée ; qu'elle soit aussi la vôtre, ô ma chère maman.

Je m'empresse de satisfaire aujourd'hui, ô ma chère maman, à toutes les questions que vous m'adressez, et que mon laconisme peu ordinaire de la dernière fois m'a fait omettre. Vous me demandez d'abord des détails sur mon voyage. Il a été on ne peut plus heureux, ô ma bonne mère, et Guyomard et moi, nous sommes arrivés à Saint-Malo sans le moindre obstacle. Seulement je vous

conseille, quand vous viendrez a Paris, de ne pas prendre l'omnibus de Saint-Brieuc à Dinan. Oh I la maudite voiture ! On y est fort incommodément, et, pour comble de malheur, nous avons pensé verser en roule dans une montée fort longue. Les chevaux n'auraient pas avancé pour un coup de canon, et voilà un d'entre eux qui trouve plus commode de s'étendre par terre. Du reste, nous en fûmes quittes pour la peur, et pour descendre de voiture. J'ai vu, à Dinan, ma tante Moullec et Armand, qui m'ont fait un accueil très bienveillant. Ma tante est bien logée et semble assez bien. Après avoir admiré les environs pittoresques et charmants de Dinan, nous nous sommes embarqués sur le bateau à vapeur et nous avons remonté la Rance, dont les bords sont si agréables, par le contraste des deux rives, dont l'une est parfaitement cultivée, et l'autre a l'aspect le plus sauvage et le plus négligé. Toute cette côte est beaucoup plus mouvante que notre pays de Tréguier, si mort et si peu mouvant. Partout ce sont des chantiers, des bateaux que l'on remorque, des bois que l'on fait

avancer en radeaux ; tout présente l'aspect d'un pays riche et parfaitement cultivé. Enfin, nous avons aperçu le rocher de Saint-Malo ; je suis de nouveau descendu sur cette côte, que j'ai visitée autrefois encore si jeune. Par un bonheur inexprimable, au moment où je débarquais, Alain sortait de la Grand'Porte, en sorte que j'ai eu le plaisir d'embrasser mon frère, avec qui j'ai réellement passé trop peu de temps. Nous nous sommes promenés ensemble, et nous avons visité le tombeau d'un poète illustre, de Chateaubriand, qui, quoique plein de vie, s'est fait construire un tombeau fort simple dans une petite île, à l'entrée du port de Saint-Malo. Gela m'a procuré le plus grand plaisir. J'ai vu le bon M. Gilbert, qui nous a reçus on ne peut plus amicalement, et a bien voulu faire avec nous, en l'absence d'Alain, le tour des murs de Saint-Malo, et nous montrer et nous expliquer les travaux du magnifique bassin, qui fera bientôt de Saint-Malo un des plus beaux ports de France. Je pense qu'il vous a remis la clef de la cuisine ; dites-moi que vous me pardonnez cette sottise qui n'a pas de nom. Je

reviens à mon, ou à notre voyage, car le cher Liart nous avait rejoints. Le cher Alain, en se donnant des peines infinies, qui montrent et son amour pour nous et en même temps son adresse à se tirer d'affaire, était parvenu à nous trouver trois places jusqu'à Paris ; ce qui est fort difficile. A demain, ma bonne mère, je reprendrai demain mon voyage depuis Saint-Malo.

Ier octobre i83g.

Un jour s'est écoulé, ma bonne et excellente mère, depuis que je ne me suis entretenu avec vous, et ce jour, je l'ai passé à la maison de campagne avec mes condisciples. Je reviens avec plaisir à notre chère causerie, qui a pour moi tant de charmes. Je quittai donc le cher Alain à Saint-Malo, à sept heures du soir, et bientôt nous perdîmes de vue le port et les remparts ; au bout de trois lieues à peu près, nous fûmes témoins d'un magnifique spectacle qui frappa tous les voyageurs ; c'était la lune se levant sur la baie de Gancale, et ressemblant à un incendie éloigné,

dont les reflets se propageaient sur cette immense nappe d'eau. Rien n'est plus beau que cette baie, et c'est certainement un des plus beaux points de vue de France. Nous passâmes bientôt l'antique ville de Dol, la jolie ville d'Avranclies, mais la nuit nous empêcha de les voir attentivement. Le lendemain matin, nous étions déjà dans le Calvados et nous déjeunâmes à Vire. Tout ce pays est magnifique et fort peuplé; on rencontre partout de gros bourgs et des villes assez considérables. Enfin, vers deux heures après midi, nous arrivâmes à Gaen, où nous restâmes cinq heures. Quand on entre dans la ville, les faubourgs n'en donnent pas une idée fort avantageuse, mais l'intérieur est bien différent et réellement c'est une ville charmante, habitée généralement par des personnes aisées et retirées, et surtout par des savants, car Gaen a toujours été célèbre sous ce rapport et elle a donné naissance à un grand nombre d'hommes célèbres. Nous y vîmes de très beaux monumens, de jolis environs, et surtout des églises magnifiques. La cathédrale de Saint-Pierre est remarquable par son antiquité, sa majesté,

et surtout ses superbes flèches, mais ses portails mesquins la déparent un peu, à mon avis. J'y vis encore d'autres églises fort belles, des promenades agréables, et un superbe lycée, où je me rendis pour la commission d'Henriette ; mais l'élève était allé en va<rcances.

Le soir, nous partîmes de Gaen, et nous vîmes son port, qui est assez considérable, quoique les navires un peu considérables ne puissent y remonter. Nous continuâmes de parcourir les beaux pays de Normandie, d'une fertilité admirable ; et nous traversâmes la vallée la plus fertile de France. Après avoir dîné à Mantes, ville assez considérable, et où nous vîmes une église gothique très remarquable par ses tours extrêmement légères, nous continuâmes de longer les bords charmants de la Seine, que nous avions déjà souvent rencontrés ; nous traversâmes tous les villages qui la bordent ; nous vîmes ses charmantes îles de peupliers et de saules, et enfin nous arrivâmes au célèbre château de Saint- Germain ; ce charmant village est bâti en amphithéâtre sur une colline, au pied de

laquelle commence le chemin de fer. Nous vîmes arriver un long convoi de wagons, mais pour nous, nous préférâmes la route ordinaire et nous traversâmes Poissy, où Saint- Louis fut baptisé; la forêt de Saint-Germain, Nanterre, patrie de la patronne de Paris ; Neuilly, résidence ordinaire de Sa Majesté durant l'été, et remarquable par ses sites et ses îles délicieuses, tout cela fut bientôt loin derrière nous, et déjà dans le lointain on pouvait apercevoir la masse imposante de l'Arc de Triomphe, le dôme élancé du Panthéon , la flèche dorée des Invalides ; bientôt nous avons franchi les barrières et nous sommes dans la capitale. Nous traversons les plus beaux quartiers, les boulevards; nous voyons la Madeleine, la Chambre des députés, et enfin nous voilà dans la cour des messageries, où nous attendait la chère Henriette. De là, le long de la tumultueuse rue Montmartre, nous regagnâmes notre tranquille demeure, et enfin nous arrivâmes au séminaire. J'aurais voulu, ma bonne mère, que vous eussiez vu l'air ébahi de Liart et de Guyomard, à la vue du fracas effroyable de

tous ces quartiers. Ces chers amis ont eu le plaisir de voir Paris, ou du moins quelque chose. Que n'étiez-vous là pour nous voir courir les rues, les quais, visiter les monuments, regarder à droite, à gauche ; ajoutez à cela l'air étonné de Liart, les questions innombrables de Guyomard, et vous aurez l'air et l'aspect de nos trois provinciaux parcourant les rues de Paris. Ils ont surtout admiré les Tuileries, et peu s'en est fallu que nous n'ayons monté dans les appartements même de Louis-Philippe, actuellement à Neuilly. Quelle faveur c'eût été pour nous, n'est-ce pas, ma chère maman? quel respect, quelle vénération, quels sentiments de joie n'auriez-vous pas eus, en pensant que votre Ernest aurait visité l'appartement de Sa Majesté le roi des Français?... Le Panthéon, le dôme des Invalides les ont aussi remplis d'admiration ; mais toute mon éloquence n'a pu leur faire admirer les murs pauvres et nus de l'antique Notre-Dame.

Quelques jours après notre rentrée, nous avons fait une petite course de trois lieues pour porter la lettre à Monsieur Raoul. Figurez-vous qu'il demeure au delà de l'Arc de Triomphe,

qui déjà est assez raisonnablement éloigné de chez nous. Mais il faut s'habituer aux longues courses clans Paris.

Voilà, je l'espère, ma bonne mère, un récit bien complet de mon voyage ; quant à Liart et à Guyomard, ils se sont très bien portés durant la route, ce qui m'a fait le plus grand plaisir, surtout pour Guyomard, dont la santé est si faible. Ces chers amis, Guyomard surtout, se sont faits très vite au régime et à l'ordre de la maison ; Liart a regretté et regrette un peu plus sa chère Bretagne, mais je ne doute pas qu'il ne se plaise parfaitement : les commencements sont toujours un peu amers. Ils comptaient vous écrire, mais ils n'ont pas eu le temps, et m'ont chargé d'y suppléer. M. Crabot me disait hier encore : « Quand vous écrirez à votre maman, rappelezmoi bien à son souvenir, et dites-lui que je n'ai oublié ni Bréhat ni le plaisir qu'elle m'y a procuré. » Ce bon monsieur- a pour nous toutes sortes de bontés. Il faut aussi que vous sachiez, ma bonne mère, que cette année est réellement et en vérité une colonie bretonne. Outre les Trécorois, on y voit en foule des

élèves de Morlaix, de Dinan, de Rennes, de Nantes, et aujourd'hui encore, on en attend un de Vannes. Quelle afïluence ! La Bretagne sera bientôt transplantée sur le sol parisien.

Gomme vous le savez, ma chère maman, j'ai eu le plaisir de doubler ma seconde; sous Monsieur Bessières; c'est pour moi un sensible bonheur; notre classe est d'une force très remarquable, et cette année, Monsieur Dupanloup est résolu de rendre les études du petit séminaire aussi fortes que celles de tous les collèges de Paris, et même, dit- il, de l'Europe ; c'est pour cela qu'un grand nombre d'autres élèves ont redoublé, entre autres Henri Nollin, qui refait aussi sa seconde avec moi, quoique l'an dernier il ait eu le second prix d'excellence. Ce sera pour moi un terrible antagoniste, mais peut-être encore moins terrible qu'Alfred Foulon, et d'autres, qui paraissent résolus de tenter les derniers efforts pour ne pas céder aux anciens. A la première composition, j'ai été le premier, mais j'ai un peu laissé ralentir mon feu ; et aux deux autres j'ai été le cinquième.

Mon Dieu! ma chère maman, il faut que je finisse, l'heure va sonner. Adieu, ma honne, mon excellente, ma mère bien chérie. Je ne peux vous dire combien je vous aime, adieu, adieu.

ERNEST

Paris, 10 novembre i83g.

Ma très chère et bien bonne maman,

Vous avez donc été inquiète de notre long silence ; mais Henriette m'a tranquillisé en me disant qu'elle vous avait écrit et que vous auriez reçu sa lettre avant l'époque où vous deviez entrer en retraite. Cette chère sœur! elle est si occupée qu'elle peut bien rarement écrire ; mais pour moi, ma chère maman, je ne sais depuis quand je vous ai écrit, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a un temps immémorial que je n'ai eu le bonheur de vous écrire. J'allais vous écrire le jour de la Toussaint, lorsque j'ai reçu votre douce

LETTRES DU SÉMINAIRE -y5

lettre, qui m'a obligé de retarder de huit jours le plaisir que j'aurais de m'entretenir avec vous. Enfin je puis le faire en liberté. Je vais donc entrer en matière et commencer mon journal.

J'ai éprouvé une joie solide et bien sincère, ma bonne et tendre mère, en apprenant que vous étiez allée faire une retraite chez les sœurs de la Croix. Vous aurez dû en tirer quelque consolation à vos privations et à vos chagrins ; car la religion et la piété seules, ô ma bonne mère, peuvent seules nous consoler. Je ne doute pas que vous n'ayez entendu de belles instructions, et qu'on ne vous ait parlé sur les vérités de notre sainte religion avec éloquence, surtout de la bonté et de la miséricorde de Dieu. C'est un si bon père, ô ma chère maman, que nous ne pouvons jamais ni trop l'aimer, ni trop avoir confiance en lui. Vous aurez sans doute éprouvé une grande joie, lors de la clôture de cette retraite, et vous en serez sortie avec une tranquillité d'âme dont on ne peut assez exprimer les charmes. C'est l'ordinaire, ma chère maman, je crois que le jour le plus heureux et le plus content

de l'année, c'est celui de la clôture d'une retraite, car on est calme, tranquille, sans agitation, sans trouble, et qu'on peut enfin méditer les mystères consolants de la religion, après en avoir médité les plus terribles. Je l'ai bien éprouvé dernièrement, ma bonne mère, car nous aussi nous avons eu une belle retraite. Elle a été prêchée par un homme d'un mérite extraordinaire, d'une éloquence entraînante, forte, irrésistible, je veux parler de M. Pététot, curé de Saint-Louis-d'Antin, l'une des principales paroisses de Paris. Je n'ai rien entendu de plus profond, de plus solide, de plus substantiel que ses instructions, aussi, cette retraite a-t-elle produit des fruits admirables dans la maison. Elle s'est terminée par une fête délicieuse pour nos cœurs.

A propos de retraite, j'ai éprouvé un plaisir très sensible en assistant, il y a quelque temps, à la clôture de la retraite ecclésiastique du diocèse de Paris. Plus de trois cents prêtres s'y trouvaient, aussi la cérémonie fut magnifique. Elle eut lieu dans la grande et magnifique église de Saint-Sulpice. En ma qualité d'académicien, j'eus le privilège d'y

assister, et je crois que dans cette immense assemblée, il n'y en avait pas un seul mieux placé que moi, soit pour voir les cérémonies, soit surtout pour entendre le sermon. Il fut prononcé par un jésuite célèbre, et je n'ai pu assez admirer le talent, la fermeté, la solide éloquence du prédicateur. Sa voix, cependant, est naturellement un peu faible, et néanmoins on l'entendait, parfaitement dans cette vaste enceinte. La cérémonie eût été encore plus belle, si la santé de Monseigneur l'Archevêque lui eût permis d'y assister; mais malheureusement sa maladie continue et donne des inquiétudes. Quelle perte pour l'Eglise de Paris et pour toute la France si nous venions à le perdre I

Vous me demandez des détails sur mes classes, ma bonne mère; je vous dirai d'abord que cette année elles ne me présentent que des fleurs, au lieu des épines de l'an dernier. J'ai toujours pour professeur l'excellent M. Bessières et pour condisciples les enfants les plus aimables, les plus spirituels, les plus honnêtes qu'il y ait au monde. Nos classes sont vraiment délicieuses, et par la bonté du

professeur et par la docilité des élèves. Il me semble que c'est la plus forte classe de la maison et cette année les classes ont encore acquis une nouvelle force au petit séminaire. M. Dupanloup est décidé à nous rendre les plus forts élèves de la France, et quelques expériences que l'on a faites cette année, prouveraient que nous ne le cédons nullement aux collèges de Paris. Pour en revenir aux détails sur mes études, je vous dirai encore que j'ai eu aussi quelques légers succès. J'ai été premier en histoire et en version latine, et comme celui qui est trois fois premier de suite obtient des faveurs extraordinaires, entre autres celui de porter un soleil au lieu d'une croix, une ligue terrible s'est formée contre moi ; tous se sont réunis pour arrêter le soleil. Que pouvais-je faire seul contre vingt-trois élèves? Cependant, à force d'efforts, j'ai dissipé leur ligue, et j'ai triomphé des secondes de l'an dernier. Mais, ô douleur! ici s'avance un ancien combattant, un de ceux qui comme moi redoublent leur seconde, c'est le terrible Henri Nollin; sous ses coups je succombe, le soleil est arrêté, tout est

perdu. Néanmoins, ma défaite n'a pas été trop honteuse, j'ai obtenu la troisième place. Les plus redoutables antagonistes sont ce fameux Henri Nollin, qui redouble sa seconde, et le jeune mais célèbre Alfred Foulon. Nous avons déjà commencé les grands et beaux devoirs, dont notre professeur a une si ample collection, nous en avons un magniQque depuis près d'un mois, c'est sur la vieillesse d'Homère; on nous l'a rendu ce soir, afin que ceux qui doivent conserver leurs devoirs dans nos annales les retouchent et les recorrigent. L'Académie a été morte ou du moins profondément endormie depuis le commencement de l'année. Mais enfin, elle va se réveiller, et la première séance solennelle est fixée au 21 de ce mois, jour de la Présentation de la très sainte Vierge, l'une des fêtes les plus solennelles de la maison, comme de tous les séminaires. On doit nous y distribuer des décorations magnifiques, toutes brillantes d'or et de vermeil, et que l'un des principaux artistes de la capitale est occupé actuellement à faire. Edmond Jorand, président de l'Académie, paraît décidé à mettre un zèle et une ardeur,

qui peut-être nous ont un peu manqué l'an dernier et aussi à faire valoir ses droits et ses privilèges. Mais en voilà, je pense, assez sur ce chapitre, passons à autre chose.

Vous saurez que M. Dupanloup a obtenu dernièrement de Louis-Philippe la permission d'avoir cent élèves de plus dans la maison, en sorte que désormais nous ne sommes plus exposés à aucune tracasserie sous ce rapport. Une telle augmentation a été et devait être regardée comme une laveur spéciale de Dieu et de la sainte Vierge.

Une petite confidence : Guyomard, à peine arrivé dans la maison, s'est fait tout de suite au régime et au règlement si doux du séminaire, et sur la demande qu'on lui a faite de demander son excorporation à Saint-Brieuc, après y avoir mûrement réfléchi, surtout pendant la retraite, il a cru devoir la demander, et il l'a obtenue. Le cher Liart, pour des raisons que je ne dois pas pénétrer, a cru devoir différer et MM. les directeurs du séminaire y ont consenti volontiers. Je ne crois pas que les parents de Guyomard en sachentt rien, aussi je vous prie de ne pas leur en parler,

LETTRES DU SEMINAIRE 8l

non plus qu'à personne, s'il vous plaît, ma bonne mère. Il serait peut-être mécontent si le bruit s'en répandait, et ses parents pourraient s'en alarmer inutilement. De quel air les Messieurs de Tréguier recevront-ils cette nouvelle ?

Je ne vous dis rien de Liart, car il doit vous écrire ces jours-ci. Je ne sais si Guyomard le fera. Sa santé s'améliore beaucoup ; on lui a conseillé de se faire traiter pour cette faiblesse de poitrine, qui lui est naturelle, et il a été soumis à une espèce de traitement qui lui a fait beaucoup de bien. Il est déjà beaucoup mieux, et il réussit fort bien en rhétorique. Il a eu de très bonnes places, ainsi que le bon Liart en seconde.

Ma chère maman, je viens encore vous renouveler mes recommandations sur cet hiver; sur ce point, je suis intarissable. Je crains bien que ce pavillon aérien, où vous êtes montée, ne soit bien exposé au froid. Je vous conjure, par toute la tendresse que vous nous portez, et que nous vous portons, de ménager votre santé. Oh! ma douce mère, je vous en supplie, ne me refusez pas cette

grâce que je vous demande; ne vous privez pas pour nous. Hélas! ma bonne mère, si vous étiez comme je le voudrais! mais le cœur me fend, quand je pense que vous souffrez peut-être et que je ne suis pas là pour vous soulager. O chère mère, voilà en quoi notre séparation est pénible! Que ne suis-je auprès de vous pour vous prodiguer mes soins ! Je vous supplie, au nom du Ciel, encore une fois de vous soigner, oh ! bénis soient ceux qui ne vous abandonnent point dans votre solitude. Que je prierai pour eux de bon cœur! O ma bonne mère, si vous saviez combien je vous aime !

Mercredi, i3 novembre.

Quelle longue interruption dans ma missive, ô mon excellente mère, mais je vous assure qu'il n'a nullement dépendu de moi de vous expédier ma lettre ; je crains bien que vous ne soyez inquiète, ô ma bonne mère, cependant je me rassure en pensant que ma lettre n'a tardé que de deux jours. Nous profiterons de l'occasion dont vous nous parlez

pour vous envoyer nos diverses commissions. Vous allez sans doute, ma chère maman, m' accuser de négligence, quand vous saurez que je n'ai pas encore remis la lettre de M. Le Vincent. Mais, Monseigneur ne résidant plus à Paris, mais à la campagne, à cause de sa santé, j'ai toujours différé afin d'avoir le plaisir de le voir en même temps. Comme j'en perds enfin l'espérance, je vais la lui expédier ces jours-ci.

Vous me demandez, ma bonne mère, si j'aurai besoin d'une lévite cet hiver. Je crois certainement que je pourrai m'en passer : mais il est possible qu'on exige de moi une redingote d'hiver. Gomme vous, j'aurais préféré attendre, et même je ferai mon possible pour qu'il en soit ainsi ; mais comme j'ai encore deux ans à rester à Saint-Nicolas, j'aurai le temps d'user une redingote d'hiver, au lieu que, si j'attends à l'an prochain, cette redingote ne sera pas usée quand j'irai à Issy, où elle ne me sera plus d'aucun usage. Enfin je tâcherai de différer le plus possible, d'autant plus que vous pourriez alors m'avoir une soutane neuve vers Pâques. Au reste,

ma bonne mère, ce que vous ferez sera bien fait.

Ma bonne mère, je ne puis terminer, sans vous renouveler encore mes recommandations pour votre santé. Si vous saviez combien elle nous est chère I Cette saison est vraiment cruelle pour moi, par les inquiétudes qu'elle me donne pour vous. O chère maman, soignez-vous bien, je vous en supplie, je vous en conjure. Adieu, ma bonne mère, c'est par là que je veux finir ma lettre, et soyez sûre du respect et du tendre attachement que vous porte votre

ERNEST RENAN

Paris, 2 mars i84o.

Mon excellente et très chère maman.

Quel bonheur pour moi de vous dire encore combien je vous aime, combien vos lettres sont pour moi le plus doux des plaisirs. Je vous assure que j'ai surtout pensé à vous durant ces jours-ci, car vous n'avez pas sans doute oublié que voilà dix-sept ans, à pareille époque, que vous m'avez donné le jour, ô ma très chère mère. Dix-sept ans- déjà écoulés, toutes les bontés que vous avez eues pour moi, toutes les grâces que Dieu m'a faites, tout cela a suscité en moi de sérieuses réflexions. J'ai prié pour vous aussi, ma bonne

LETTRES DTJ SEMINAIRE

mère, car vous savez combien je vous aime !

Quand j'ai eu le plaisir de voir la chère Henriette jeudi dernier, elle m'a montré la lettre que vous lui aviez écrite, et j'y ai vu que vous aviez été légèrement indisposée. Oh ! ma bonne mère, je vous conjure, je vous supplie de soigner votre santé, ne nous refusez pas cela, ma chère maman, et surtout ne nous cachez rien ; ce serait ajouter encore à nos inquiétudes. A propos d'Henriette, elle comptait vous écrire ces jours-ci : mais comme je lui ai dit que je le ferais, elle a remis la sienne ; elle a tant d'occupations, cette bonne sœur! « Si maman, disait-elle, savait quelle privation c'est pour moi de ne pas lui écrire plus souvent ! mais cela ne dépend pas de moi. » Du reste sa santé est toujours excellente, à l'exception de quelques migraines que l'habitude ne fait point regarder comme des indispositions. Que nous aimons à parler de vous, ma chère maman!

Vous me demandez des détails sur l'oraison funèbre de Monseigneur l'Archevêque ! ; eh

i. Monseigneur do Quélen, archevêque de Paris de 1821 à 1839.

bien î ma bonne mère, j'ai eu le plaisir d'aller l'entendre à Noire-Dame. L'auditoire était immense. Figurez-vous une vaste nef remplie d'une foule innombrable de personnages de tout rang, les bas-côtés, les galeries entièrement occupés, et au milieu de tout cela un seul homme, d'un extérieur assez ordinaire. Il se lève, et aussitôt le plus profond silence règne dans l'assemblée. Tous les yeux, tous les esprits étaient attachés sur lui, et on attendait impatiemment qu'il commençât son discours. Enfin un mot est sorti de sa bouche, et alors je n'essaierai pas de vous dépeindre toute l'éloquence vive et pathétique qu'il a su déployer. J'ai admiré son action vive, ses gestes énergiques, la force et la concision de ses paroles. Quelques passages ont été sublimes et ont rappelé le grand Bossuet, surtout quand il a dépeint monseigneur au milieu des cholériques et prodiguant ses soins à ceux mêmes qui, quelques années auparavant, avaient détruit son archevêché. Un endroit qui m'a encore ravi, c'est la manière pleine de délicatesse dont il a effleuré ces événements malheureux dont le récit ne fait

pas honneur au gouvernement actuel1, ce Les cendres mêmes du prélat, dit-il, me défendent de rappeler ici des injures qu'il a pardonnées. »

Au reste, ma bonne mère, comme je pense que cela vous fera plaisir, je tâcherai de vous envoyer un exemplaire de l'oraison funèbre, qui aussitôt a été imprimée, et peut-être aussi de sa vie, que l'on vient d'écrire#. Mais peur cela il faudrait une occasion. Cependant it faut avouer que ce discours perdra beaucoup à être lu, tant la manière dont l'orateur l'a déclamé y ajoutait de prix et de beauté. Encore M. de Ravignan n'était-il pas là dans son fort, car c'est surtout quand il faut raisonner qu'il est d'une éloquence écrasante. J'espère avoir le plaisir d'aller pendant le carême l'entendre à la cathédrale, où il prêche tous les dimanches, grâce à mon privilège académique.

Grâce à ce même privilège, j'ai eu au commencement de ce mois un plaisir bien sensible. 11 faut d'abord vous dire que nous avons eu une magnifique séance, comme nous n'en

i. Une émeute qui saccagea l'Archevêché en i83i.

avions jamais vu. Une foule d'étrangers de distinction y assistaient, entre autres quatre ou cinq prélats. Jamais pareille chose ne s'était vue au séminaire : Monseigneur l'Archevêque d'Auch, qui, quelques jours auparavant, était venu célébrer avec nous la fête de la Purification; l'internonce du Pape, et monseigneur l'ablégat qui porte un nom bien cher à la Religion; c'est le neveu du cardinal Pacca, dont vous avez lu les Mémoires. Peu s'en est fallu que l'Archevêque de Lyon même ne s'y soit trouvé.

Quelques jours après, l'Académie a eu promenade extraordinaire. Elle est montée en fiacre à la porte du séminaire, et de là des coursiers fougueux l'ont transportée à la Madeleine. J'ai donc eu le plaisir de voir l'intérieur de cette nouvelle église, qui n'est point encore livrée au public. L'extérieur est d'une grande simplicité et par là même d'une beauté ravissante. C'est un bâtiment presque carré, entouré de colonnes prodigieusement grandes. Mais l'intérieur ne répond pas à l'extérieur, et voici pourquoi. Quand on entre dans ce grand édifice, on est ébloui par les dorures,

les sculptures, les peintures, les colonnades, les coupoles, etc. Mais je trouve que les ornements sont beaucoup trop prodigués. Il faut avoir vu ce monument, qui peut être regardé comme le chef-d'œuvre de l'architecture de notre siècle, pour se former une idée de sa richesse. Vous n'y trouveriez pas un pouce (ceci est à la lettre) qui ne soit ou marbre ou sculpture ou peinture ou surtout dorure, car presque toute la voûte en est couverte. Mais il faut avouer que ce n'est pas là une église. Il nJy a ni bas-côtés, ni même de chapelles, c'est une grande salle, toute d'une pièce, dont on va faire une église, mais jamais elle n'en aura ni la forme ni la figure.

Mais poursuivons notre promenade. Auprès de la Madeleine, un de ces nobles chars, auxquels on a donné le nom d'omnibus, nous offre un transport doux et facile. C'est dans ce char de triomphe que nous parcourons les boulevards, c'est-à-dire le quartier le plus brillant de la capitale. Mais où allions-nous donc? Ah! ma bonne mère, nous allions voir quelque chose de bien beau, ou plutôt nous allions assister à quelque chose de bien beau.

A quoi donc** devinez : à la messe de minait! au mois de février. Voilà au moins un prodige, n'est-ce pas? Et cependant rien de plus vrai. Nous sommes allés au Diorama, où on nous a représenté la messe de minuit en l'église Saint-Étienne-du-Mont , si bien et avec des effets si merveilleux de lumière, qu'on y croirait assister réellement. On voit d'abord en un tableau, l'église en plein jour, éclairée par le soleil, puis peu à peu le jour baisse, et enfin on la voit au clair de la lune, et cela si bien qu'on se demande si cela n'est pas effectivement. Enfin on la voit dans une profonde obscurité; mais bientôt on voit une petite lumière apparaître; c'est le sacristain qui vient allumer les cierges ; peu à peu tous les quinquets, les cierges, les lampes s'allument comme par enchantement. En même temps les sièges auparavant vides se remplissent de personnes, et on voit l'église pendant la messe. Quelque temps après, les cierges et les lumières s'éteignent, et l'obscurité recommence. Mais bientôt le jour reparaît et l'on se retrouve au matin. Figurez-vous tout cela représenté dans un petit espace de quelques

pieds, avec une perfection et un naturel vraiment étonnants. Voilà donc l'académie sortie du Diorama. De là elle se rend à la nouvelle église de Saint-Vincent-de-Paul que l'on bâtit près de là, et après avoir visité cette église, qui n'est pas trop de mon goût, elle visite encore une autre église, c'est Notre-Dame-de- Lorette. Cette église est fort petite, mais très riche. Du reste, son architecture, qui est très moderne, manque absolument de grandeur et de majesté. C'est un salon et non pas une église. Ce fut la dernière visite de l'Académie ; elle remonte en fiacre et s'en retourne en traversant presque tout Paris revoir ses pénates chéris.

Voilà, j'espère, une narration bien suivie et bien détaillée de notre promenade académique ; mais j'aime bien, ma bonne mère, à vous donner des détails sur toute ma vie, car je sais que vous les aimez. A propos de l'Académie, je vous dirai encore qu'on vient de lui faire cadeau d'une salle magnifique, où elle tiendra ses séances, et qui sera entourée des portraits de tous les grands hommes du siècle de Louis XIV.

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J'ai un petit voisin à l'élude, qui, en voyant la longue lettre que je vous écris vient de me dire : ce On est bien content dans votre pays, quand on reçoit de longues lettres comme cela ». Je n'ai pas pu m'empêcher de rire. J'espère que vous pardonnerez à ce petit voisin d'avoir violé la loi du silence pour me dire ce petit mot.

Guyomard m'a dit de vous faire ses compliments bien sincères. H y a bien longtemps qu'il n'a reçu de nouvelles de chez lui. Si vous pouviez lui écrire et lui envoyer la lettre de sa sœur, je crois que ça lui ferait plaisir. Du reste, il se porte beaucoup mieux et il continue de se plaire parfaitement. Liart est aussi très bien. Nous avons vu Monsieur Tresvaux il n'y a pas longtemps. Vous me demandez de ses nouvelles, ma bonne mère, et je m'empresse de vous en donner. Je ne puis vous exprimer combien il témoigne d'affection et d attachement pour nous. Quand il vient au séminaire, il nous demande toujours, et toujours la conversation commence en breton. La mort de Monseigneur a été pour lui un coup bien sensible; comme sa charge était

attachée à la personne même de l'archevêque, il n'a pu comme tous les autres vicaires généraux la conserver après sa mort. Mais il a été choisi pour gouverner avec trois autres vicaires généraux le diocèse de Paris pendant que le siège sera vacant. Mais quand l'archevêque sera nommé, il pourra ne pas être réélu. On parlait de le faire évêque dans quelque diocèse, et il est certain qu'il obtiendra celte haute fonction qu'il mérite si bien par son zèle, ses talents et ses vertus, et qu'il remplira si dignement. Je n'ai jamais connu personne qui ait plus de simplicité, plus de douceur que ce bon monsieur, qui cependant occupe un rang si élevé. Je vois qu'on ne l'oublie pas à Tréguier et assurément il le mérite bien.

Veuillez, ma bonne mère, assurer de mes sentiments respectueux les personnes de notre connaissance, qu'il est inutile de rappeler ici. Assurez-en surtout les Messieurs du Collège. Le souvenir de leur bonté me revient sans cesse à l'esprit, et me remplit pour eux de reconnaissance.

Hélas ! ma bonne mère, il faut nous

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séparer. L'heure et plus encore le papier m'en avertissent. Adieu, très chère maman, je ne puis vous dire combien je vous aime. Mais vous le comprenez bien, n'est-ce pas, ma chère maman? adieu encore une fois.

Votre fils respectueux,

ERNEST

Paris, 6 juin i84o.

Excellente et très chère maman,

Une belle occasion se présente à moi pour vous écrire, et assurément il est impossible à mon cœur de la manquer; je vais donc encore un instant m'entretenir avec vous, hélas! moins longtemps que je ne le voudrais, car imaginez-vous, très chère maman, que la distribution des prix est presque dans trois semaines, et vous savez que c'est toujours un grand surcroît d'ouvrage; mais il faudrait que je fusse bien pressé, pour ne pas trouver un instant pour m'entretenir avec la meilleure des mères.

Hier, je descendais précipitamment de chez M. Bessières, qui venait de m'exercer à la lecture dune pièce, j'allais me rendre à la salle de l'Académie, qui devait avoir une séance solennelle, lorsqu'un des concierges me dit d'aller au parloir de la part de M. le Supérieur. Me voilà embarrassé, mais enfin je me détermine à faire attendre l'Académie, je cours au parloir, et j'y trouve M. Le Vincent qui venait m'avertir de son prochain départ. J'enviai son bonheur, chère maman, mais enfin un si grand plaisir ne peut se procurer tous les ans!!! J'ai vu aujourd'hui la très chère Henriette, qui m'a dit qu'elle ne pouvait pas non plus aller revoir sa bonne mère, mais elle m'a consolé en me faisant espérer que vous verriez auprès de vous notre bon frère. Que cela me fait plaisir! Quel bonheur pour vous, ma chère maman! Cela adoucit ma peine, je ne puis vous dire combien. Ce sacrifice, vous sentez bien, coûte beaucoup à mon cœur; mais ne croyez pas que je sois ni triste, ni découragé, ni abattu; je saurai me soumettre à la volonté de Dieu, et d'ailleurs mon caractère n'est pas natu-

Tellement porté à la mélancolie. C'est une mauvaise herbe, dont j'ignore heureusement le goût.

Il faut que je vous quitte pour aujourd'hui, ma très chère maman, voilà que la cloche m'annonce la lin prochaine de l'étude. A demain, je finirai ma lettre le grand et beau jour de la Pentecôte.

Dimanche 7 juin.

Je sors de la messe de communion et au moment où je vous écris, mon Dieu réside encore dans mon cœur. Aujourd'hui nous avons au séminaire la grande solennité de la confirmation, qui sera donnée par monseigneur l'Archevêque de Chalcédoine, puisque monseigneur Affre, nommé archevêque de Paris, n'est pas encore sacré. Vous avez appris, je pense, sa nomination. Sa profonde science, sa fermeté et toutes ses vertus promettent un digne successeur de monseigneur de Quélen, que peutêtre il ne remplace pas pour les qualités extérieures, mais ce n'est point là l'important. Je l'ai vu plusieurs fois au séminaire, et toujours

LETTRES DU SEMINAIRE QO,

j'ai remarqué en lui une charmante simplicité, lorsque d'ailleurs je connaissais ses talents et sa haute capacité. Je ne sais quel évêque fera, samedi prochain , l'ordination. A ce propos, je vous apprendrai que Guyomard va recevoir la tonsure, malgré l'état fâcheux où la maladie a réduit ce cher ami ; on est si satisfait de lui, de sa piété, de sa haute vertu ! En effet, depuis qu'il est ici, il a encore fait des progrès rapides dans la vertu, dans la patience entre autres, qu'il a si souvent occasion d'exercer, au milieu de ses souffrances. Il ne pense plus qu'au bonheur qu'il A^a avoir de se consacrer à Dieu. Aussi dans la maison est-il aimé plus que je ne saurais vous le dire. Pauvre ami! pourquoi est-il toujours tourmenté par cette malheureuse poitrine !

Dans votre dernière et bien chère lettre, ma bonne mère, vous me demandez encore des détails sur ce M. de Ravignan, que nous avons eu l'insigne bonheur de posséder parmi nous. Je ne sais pas, ma bonne mère, où il est né : mais il occupait une place très distinguée dans le barreau de Paris, et même M. le Premier Président le désignait toujours pour

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LETTKES DU SÉMINAIRE

son successeur. Il se distinguait dès lors par son talent pour la parole, et une gravité de mœurs qui rappelait ces vénérables mag.strats du siècle de Louis XIV. C'est alors que, pressé par la grâce de Dieu, il abandonna toutes ses brillantes espérances pour se consacrer à Dieu. Il se retira au séminaire d'Issy où il connut M. Dupanloup, au grand étonnement du monde, qui ne pouvait concevoir ce qui, à ses yeux, paraissait une folie; mais son étonnement redoubla, quand il apprit que ce même M. de Ravignan venait de quitter cette retraite de Saint-Sulpice, pour en embrasser une encore plus entière et plus profonde, dans la Compagnie de Jésus. Puis, durant dix années, il a été caché aux yeux du monde, et il n'est sorti de cette espèce d'exil volontaire que pour reparaître dans les chaires les plus célèbres et éclairer les peuples par la lumière de sa divine parole.

Vous me demandez aussi quelques détails sur le mois de Marie, ma bonne mère. Comme toujours, il a été magnifique. Tentes superbes, fleurs naturelles, fleurs artificielles, draperies élégantes, lustres étincelants, tout cela a clé

prodigué pour fêter notre bonne mère. Nous avons eu un beau pèlerinage à Notre-Damedes-Anges, dans la forêt de Bondy, mais ce qu'il y a de plus beau, c'était de voir la ferveur de tous ces pieux séminaristes.

Voilà qu'on vient me déranger, adieu, tendre mère, adieu, adieu I que ma lettre est écourtée! ce n'est rien, mais adieu.

ERNEST

Henriette Renan à Madame veuve Renan,

T réguler.

Ier juillet i84o.

0 ma pauvre mère ! que n'avez-vous pu partager la joie si pure que j'ai hier ressentie ! Notre bon et cher enfant a été cinq fois couronné et applaudi, et moi, témoin de son triomphe, je mêlais à des larmes d'émotion heureuse celles du regret en songeant au bonheur qui dans ce moment était ravi à ma bonne mère. Du moins, le cher bien-aimé pouvait être assuré que dans ce moment-là un cœur ami battait à l'unisson du sien. Je lui laisse, chère maman, le soin de vous donner le détail de la distribution des prix et des récompenses qu'il a obtenues ; j'ai pu, cette année, être présente à ses succès et a toute la

longue cérémonie. A la fin de la semaine, il part pour la campagne avec ceux de ses condisciples qui restent pendant les vacances et au nombre desquels est le pauvre Guyomard, qui est un peu mieux, mais dont cependant la maigreur et la pâleur sont effrayantes. Je l'entrevis hier dans les rangs des séminaristes, il fait pitié. Ernest est tout joyeux de le voir un peu moins faible et se flatte que l'air des champs lui sera salutaire. Pendant leur séjour à Gentilly, je vais voir plus rarement notre gros garçon, il est vrai que lors même qu'il resterait à Paris, je serais sans doute obligée de supprimer quelques-unes de mes visites régulières à cause de l'approche de nos prix qui va absorber tous mes instants. Nous sommes convenus qu'il m'écrira la veille chaque fois qu'il devra revenir à Paris, et que, comme toujours, je me rendrai au séminaire, dont je dois connaître le chemin.

Notre bon Alain vous a déjà quittée, je pense, ma bonne mère. Combien de fois j'ai gémi de voir que ses malencontreux amis vous auront privés de toute tranquillité pendant son séjour près de vous î Que de fatigues

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pour vous ! S'ils étaient à la maison, il y avait de quoi vous rendre malade. Donnezmoi de vos nouvelles, je vous en prie. Si j'ai le temps d'aller jusqu'au séminaire demain, je remettrai à Liart quelques paires de bas blancs qui sont dans le plus triste état. S'il y en avait qui puissent être réparés, cela me ferait bien plaisir; n'importe comment, je porte toujours des brodequins. J'ai pu mettre en ordre ceux d'Ernest, mais les miens, je n'y puis pas penser.

J'attends de vos nouvelles, chère maman, il me semble qu'il y a bien longtemps que je n'en ai reçu. Adieu, bonne et chère maman, croyez que mon plus grand sacrifice n'est pas de me priver de vous embrasser cette année, mais de ne pouvoir vous envoyer notre excellent enfant ; il y a longtemps que ses joies me sont plus chères que les miennes. Adieu encore et bonsoir, ma mère bien aimée ! Je vous envoie mille baisers chaleureux comme mon affection pour vous. J'embrasse ma bonne Emma ; elle sait avec quelle amitié. Avezvous eu les Forestier? Il ne faudrait plus que cela pour vous abattre entièrement.

Gentilly, 2 5 juillet i84o.

Très chère et très bonne maman, Je ne sais pourquoi, depuis que je suis en vacances, j'aime surtout à penser à vous. C'est sans doute parce que mon esprit libre de tout souci se porte naturellement vers ce qu'il aime, ou que mon cœur a besoin de vous voir ; ce qu'il y a de bien sûr, c'est que mon plus grand plaisir est de penser à vous, et surtout de recevoir de vos lettres. Ecrivezmoi souvent, je vous en supplie, très chère maman, c'est mon plus grand bonheur, ne me le refusez pas.

Du reste, bonne et chère maman, je m'a-

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muse beaucoup, grâce aux soins de tous ces messieurs, qui prennent toutes les peines du monde pour nous procurer quelque délassement. Nous avons fait trois grandes promenades du plus grand intérêt. La première, qui a été la moins considérable, a eu pour but le château de Vincennes, cette antique demeure de Saint-Louis. Mais ce qui nous a surtout intéressés, c'est l'exercice d'artillerie dont nous avons été témoins, car derrière le château se trouve un très beau parc d'artillerie. Rien de plus intéressant que de voir ainsi faire l'exercice au boulet; ce que nous avons vu peut nous donner une parfaite idée d'un siège ; aussi y sommes-nous retournés une seconde fois. La seconde promenade nous a encore plus enchantés par son extrême variété. Partis à cinq heures du matin, nous nous sommes d'abord rendus au bois de Boulogne, où nous avons déjeuné sous l'ombrage. Le bois de Boulogne est célèbre par le nombre de ses promeneurs. Aussi à chaque porte du Bois y a-t-il un grand nombre de chevaux pour la commodité des personnes qui veulent y faire des cavalcades. On nous a procuré ce

plaisir, et les uns montés sur des chevaux, les autres sur de plus humbles montures (des ânes) nous voilà trottant, galopant à travers les allées de la forêt. Moi-même, ma chère maman, je montais un coursier, mais rassurezvous, il n'y avait rien à craindre, car vous sentez que ce ne sont pas les chevaux les plus fringants que l'on met ainsi aux portes du bois de Boulogne. De là nous nous sommes rendus au petit village de Suresnes, où nous avons passé la Seine. Ce petit village est situé au pied du Mont-Valérien que nous n'avons pu visiter, car il faut pour cela un billet du ministre, et nous n'avions pas songé à nous en procurer. Nous nous contentâmes donc de côtoyer la Seine qui devait nous mener jusqu'à Saint-Cloud, mais voici le plus bel incident de la promenade. Déjà nous avions remarqué sur la route plusieurs piquets de gendarmerie, plusieurs soldats qui allaient et venaient à cheval. Tout à coup nous entendons partir d'une bouche ce mot : Le roi va passer. Et en effet après avoir attendu une heure environ, nous avons vu dans le lointain un nuage de poussière; c'était la

voiture du roi qui allait de Neuilly a Saint- Cloud. Le roi a une figure assez bonne et surtout très fine, mais il m'a semblé très vieux. Du reste rien de plus ressemblant que son effigie sur les monnaies ; à cela seul on pourrait le reconnaître. Une réflexion m'a frappé en le voyant ainsi réduit à ne pouvoir se promener qu'en voiture , très rapidement , entouré et suivi d'une escorte : c'est qu'un roi de France ne puisse pas seulement se promener tranquillement comme un de ses sujets, de peur des attentats. Voilà un triste sort, et un triste peuple à conduire ! La suite n'est pas très brillante et n'a pas la majesté des anciennes cours. J'ai été bien content d'avoir vu le roi parce qu'après tout c'est un personnage historique dont on parle et dont on parlera beaucoup, et qu'il faut respecter, ou, au moins, la place qu'il occupe, soit justement soit injustement. Aussi Alfred Foulon et moi, nous indignions-nous de voir la majesté royale ainsi avilie et méconnue parmi la nation française, autrefois si fidèle à son roi.

Telles étaient nos réflexions sur les bords de la Seine ; mais continuons notre route vers

Saint-Cloud. Après avoir dîné sous ses charmants ombrages, nous allons visiter la charmante manufacture de Sèvres, d'où sortent ces merveilleuses porcelaines, que les souverains seuls peuvent acheter, tant elles sont précieuses. J'y ai vu des ouvrages d'une délicatesse, d'un fini incroyable. Un petit tableau en porcelaine long tout au plus de trois pieds, large de deux pieds, est estimé cinquante mille francs. Je n'en finirais pas, si je voulais vous faire l'énumération de toutes les pièces curieuses que j'y ai vues, et tout ce que je pourrais vous en dire, ne pourrait guère vous en donner une idée. Les belles terrasses de Meudon ont, après Sèvres, attiré nos pas, et de là nous sommes revenus à Gentilly ; il était onze heures du soir, quand nous nous sommes couchés.

Telle a été notre seconde promenade, mais la troisième que nous avons faite mardi dernier a été encore plus belle et plus amusante. Elle a eu pour but Saint-Germain, ville assez considérable, située au milieu d'un pays très agréable, à six lieues de Paris. La route pour y aller a été on ne peut plus charmante. Le magni-

fique pont et les îles charmantes de Neuilly ont d'abord au sortir du bois de Boulogne attiré notre attention. Puis nous sommes allés déjeuner à Nanterre ; vous savez que c'est la patrie de Sainte-Geneviève, celte antique patronne de Paris ; on y voit encore un puits que la tradition fait remonter jusqu'à elle. Vous sentez que nous n'avons pas manqué de goûter en passant le fameux gâteau de Nanterre, dont la réputation est si bien établie. Dans celte promenade nous avons encore eu le plaisir de voir la Malmaison et le tombeau de l'impératrice Joséphine. Vous savez que c'est là qu'elle se retira pour pleurer ses malheurs, et que c'est de là aussi que Napoléon partit pour l'exil. Non loin de la Malmaison, nous avons admiré ce que peut l'industrie humaine en voyant la célèbre machine de Marly. Elle est mue par la vapeur et, quoique de la plus grande simplicité, elle fait monter l'eau à six cents pieds d'élévation et en fournit à tous les jardins et à la ville de Versailles. On voit encore les restes de la machine de Louis XIV qui était beaucoup plus compliquée ; la nouvelle est étonnante

de simplicité et de force. C'est surtout aux environs de Marly, le long de la Seine, que nous avons joui de la vue des plus agréables paysages. Ce ne sont partout que coteaux fertiles, parcs magnifiques, superbes maisons de campagne, le tout offrant une admirable variété. M. Crabot, lui-même, qui a vu presque toute l'Italie, assurait n'y avoir rien vu de plus beau ni de plus riant. Enfin nous voilà à Saint-Germain ; mais je m'abstiens de vous parler des souvenirs historiques qui s'y rattachent, je ne vous parlerai pas davantage de son vieux château qui n'a rien de remarquable quand on a vu Versailles et les autres résidences royales qui entourent la capitale ; je ne vous dirai même rien de la vue magnifique dont on jouit du haut de ces terrasses, ni des cavalcades que plusieurs d'entre nous ont faites dans la forêt, j'en viens bien vite au retour. Oh ! ma chère maman, mais que dis-je?... je vous ai désobéi... Vous savez qu'une des grandes recommandations que vous me fîtes, c'était de fuir les chemins de fer ; et cependant voilà que je suis revenu de Saint-Germain à Paris en wagon... Grand

Dieu ! si vous l'aviez su, vous eussiez frémi ; n'est-ce pas, très chère maman, lorsque vous m'eussiez vu courant ainsi tantôt sur terre, tantôt par-dessus, et faisant six lieues en vingtsept minutes? Mais rassurez-vous, il n'y a aucun danger, et tous ceux qui y montèrent mardi dernier sont encore maintenant en parfaite santé à Gentilly, et prêts à recommencer. Ainsi vous voyez qu'on peut voyager en chemin de fer sans faire le sacrifice d'un bras ou d'une jambe.

Lundi 27 juillet.

Voilà, j'espère, un ample et détaillé récit de toutes nos promenades ; hier je suis sorti dans Paris avec Alfred Foulon pour voir le fameux char funèbre qui doit servir à la comédie de demain, car on ne peut guère lui donner d'autre nom. Il sera, je crois, fort beau, lorsqu'il sera achevé. Au reste je ne pense pas aller voir le convoi, car outre l'immense concours qui se fera aux environs, je n'aime pas à me mêler à de pareilles cérémonies. Mais mercredi prochain, nous pourrons voir le feu d'artifice des hauteurs de Gentilly ;

LETTRES DU SÉMINAIRE Il3

nous en avons vu un petit ces jours-ci à la barrière de Fontainebleau, et je l'ai trouvé fort beau, que sera-ce de celui qui sera lancé en présence de tout Paris !

J'ai encore profité des vacances pour visiter plusieurs monuments, qui m'ont fait grand plaisir à voir : la Bourse, très bel édifice, presque carré, et entouré d'une colonnade. L'intérieur est tout à fait grandiose, surtout lorsqu'il est rempli de tous ces négociants et hommes de finances, qui viennent s'y livrer à leurs spéculations ; le murmure confus des voix, me disait Liart qui l'avait visité avant moi, ressemble au bruit des flots de la mer quand elle est agitée ; la comparaison est parfaitement juste. J'ai aussi parcouru un grand nombre de salies de la Bibliothèque royale, incroyable collection de six cent mille volumes et de cent mille manuscrits ; j'y ai vu des choses très curieuses : d'antiques peintures, des momies égyptiennes, des médailles, des armures, des antiquités de toute espèce. J'ai encore visité plusieurs autres curiosités, entre autres la célèbre manufacture des Gobelins, où j'ai vu de précieux tapis, l'église

Saint-Eustache, où j'ai assisté au salut hier avec Foulon (c'est son ancienne paroisse), l'église Saint -Germain-l'Auxerrois, qui est maintenant sens dessus dessous, etc.

Vous voyez que jusqu'ici je me suis beaucoup amusé, et qu'il ne m'a manqué que vous, excellente mère, pour jouir d'un bonheur presque parfait. Il y a bien longtemps que je n'ai vu la bonne Henriette, mais elle m'a souvent écrit, et jeudi, j'espère définitivement la voir ; elle a maintenant encore un surcroît d'occupation ; mais enfin ses vacances approchent, et elle pourra alors au moins se reposer un peu. Je suis extrêmement empressé de la voir ; car vous pouvez juger combien nous aimons à nous trouver ensemble.

Je viens tout à l'heure de voir le cher Guyomard. Je l'ai trouvé assez bien aujourd'hui. Il est toujours bien faible, il est vrai, mais enfin il n'est pas plus mal. Il se promène dans le parc, et ceci ne peut que lui faire du bien. Il m'a prié de le rappeler à votre souvenir, ainsi qu'à celai du cher Liart. Je ne lui écris pas cette fois-ci, j'attends qu'il m'informe de son voyage et de son arrivée.

LETTRES DU SÉMINAIRE Il5

Je pense bien qu'il s'amuse beaucoup en vacances, et j'espère qu'il me racontera tout cela. Très cber ami, je vous prie d'assurer toutes nos anciennes connaissances du collège, spécialement Le Gall et JefTroy, que bien souvent je pense à eux ; dites surtout à Messieurs les professeurs que jamais je n'oublierai tous les soins qu'ils m'ont prodigués. Moi aussi j'eusse bien désiré les voir pendant mes vacances, et leur dire par moi-même quelle est pour eux ma reconnaissance.

Et vous, très chère maman, quand pourraije vous revoir? Cette espérance me soutient, et après tout, un an passe bien vite. Ne soyez pas triste, je vous en supplie; quelquefois je me figure vous voir seule, et je crains que vous ne vous livriez à l'affliction : pourquoi le feriez-vous, très bonne mère? Le bon Dieu, qui nous a séparés pour notre bien, saura bien aussi nous réunir, quand il le jugera à propos. Du courage donc, excellente mère, il viendra pour nous des jours meilleurs et il l'a dit lui-même : ceux qui sèment dans les larmes, recueilleront dans l'allégresse.

J'attends sans tarder une lettre de vous et

I I 6 LETTRES DU SEMINAIRE

aussi du cher Liart. Vous vous plaigniez, dans votre dernière, que je ne vous eusse pas donné plus de détails sur la distribution des prix; je me fiais sur Henriette, et Henriette probablement sur moi. Du reste maintenant, pendant les vacances, on donne assez peu de temps aux études, comme il convient de le faire, afin de recommencer avec plus de vigueur à la rentrée. Voilà déjà près de la moitié des vacances écoulée ; mais du reste je vois approcher le commencement de l'année avec joie : j'y reverrai mes condisciples, mes maîtres chéris, je retrouverai mes études et mes classes. Après les fleurs de la seconde, je vais enfin cueillir les fruils de la rhétorique. Que ne puis-je passer encore cette année avec l'excellent M. Bessières ! Mais je ne puis l'espérer ; je m'attends toutefois à trouver, dans celui qui doit le remplacer auprès de moi, un professeur éclairé et zélé. Son nom m'est déjà cher depuis longtemps (il s'appelle M. Duchesne),et il semble déjà me témoigner beaucoup d'intérêt. Mais M. Bessières était si bon que je ne puis m'empêcher de le regretter amèrement.

Allons, bonne mère, il faut pourtant finir, j'ai bien tardé à mettre ma lettre à la poste ; elle ne partira que le 29 ; mais enfin j'ai tenu à vous envoyer un journal complet. Adieu, excellente mcre, je vous aime plus que je ne puis vous le dire; mais vous le sentez, et cela me suffit.

Votre fils respectueux et dévoué sans réserve,

ERNEST

P. -S. — Si vous pouviez par quelque occasion m'envoyer quelques coquillages, vous feriez plaisir à l'un de mes amis. Il en désire fort peu, pourvu qu'ils soient jolis et petits.

XYI

Paris, 4 octobre i84o.

Ma très chère maman,

Quel plaisir ! Je viens de me procurer une grande et ample feuille de papier, qui va me permettre de m'entretenir à loisir avec vous. Je m'y prends un peu tôt, même avant l'époque que vous m'aviez fixée, et à laquelle je vous promets d'être fidèle pour ma part ; mais j'ai cette fois une raison spéciale. La semaine qui commence sera presque entièrement occupée par la retraite, en sorte que je ne pourrais vous écrire qu'aujourd'hui en huit, tout au plus. Ce serait trop retarder, et quoique je désirasse bien vous donner les détails de notre

retraite, je sacrifie ces détails à la crainte de vous inquiéter.

J'ai reçu des nouvelles d'Henriette datées de son petit séjour d'Auteuil, qui doit être fort agréable, par ce que j'en connais et ce qu'elle m'en a dit. Il y a assez longtemps que je ne l'ai vue, à cause du temps qui ne favorise pas trop ses visites, qui maintenant exigent un plus long voyage ; mais j'ai tout lieu de croire que sa santé va toujours en s'améliorant. Si je pouvais la voir demain, que je serais content !

J'ai été charmé d'apprendre l'heureuse arrivée de notre cher Guyomard. Que je suis impatient de savoir de lui des nouvelles plus détaillées ! Le départ de mes deux amis a laissé sans doute un grand vide dans ma vie, mais ne vous imaginez pas que je m'en attriste trop. J'ai toujours de bons et sincères amis, qui me consolent de leur absence. Leur présence m'était sans doute bien chère, parce que je les aimais et qu'ils me rappelaient ma Bretagne et ma bonne mère ; mais quant à l'agrément de ma vie, je n'en pouvais tirer beaucoup de l'un deux, toujours triste et cha-

grin, de l'autre toujours indisposé; malgré cela, mon cœur leur est sincèrement attaché, et le sera toujours. Je ne me pardonnerais pas de les avoir emmenés loin de leur pays, pour si peu de chose, ou plutôt pour rien du tout, si la droiture de mes intentions, quand j'agissais ainsi, ne venait me rassurer. Mais ne craignez pas, chère maman, je me plais toujours, et mon bonheur serait parfait si je pouvais vous voir et vous avoir près de moi. A propos de Bretagne, j'ai vu ces jours-ci un compatriote, et qui plus est, un ancien condisciple. Il était déjà venu au séminaire quand Liart et Guyomard y étaient, mais je ne me rappelle pas pour quelle raison je ne le vis pas. C'est un nommé Lemercier, qui est maintenant à Paris, au séminaire du Saint- Esprit, pour les missions. Il était au collège à Tréguier en même temps que moi; mais bien plus avancé. Il est venu une fois chez nous autrefois, pour prendre un cahier de mathématiques, et se rappelle fort bien vous avoir vue et avoir causé avec vous de ce malheureux pays d'Erquy, où il est né. Triste souvenir, chère maman! mais néanmoins j'ai

éprouvé le plus grand plaisir à m'enlretenir avec lui de tout cela. Il est venu me voir au séminaire, et m'a engagé à aller lui rendre visite, ce que j'ai fait vendredi dernier. Il m'a beaucoup parlé de M. Constant Ollivier, et autres messieurs de Saint-Brieuc.

Parlons maintenant de Saint-Nicolas. Je vous dirai d'abord que nous sommes bien plus au large dans la maison ; et cependant nous sommes bien plus nombreux que l'année dernière; comment concilier ces deux propositions? Mais M. Dupanloup, qui a toujours des ressources toutes prêtes, a trouvé moyen de les concilier en envoyant les petits à Gentilly. Il a obtenu de l'archevêché les sommes nécessaires pour les réparations qu'exigeait la maison, et on en a fait un véritable palais. Les trois basses classes, huitième, septième et sixième, y sont installées depuis mardi dernier. Nous sommes maintenant bien plus commodément dans la maison de Paris, et pour les récréations et pour tout le reste. J'ai maintenant une chambre fort agréable, bien située, au second étage qui est le plus beau de tous, visà-vis de la chambre de M. Crabot, qui durant

l'hiver ne me refusera pas, je pense, d'aller quelquefois faire la cour à son foyer.

Un mot de la classe de rhétorique. Déjà plusieurs combats se sont livrés et les succès ont été balancés. A la première composition, en version latine, j'ai été le premier : voilà sans doute un beau commencement; nous verrons si le reste y correspond. A la seconde composition, en version grecque, je n'ai obtenu que la seconde place, et à la composition suivante, en vers latins, j'ai encore été le troisième. Jusque-là, il n'y avait pas de mal; mais voici les revers qui arrivent. Il s'agissait d'une grande composition en discours français, la première que nous eussions faite en cette matière. Par un coup surprenant du sort, une révolution soudaine s'est opérée, les malins de la classe (c'est ainsi qu'on appelle vulgairement les forts) se sont oubliés et se sont laissé vaincre, Henri Nollin se place le septième, Alfred Foulon, naguère invincible, est rejeté à la dixième place, et moi...? Devinez ma place. J'ai peine à vous le dire et à le croire... je suis le treizième. Voilà, n'est-ce pas, un bel acte d'humilité P Malheureusement , il

a été assez involontaire. Mais ce qui me console dans mon malheur, c'est qu'il est partagé, et que mes deux concurrents à l'excellence en ont aussi eu de mauvaises. Tout cela demande une revanche, que j'espère prendre après la retraite, dans une composition en discours latin. Du reste, la classe marche très bien : nous voyons de très belles matières, nous étudions les plus grands modèles, Bossuet, Massillon, etc. Nous expliquons des auteurs du plus haut intérêt; ce sont surtout les tragiques grecs. Ces jours-ci, nous avons expliqué des passages d'Aristophane d'un charme inexprimable. Nous n'avons pas encore fait beaucoup de discours, mais cela viendra. Notre professeur est un homme de la plus grande science et de la plus haute capacité. 11 est même plus instruit, je crois, que M. Bessières, quoique celui-ci fût un si excellent professeur. Mais ce n'est plus la même méthode.

M. Duchesne est beaucoup plus sérieux : il ne plaisante pas autant, il n'amuse pas autant, mais il sait remplacer ce qui manque à ses classes sous ce rapport par l'intérêt qu'il

porte à ses élèves, et l'habileté avec laquelle il sait leur faire sentir les beautés des auteurs, car il a pour cela un talent tout particulier. Au reste, je me plais beaucoup sous lui, et j'espère passer une bonne année.

5 octobre.

Vous me demandiez dans votre lettre si Henriette est bien amaigrie, si elle est bien pâle, bien changée. Une si grande maladie, chère maman, n'a pu passer sans laisser des traces de son passage; mais, néanmoins, la dernière fois que je l'ai vue, je l'ai trouvée fort bien, et ce qui prouve qu'elle était assez forte, c'est qu'elle a pu faire le trajet de chez elle au séminaire, qui après tout est encore de longueur raisonnable. Maintenant, elle doit être presque aussi forte et aussi bien portante qu'auparavant. J'attends bien impatiemment sa visite, mais je ne pourrai la recevoir avant lundi prochain, à cause de la retraite. Gela me contrarie bien, mais j'ai eu soin de l'en avertir, afin qu'elle ne lit pas une visite inutile.

C'est mon plaisir le plus sensible que de voir cette chère et excellente sœur. Quand je suis avec elle, et que nous causons de vous, je crois vous voir, ma chère maman, avec nous deux dans le parloir de Saint-Nicolas. J'aime bien souvent à me faire cette illusion. Quand je vais quelque part, que je suis tout seul, je médis : si maman était ici avec moi... Hélas! ce n'est qu'une illusion, très chère mère, quand sera-ce une réalité? En attendant, je me console en pensant souvent à vous. J e crois vous voir là-bas toute seule , quelquefois triste , quelquefois plus contente . Plût à Dieu que vous le fussiez toujours! Dites-moi, tendre mère, comment vous vous trouvez, quelle est votre vie, si vous êtes bien, si vos maux de tête ne vous tracassent pas trop, si vous êtes assidue à la petite goutte de café. Ne me cachez rien, ma chère maman, car rien ne me déchire le cœur comme de penser que vous êtes triste, que dans l'instant peut-être où je ris, vous pleurez. C'est un des grands maux de l'absence : on ne sait en quel état est la personne que l'on aime, et cette pensée empoisonne bien toutes les satisfactions. Enfin, du cou-

rage, chère maman ! le terme où je dois vous voir n'est pas si éloigné, et alors nous pourrons causer à loisir. Trois mois et demi de vacances! Certes en voilà de belles. Que je suis changé, n'est-ce pas? Je désire maintenant les vacances, non pas pour ne plus travailler, ce qui ne m'arrivera jamais, non pas davantage pour quitter le séminaire, où je me plais parfaitement : mais pour vous voir, excellente mère. Mais il paraît que je rêve, car voilà que je parle de vacances, et il n'y a qu'un mois que l'année est commencée. Gela ne fait rien; quand je vous écris, j'aime à vous dire tout ce qui me passe par la tête, comme je le faisais autrefois. Demain, nous avons promenade depuis le matin jusqu'à trois heures aprèsmidi. Le soir on chante le Veni Creator et on commence la retraite. Priez pour moi, chère maman, afin que je la fasse bien ; au reste, c'est peut-être ce qu'il y a de plus édifiant dans la maison, que la manière simple, douce, paisible et tranquille dont on y lait les retraites.

Je vous ai consacré la plus belle partie de ma lettre, chère maman; je le devais, et c'a

été pour moi un bonheur. Je vais maintenant donner le côté de l'adresse à mes deux chers amis Liart et Guyomard. Adieu donc, excellente mère, adieu, la plus chérie des mères; car je ne crois pas exagérer en parlant ainsi du respect et de l'amour que vous porte votre

ERNEST

Paris, 8 novembre i84o.

Quelle triste nouvelle, chère maman, nous a apportée votre dernière lettre! quelle peine le bon Dieu nous réservait! Hélas! je ne prévoyais que trop en quittant mon cher Guyo— mard que je ne le reverrais plus. Et ses parents... quelle douleur pour eux! je ne me consolerais pas de cette perte si douloureuse, si je pouvais croire que ce fût moi qui eusse occasionné la mort de mon meilleur ami, en l'attirant à Paris: mais je puis me rendre le témoignage qu'en cela je ne lui ai fait que du bien, et qu'il m'en est reconnaissant devant Dieu. Lui-même souvent me l'a exprimé. Si

la mort est venu le séparer de nous, ce n'est pas que les soins lui aient manqué ici, mais sa santé était si faible! Quand je pense que je ne reverrai plus Guyomard, que je ne lui parlerai plus, que je n'ai pas assisté à ses derniers instants, cela me fait une peine que je ne puis vous rendre. Vous savez, chère maman, que depuis longtemps nous nous aimions. Mais ce qui doit nous consoler, sans toutefois tarir nos larmes, c'est qu'il est maintenant dans le ciel : et il suffît de l'avoir connu pour n'avoir aucun doute à cet égard. Quelle vertu dans une si grande jeunesse! Dieu n'a pas voulu le laisser plus longtemps à la terre. Que je m'estimerais heureux si à la fin de ma vie je pouvais en être où il était ! Sa mort a beaucoup affligé les bons enfants de Saint- Nicolas, surtout ceux qui étaient unis plus étroitement avec lui. C'était un samedi soir, et je n'en savais encore rien, lorsque M. le Supérieur, à la réunion pour la lecture spirituelle, nous annonça sa mort bienheureuse devant Dieu. Jugez de ma douloureuse surprise. Il nous consola en nous rappelant toutes ses vertus : ce II ne vivait, dit-il, que

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d'amour de Dieu, et ceux d'entre nous qui le connaissaient plus intimement peuvent lui rendre ce témoignage. » Le soir même, M. son professeur, qui est actuellement le mien, m'appela pour lui donner divers détails sur ce que je savais de sa vie : je le satisfis aussi amplement que je le pus, et le lendemain à la sainte-messe, il nous fit à l'Evangile, au lieu d'instruction, le récit abrégé de sa vie et de ses vertus, d'après les quelques détails que je lui avais fournis. Toute la maison en fut édifiée. Le mardi, un service solennel fut célébré en son intention. M. son confesseur, qui est aussi le mien, officia, assisté de tous les membres de la congrégation du Sacré-Cœur, dont il faisait partie, et qui communièrent tous à son intention» C'est ainsi que nous lui avons prouvé notre sincère attachement : son souvenir vivra longtemps parmi nous, et pour moi, ma chère maman, je n'oublierai jamais le meilleur ami que j'aie jamais eu, après vous, chère maman, et mon frère et ma sœur. 11 était pour moi comme un second frère.

J'ai vu aujourd hui même notre chère Henriette. Sa santé va très bien, et ses affaires

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s'avancent. Ne vous inquiétez pas de ce qu'elle éprouve des retards ; si elle avait voulu elle serait maintenant partie, mais elle agit avec prudence, et a bien raison. Quelles offres avantageuses on lui propose ! Hélas ! mais faudra-t-il encore m'en séparer ? Oh ! n'en parlons pas encore, je a^ous en supplie. Mais je vous supplie d'être sans nulle inquiétude sur son compte sous tous les rapports.

Que j'aime à penser à vous, ma bonne mère ; je vous écrirais des lettres entières si je voulais vous dire combien je vous aime. Mais parlons de quelque chose de positif. La rhétorique va toujours son train : nous faisons de beaux discours, nous étudions d'admirables modèles. Les combats littéraires continuent avec un acharnement incroyable. Sept concurrents surtout se battent à outrance. Chaque composition amène une révolution, car il est rare qu'il s'en passe une où quelqu'un de ces sept malins ne tombe un peu bas, dans les quinzième, les treizième, les seizième, etc. J'ai eu mon tour à cette fameuse composition en discours français où j'ai été treizième. A la suivante composition, en discours latin, j'espérais

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prendre ma revanche. Point du tout : je fus le septième. Alors une sainte fureur s'empare de moi, je fais un dernier effort, et je suis le second en histoire et le premier en version latine et en version grecque consécutivement, tandis que MM. Nollin et Foulon vont complaisamment se placer les onzième, quatorzième, etc. De si rudes coups portés à mes rivaux m'ont reconquis l'excellence, que j'avais perdue par mes revers passés; j'ai même un avantage assez marqué sur Henri Nollin, qui me talonne de plus près, car Alfred Foulon s'est un peu laissé enfoncer. Néanmoins, je tremble : la for lune est changeante, mes adversaires s'endorment, mais si ce petit Alfred Foulon venait a se réveiller, quels coups de griffes il me porterait ! Il n'y a rien de plus terrible qu'un lion qui s'éveille en colère.

Le séminaire vient de faire une perte bien difficile à réparer dans la personne de mon bien aimé professeur de seconde, Monsieur Bessières, que monseigneur l'Archevêque vient d'appeler à un autre ministère. Il vient d'être établi chef des catéchismes de la paroisse de la Madeleine, place de la plus haute importance,

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et autrefois remplie par Monsieur Dupanloup avant qu'il fût supérieur du petit séminaire. Je me réjouis bien que ceci ne soit point arrivé pendant les deux ans que j'ai passés sous lui. C'était un si excellent professeur ! Il aimait tant sa classe! Mais cette année il n'avait plus le même goût à professer ; car il s'en faut bien que la seconde actuelle vaille celle de l'an dernier, pour la force des élèves. Nous avons reçu cette année quelques nouveaux Bretons, qui m'ont tant soit peu consolé de la séparation de nos deux cbers compatriotes. L'un est en rliétorique, et a déjà fait sa philosophie en Bretagne. Il est tonsuré, et a l'esprit le plus juste et le coup d'œil le plus fin qu'on puisse imaginer. Il est à côté de moi à l'étude, et, en récréation, nous aimons bien à parler ensemble de la Bretagne. Un autre plus jeune et moins avancé est encore arrivé c'est un excellent enfant, qui, je pense, s'habituera bien, mais qui souffre les épines des premiers temps. Du reste je les appelle compatriotes, parce qu'ils sont Bretons de pays et de caractère, mais il s'en faut bien que nous soyons nés du même côté. L'un estdeLorient,

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l'autre d'Auray, du pays de M. Crabot. Ce bon Monsieur Crabot continue à me montrer beaucoup d'intérêt. C'est lui qui, le soir même où l'on nous annonça la mort de Guyomard, me remit le petit mot qui m'appartenait. Monsieur le supérieur avait défendu qu'on me le remît auparavant, voulant être le premier à annoncer cette triste nouvelle à la communauté.

Voilà donc Liart à Saint-Brieuc. Je lui souhaite de s'y plaire, et j'espère que mon souhait sera accompli. J'aimerais bien à recevoir une lettre de lui, car, quoiqu'il ait jugé à propos de s'éloigner de moi, je veux toujours demeurer son ami. Quelquefois je pense à lui écrire, d'autres fois je veux attendre une lettre de lui. Je ne crois pas qu'il se soit refroidi à mon égard, à cause d'un parti que je lui avais proposé pour son bien, et qu'il n'a pas dépendu de moi de faire réussir.

J'attends, ma bonne mère, bien impatiemment une lettre de vous. Vous me direz comment va votre santé et toutes vos affaires. Vous sentez que c'est là tout ce qui m'intéresse, quoique je sois loin d'être indifférent

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pour toutes nos bonnes connaissances de Bretagne. Comment passerez-vous votre hiver? Cette triste saison m'effraie pour vous ; ne négligez rien, je vous en prie, chère maman, je ne me lasse pas de vous le répeter, pour ne point souffrir de la rigueur du froid. Pour nous, nous avons de bons calorifères, nous prenons de l'exercice en récréation, de sorte que le froid n'a guère d'accès auprès de nous. Que ne puis-je être certain qu'il en sera ainsi de vous !

Allons ! ma chère maman, il faut nous séparer. Quand serons-nous réunis pour plus longtemps ! En attendant, recevez les tendres et respectueux embrassements de votre

ERNEST

Paris, 12 février i84i.

Ma très chère maman,

Vous voilà donc rentrée dans votre solitude de Tréguier. Votre dernière lettre m'a fait la plus grande peine en m'apprenant l'inquiétude où je vous avais laissée faute de vous écrire. Le départ de notre chère Henriette1 en a été la cause, ô ma tendre mère. Hélas ! où est-elle maintenant ? Je la crois bien à Vienne, quoique je n'aie encore reçu aucune nouvelle. Chaque jour, je rappelais tous mes souvenirs géographiques, pour la suivre dans son voyage,

i . Henriette Renan était partie pour la Pologne en janvier i84« .

LETTRES DU SEMINAIRE I07

et si je ne me suis pas trompé dans mes calculs et mes conjectures, je crois que nous devons recevoir une lettre vers dimanche ou les premiers jours de la semaine prochaine, mais pas auparavant. Gomme nous avons eu une triste entrevue le soir de la veille de son départ. Pauvre Henriette, quand j'aurai reçu une lettre, je serai un peu consolé ! Mais j'avoue que je n'en ai jamais été si impatient. Du reste, je crois que nous ne devons pas nous alarmer des retards que nous éprouvons à en recevoir ; car nous devons bien considérer qu'un pareil voyage ne se fait pas tout d'un trait, et sans s'arrêter.

J'aime bien, ma bonne mère, que vous me disiez que vous vous plaisez à Tréguier : car trop souvent mon imagination se représente ma pauvre mère triste, seule, sans consolation. Hélas ! bonne maman, que ne puis-je vous voir mener une vie plus heureuse î Enfin je prie le bon Dieu qu'il vous la rende agréable, et qu'il se charge lui-même de vous l'adoucir, car il est le meilleur consolateur. Dites-moi, je vous prie, bien franchement dans vos lettres si vous vous ennuyez,

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si vous êtes triste. Ne craignez pas de me faire de la peine ; sans doute que votre chagrin m'en ferait aussi beaucoup, mais rien ne m'en ferait plus que de croire que vous cherchez à me faire illusion pour me consoler.

Nous avons eu aujourd'hui une très brillante séance académique, présidée par monseigneur l'Archevêque de Paris, et à laquelle assistaient l'internonce du pape et plusieurs autres personnages distingués. Les prières que vous me promettiez de faire afin que le bon Dieu me fît mieux réussir en rhétorique ont été exaucées, du moins en partie, ma bonne mère. J'ai eu à cette séance un devoir, le meilleur que j'aie fait jusqu'ici, et qui n'a pas semblé trop mal. Je vous semble peut-être un peu grossier de faire mon éloge moi-même, mais je vous le dis pour votre consolation, et d'ailleurs tout passe entre nous. C'était une espèce de discours historique sur Philippe et Alexandre. C'était le sujet d'une composition dans laquelle j'ai été le premier.

Du reste, tout va comme à l'ordinaire en classe. Alfred Foulon, qui s'était endormi au commencement de l'année, s'est réveillé en

LETTRES DU SÉMINAIRE l3$

sursaut, et son réveil a été terrible. Du reste, nous continuons à être fort grands amis, et je crois que nous le serons, parce qu'il est droit et qu'il a un bon cœur, et de la générosité dans le caractère. Son caractère diffère cependant du mien sous plusieurs rapports ; j'ai encore un autre ami, qui a un esprit à peu près tourné comme le mien et pour lequel j'ai un très sincère attachement. C'est un Bourguignon, ce qui n'empêche que ce ne soit un excellent jeune homme. Ces bonnes amitiés me sont une légère consolation dans mon exil. Mais ce qui m'est une grande consolation, c'est de penser à vous et à notre réunion. S'étendra-t-elle au delà des vacances ? c'est ce que sait le bon Dieu ; c'est bien aussi ce que je désire, mais... nous en parlerons à loisir dans cinq mois.

Mon Dieu, qu'il est dur d'être séparés I Mais il faut avouer que c'a été une bien bonne invention que celle de s'écrire des lettres. C'est une vraie conversation qui supplée à la conversation de vive voix. Aussi quel plaisir quand je reçois des lettres de vous : je les lis, je les relis, je les dévore. Quel plaisir aussi

I L\ O LETTRES DU SEMINAIRE

d'en recevoir d'Henriette I Mais, hélas ! je crains bien qu'elles ne soient trop rares. C'est une triste chose d'être séparés de six cents lieues. Je travaille maintenant à un devoir qui a bien du charme pour moi. C'est une touchante coutume au séminaire, quand on a perdu un élève, de charger un de ses condisciples de faire son éloge funèbre, de rappeler ses vertus, les circonstances de sa vie, etc. Cet éloge est lu dans une séance académique. On m'a chargé d'accomplir ce pieux devoir envers notre cher Guyomard, et assurément il est impossible d'avoir plus ample matière pour les éloges et les regrets. J'y ai déjà travaillé et je l'achèverai pour la prochaine séance. Ces devoirs ont toujours un grand intérêt pour les étrangers, et ce sera pour moi une consolation de me livrer à un travail qui me rappellera le souvenir d'un si excellent ami. Si je suis content de mon ouvrage, j'en garderai un exemplaire pour vous le montrer. Peut-être même serait-il convenable d'en oiïrir un à son frère. Mais avant tout, il faut le faire, et quoique le sujet soit bien beau, ce genre est aussi très difficile.

Vous me lailes le plus grand plaisir quand vous me dites que ces Messieurs du collège n'oublient pas leur ancien enfant. Leur alïection me sera toujours précieuse et je n'oublierai jamais le respect et la reconnaissance dont je leur suis redevable. Plus j'avance, plus je reconnais qu'aucune reconnaissance ne saurait paver dignement un maître de ses soins et du bienfait inappréciable d'une éducation sérieuse et solide, telle qu'on la reçoit à Tréguier. Assurez aussi ces Messieurs du presbytère et spécialement Monsieur Le Borgne de mon respect et de mon attachement.

Adieu, ma chère, ma bonne, mon excellente mère! du courage! soutenons-nous mutuellement. Espérons que le bon Dieu nous réunira. En attendant, soyez persuadée de l'affection vive et tendre et du respect filial de votre

Paris, 7 mars i84i.

Mon excellente maman,

Je suis vraiment dans la saison des lettres, par conséquent dans une bien douce saison ; lettres de Lîart, d'Alain, d'Henriette et de vous, ma bonne mère, il m'en vient de tous les coins du monde. Jugez de mon bonbeur à les recevoir, et aussi à y répondre. J'y suis d'une exactitude admirable ; ces jours derniers, j'ai écrit à Alain et à Henriette, et aujourd'hui c'est votre tour, ma bonne mère. Entrons donc en matière sans trop long préambule.

Vous avez bien raison de dire que nous devons des actions de grâces à Dieu pour l'heu-

LETTRES Dl SÉMINAIRE l/j3

reuse arrivée de notre Henriette. Sa bonne lettre me l'a apprise et m'a tiré de l'inquiétude où je commençais à être sur son compte. Elle me donne sur son voyage des détails intéressants; et Alain médit dans sa lettre que celle quelle lui a écrite en contenait de plus curieux encore, et il regrettait de ne plus l'avûir pour m'en faire part. Il paraît quelle a reçu un accueil charmant; du reste, je m'y attendais bien, d'après tout ce qu'elle m'avait dit avant son départ. Puisse-t-elle être heureuse là-bas ! Elle y mènera sans doute une vie bien plus tranquille et plus favorable à sa santé, et c'est là l'important. Elle aura acheté assez cher le bonheur dont elle mérite de jouir, en s'éloignant de tout ce qu'elle aime, de sa patrie, de sa lamille. Mais quel vide son départ a laissé dans ma vie! Qu'il est dur pour moi de renoncer tout d'un coup à ces douces visites , qu'elle me prodiguait surtout vers l'époque de son départ. Pauvre sœur, que je t'aime, et que tu mérites d'être aimée! La lettre d'Alain m'a aussi fait le plus grand plaisir. Comme il vous aime, ma chère maman ! Comment il regrette de ne pouvoir eu-

l44 LETTRES DU SEMINAIRE

core se réunir à vous! Comme il me témoigne une tendre affection, ainsi qu'à la chère Henriette ! Mon Dieu, il est vrai qu'il est bien dur d'être séparés quand on s'aime tant ; mais dites-moi, ma bonne mère, ne vaut-il pas mieux souffrir les tourments de l'absence et s'aimer, que d'être réunis de corps sans l'être de cœur? Ne sommes-nous pas encore plus heureux que d'autres familles qui ne s'aiment pas et ont entre elles ces froids calculs d'intérêt que nous ne connaissons même pas ? Vous voyez donc que nous pouvons encore remercier Dieu, au milieu de nos peines. Je suis enchanté que vous ayez passé quelques jours àLannion; cela vous aura distrait, ma bonne mère. Je ne suis effrayé que quand je vous sais seule à Tréguier. Alors j'avoue que mon imagination s'alarme terriblement. O ma mère, moi aussij'attends les vacances avec impatience pour vous voir, vous embrasser et reposer ma tète sur votre sein. Je ne les ai jamais tant désirées ; sans doule parce que je n'ai jamais été si longtemps sans vous voir. Voilà deux ans, ma bonne mère, que nous ne nous sommes vus. C'est bien

long ! Au moins nous nous verrons a loisir. Le voyage de Trovern et celui de Bréhat me sourient étonnamment. Sans doute le plaisir de vous voir est le grand motif qui me fait tant appeler les vacances, vous voir est tout pour moi, ma chère maman, mais j'aurai aussi grand plaisir à revoir notre bon pays, et surtout la mer. J'ai éprouvé que ceux qui sont nés sur les bords de ce terrible et magnifique élément éprouvent comme un besoin de revoir ce grand spectacle. C'est ce qui fait que notre voyage de Bréhat est un de ceux que je fais chaque année avec le plus de plaisir, surtout quand vous êtes avec nous, chère maman; sans vous, tout est indifférent pour moi. Maintenant un mot de mes classes.

L'examen du second trimestre est demain en huit. Les travaux de cet examen m'ont empêché de pousser vigoureusement le devoir de notre bon Guyomard, mais je ne manquerai pas de l'achever immédiatement après. Je vous avais déjà parlé d'une composition en histoire où je n'avais pas trop mal réussi ; j'ai eu le même succès dans une autre composition sur la même matière, où j'ai encore

été le premier. Le sujet était de montrer Faction de la justice de Dieu sur les nations de l'antiquité, sujet très difficile et très beau. Nous travaillons maintenant avec une grande ardeur à notre examen. J'ai été aujourd'hui et dimanche dernier entendre Monsieur de Ravignan à Notre-Dame. Je l'ai trouvé plus éloquent que jamais. Mais j'ai perdu dernièrement une bien belle occasion d'entendre Monsieur Lacordaire. Nous y serions allés, si nous ne nous y étions pris trop tard. Du reste il s'en faut beaucoup que la manière de prêcher de ce dernier soit aussi pure que celle de Monsieur de Ravignan: il a plus de mouvement et de brillant, mais bien moins de goût et de raisonnement. J'espère que nous aurons encore cette année Monsieur de Ravignan pour nous prêcher la retraite de la semaine sainte. C'est un inestimable bonheur.

Nos classes de rhétorique sont maintenant d'un très grand intérêt. Monsieur notre professeur a une excellente méthode : il fait presque tout faire par les élèves en classe, se réservant seulement de réparer les fautes qu'ils pourraient avoir faites. Vous sentez quelle fa-

cilité donne cet exercice pour parler en public et sans préparation : ce qui est si important pour la suite. Il me procure aussi quelquefois un plaisir bien sensible en m'appelant chez lui pour lire ensemble l'Odyssée d'Homère. C'est si beau, et il m'en fait si bien remarquer les beautés que je passerais volontiers ma vie entière à cela. J'espère bien la relire durant les vacances au bord de la mer, et dans nos belles campagnes, ce qui ajoutera encore au charme de la lecture, surtout quand je serai assis à côté de mon excellente mère.

Liart dans sa lettre m'avait déjà appris la maladie de monseigneur de Saint-Brieuc, et il paraît que ses craintes n'étaient que trop fondées. Croyez-vous que Monsieur Auffret le remplace ? Je ne doute pas qu'il n'ait tout ce qu'il faut pour remplir un si haut ministère, je le crois capable de tout, et c'est assurément avec Monsieur Dupanloup l'homme que j'ai le plus appris a estimer. Qu'est-ce qui sera professeur de rhétorique à Tréguier en remplacement de Monsieur Urvoy? Dites-moi, s'il vous plaît, tout cela, car tout ce qui tient à ces maîtres chéris et respectés m'intéresse singulièrement.

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D'après les lettres de Liart, je crois qu'il se plaît très bien à Saint-Brieuc, et qu'il continue à m'aimer comme auparavant. Il ne faut pas lui savoir mauvais gré de ne s'être pas plu ici : cela a tenu à des circonstances indépendantes de sa volonté, et dans cette affaire, ni nous, ni la maison où il n'a pu se plaire, n'ont eu tort. Il a très bien fait de n'y pas revenir, puisqu'il ne s'y plaisait pas ; ce qui ne prouve rien, encore une fois, ni contre lui, ni contre le séminaire.

Je crains bien que les lettres qu'Henriette m'adressera ne soient un peu rares ; alors je vous prie, ma bonne mère, quand vous le jugerez à propos, de m'envoyer dans les vôtres celles qu'elle vous écrira, lorsque le paquet n'en deviendra pas trop volumineux. Il n'est nullement nécessaire que vous affranchissiez les lettres ; j'ai assez de finances pour subvenir jusqu'à la fin de l'année à toutes ces petites dépenses. Mon Dieu! je voudrais les bien employer toutes en port de lettres, c'est l'emploi que j'aime le mieux leur donner.

Pauvre maman, que je vous aime, et que je désirerais vous savoir heureuse! Gomment

vous Irouvcz-vous à Tréguier? Comment passez-vous votre temps pour ne pas vous ennuyer? Ktes-vous longtemps seule? Avezvous souffert cet hiver? Enfin, le voilà passé ce temps que toujours je redoute pour vous. Cependant je sais qu'en Bretagne l'hiver se prolonge plus longtemps qu'ici. Je me console en pensant que vous avez été assez peu de temps seule durant cette triste saison. Que vous me faites plaisir, quand vous me dites les soins qu'ont pour vous nos amis de Tréguier Je leur en garde une éternelle reconnaissance, comme du service le plus signale qu'ils puissent me rendre, puisqu'ils contribuent à vous rendre heureuse, ô mon excellente mère!

Assurez mes bons amis du collège et spécialement JeffroyetLeGall de ma vive affection. Toujours leur souvenir me fait le plus grand plaisir; il me rappelle aussi des temps bien heureux et de doux moments que j'ai passés avec eux. J'ai toujours eu le bonheur d'avoir d'excellents amis et c'est une grande grâce de Dieu. Notre pauvre Guyomard était le modèle des amis ; Liart me sera toujours aussi cher

que je lui suis cher. Et ces bons amis dont je vous ai parlé tout à l'heure... Et ici j'ai aussi trouvé d'excellents amis, deux entre autres qui semblent taillés pour moi : sans cela, je ne pourrais pas vivre éloigné de vous, ma bonne mère; mais avant tout, par-dessus tout, mille fois plus qu'eux, je vous aime, chère maman, de tout mon cœur et de toute mon âme; j'aime Alain et Henriette, et comment pourrais-je ne pas les aimer, quand ils font pour moi de si grands sacrifices. Quelle âme généreuse et grande a cette chère Henriette! Oh! non! jamais je n'oublierai tout ce qu'elle m'a dit avant son départ. Je vous raconterai tout cela dans quelque temps, ô ma bonne mère, quand nous pourrons causer à loisir.

Mais je m'aperçois que le temps passe et j'ai mon examen à préparer. Ah ! mon Dieu 1 si je me laissais aller, je le passerais avec vous. Mais il faut cependant que j'étudie quelque chose. Il faut donc nous séparer, ma bonne mère. Hélas! quand serons-nous réunis pour ne plus être sujets à ces dures séparations? Dieu le sait; pauvre maman, prions-le

LETTRES DU SÉMINAIRE l'OI

que ce soit bientôt. 0 ma bonne mère, je vous embrasse de toute mon âme, de toutes mes forces, de tout mon cœur; je vous aime et vous aimerai toujours; adieu, adieu, votre fiLs respectueux et tout dévoué pour jamais.

ERNEST RENAN

Dimanche, 9 mai [i84i]

Ma bonne et excellente mère,

Je vous assure que j'ai été bien inquiet les jours derniers : il n'y avait guère plus longtemps qu'à l'ordinaire que je n'avais reçu de lettre de vous ; cependant je ne sais pas pourquoi j'étais tourmenté. Figurez-vous qu'à l'époque où je reçus votre avant-dernière, je fus pendant huit jours à recevoir des lettres

1. Cette lettre n'est malheureusement pas datée. Nous la plaçons ici, le haptême du comte de Paris ayant eu lieu le le 2 mai 18/1 1 (Trognon, Vie de Marie- Amélie, Paris, 1871, p. 293). Cette date du baptême est certaine, et a été confirmée par des recherches que M. E. Dufeuille a bien voulu faire à cette occasion et dont nous le remercions ici.

presque tous les jours, de vous, d'Alain et même celle d'Henriette, et aussi de Liart ; puis j'ai été un mois entier à n'en plus recevoir. Jugez combien ce long jeûne de lettres m'a été pénible, justement après qu'on m'avait gâté par leur abondance. Enfin votre bonne lettre est venue, et j'ai été consolé. J'ai écrit hier à notre chère Henriette, par l'occasion de mademoiselle Antheaume, qui a eu la bonté de me faire avertir de son départ pour Vienne ; du reste point de nouvelles de cette bonne sœur, depuis l'heureuse lettre qu'elle m'avait fait parvenir par occasion. Mon Dieu ! que je suis pressé d'en recevoir ; je ne suis pas inquiet, car il n'y a pas sujet de l'être ; mais je vous assure qu'il m'est bien pénible de ne recevoir de lettres d'elle que trois ou quatre fois par an, moi qui étais accoutumé à causer avec elle toutes les semaines. Pauvre Henriette, comme nous devons prier le bon Dieu pour elle !

J'en viens maintenant à l'ordre du jour. Depuis ma dernière lettre, ma chère maman, il m'est arrivé presque coup sur coup plusieurs heureux événements, comme il ar-

l5/i LETTRES DU SEMINAIRE

rive toujours à cette époque de l'année ; j'appelle ainsi certaines occasions extraordinaires, dont j'aime à m'entretenir avec vous. Et pour suivre l'ordre chronologique, je vous parlerai d'abord du baptême du comte de Paris l. Grâce à l'industrie et à l'obligeance de mon professeur d'histoire, qui a eu la bonté de revenir exprès de Notre-Dame pour m'apporter un billet à moi et à son frère, il m'a été donné d'être du petit nombre de ceux qui y ont assisté ; car il était d'une extrême difficulté de se procurer des billets. En assistant à cette belle et imposante cérémonie, où je voyais sous mes yeux tout ce que la France, pour ne pas dire le monde, a de plus distingué, je n'avais qu'un regret : c'était de ne pas vous y voir à côté de moi, ou dans les galeries de la cathédrale, où je marquais des yeux votre place ; je me disais : c'est là que maman serait bien placée : de là elle verrait à son aise

i . Le comte de Paris, né le i!\ août i838, ne fut donc baptisé que le 2 mai i84i. D'après les renseignements que nous communique obligeamment M. E. Dufeuille, ce retard fut causé d'abord par une maladie du jeune prince, mais surtout par le peu de cordialité qui régnait entre les Tuileries et l'Archevêché.

le roi, la reine, la famille royale : d'ici elle verrait mieux la cérémonie du baptême ; de là elle entendrait mieux la musique, etc., etc. Oh ! maman, vous eussiez vu quelque chose de bien beau. Figurez-vous une immense nef, tendue en velours rouge, partout des draperies brodées d'or, des lustres éclatants, des tapis d'une beauté étonnante, des lampes d'argent, des baldaquins, etc., etc., et au milieu de tout cela des amphithéâtres, couverts de la plus haute société. Ici les cours de justice, avec leurs robes rouges et leurs hermines, là les divers corps enseignants, l'Académie, la Sorbonne, etc., avec leurs costumes divers ; plus loin les députés, les pairs, les conseillers d'Etat, les ministres, les maréchaux, les généraux, tout chamarrés d'or et chargés d'une incroyable multitude de décorations. Ici les ambassadeurs de toutes les nations du monde, avec leurs costumes d'une richesse et d'une variété surprenante ; plus loin, les évêques, les cardinaux, le patriarche de Jérusalem, etc., etc. Enfin, au bruit du canon, qui tonnait derrière la cathédrale, le roi et toute la cour, s'avançant précédé de

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l'Archevêque de Paris. Il y eut un moment où je crus voir une féerie : ce fut à l'arrivée du roi, quand je vis les dragons qui formaient son escorte défiler au grand galop devant la cathédrale, jetant un éclat éblouissant avec leurs casques et leurs armes qui étincelaient au soleil, et quand je vis arriver l'une après l'autre toutes les voitures de la cour, au bruit des fanfares et aux roulements du canon. Pendant presque tout le baptême, j'ai vu le roi et le petit enfant, qui est fort gentil et ne paraissait pas peu étonné de voir tant de monde autour de lui ; il ne savait pas que c'était à cause de lui qu'on s'était mis en si grands frais. Le baptistère était celui-là même où Saint-Louis reçut le baptême. Je n'ai pu assister à la réception du roi, ni aux compliments accoutumés que s'adressent le roi et l'Archevêque ; mais au sortir, j'étais fort près de Sa Majesté et de la reine. J'aurais été bien fâché de manquer une si belle occasion, qui ne se présente pas tous les jours ; je puis me flatter maintenant d'avoir vu une des plus belles assemblées du monde. Mais vous n'y étiez pas, et j'éprouvais un vide. Quand je

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serai auprès de vous, je serai bien plus content encore, et ce sera bientôt. Je reviens à mon journal.

\ous avez pu voir sur les journaux que Monsieur Dupanloup est nommé professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne ; ce qui se réduit à faire chaque semaine un cours public d'une heure. J'ai eu le plaisir d'assister au discours qu'il a prononcé dans l'église de la Sorbonne, en présence de monseigneur l'Archevêque, du ministre de l'instruction publique et des cultes, et d'une grande partie du clergé de Paris, lors de l'ouverture de la Faculté de théologie, dont son cours fait partie. Le sujet était la science sacrée ; il Ta traité avec une grande supériorité, tant pour le plan qui était magnifique et d'une grandeur étonnante, que pour l'exécution qui était pleine de chaleur et de force, en même temps que d'imagination. De plus, la rhétorique a assisté, vendredi dernier, à la première leçon qui a ouvert son cours d'éloquence et qu'il a donnée dans l'amphithéâtre de la Sorbonne, en présence d'une nombreuse assemblée. Il y a exposé le plan et l'idée du cours qu'il commence, et qui doit

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durer plusieurs années. Deux fois il a été interrompu par les applaudissements des auditeurs. Pour moi, je trouve qu'il s'est surpassé lui-même, et je ne sais auquel donner la préférence, ou de son discours solennel, ou de cette leçon. Il continuera ainsi tous les vendredis : bien entendu qu'il ne cessera pas pour cela d'être supérieur du séminaire. J'espère que nous continuerons régulièrement à aller l'entendre tous les vendredis, ce qui nous sera d'un immense profit. Vous savez ce que c'est que tous ces cours de la Sorbonne; c'est là que se font tous ces cours publics dont vous avez entendu parler; les chaires de théologie et d'éloquence sacrée, qui depuis longtemps étaient renversées, viennent récemment d'être rétablies, et Monsieur Dupanloup a été nommé pour occuper cette dernière. Quel homme le bon Dieu m'a fait connaître en lui! C'est l'âme la plus belle et l'esprit le plus élevé que j'aie connus jusqu'ici.

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Lundi 10 mai.

J'espère que cette fois j'ai été fécond en détails, mon excellente mère. Bientôt je ne serai plus restreint par les bornes étroites d'une lettre, et ce sera même peut-être plus tôt que nous ne le pensons ; car on dit que les vacances sont encore avancées, et commenceront dans un mois, Monsieur Dupanloup ayant dessein d'agrandir les bâtiments et les cours du séminaire , devenus trop étroits pour le nombre des élèves. Toutefois je ne sais encore rien de certain sur cet article. Nous causerons ensemble de la grande question de redoubler ma rhétorique , pour laquelle je ne penche plus autant; je consullerai mon professeur, et Monsieur Dupanloup, qui me connaît à fond, me dira ce dont j'ai besoin ; pour moi, je suis complètement indécis. Ne vous inquiétez pas toutefois, ma bonne mère, quoi qu'il arrive, ce ne pourra être que pour mon bien.

Les études vont leur petit train ; on commence ces jours-ci à composer pour les prix.

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Le mois de Marie se célèbre avec beaucoup de magnificence. Nous avons surtout dans notre chapelle un tableau de Murillo, l'un des plus grands maîtres de l'école espagnole, qui est d'une beauté si ravissante, qu'on ne peut se rassasier de le regarder. Je voudrais que vous le vissiez : c'est une grâce et une tendresse inexprimables !

Adieu, ma chère maman, je mets fin à mon bavardage, pour le recommencer de plus fort dans quelques semaines. En attendant, je vous embrasse en esprit, mais de tout mon cœur, de toute mon âme et de toutes mes forces.

Votre fils tendre et respectueux,

ERNEST RENAN

On dit qu'il est arrivé un affreux événement au chemin de fer de Versailles ; soyez tranquille, je n'y étais pas1.

i. Nous ne savons de quel accident il est question; par une coïncidence singulière, le grand accident de Versailles eut lieu le 8 mai 18^2, mais le reste de la lettre ne permet pas, semble-t il, d'hésiter sur la date.

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Vous savez que vous n'avez pas à vous gêner avec les irais de voyage des vacances; la bonne Henriette m'a dit à son départ quelle aurait soin pour cette époque de me faire passer un billet pour loucher les fonds nécessaires. Ainsi soyez sans crainte à cet égard. La chère Henriette a pourvu à tout. Elle m'a aussi laissé tout l'argent nécessaire jusqu'à la fin de l'année. Quelle sœur! Mon Dieu, je vais prier pour elle!

Issy, le 12 janvier 1842.

Ma très chère maman,

Que j'ai de joie en songeant qu'au moment où je vous écris vous êtes auprès de nos bons parents ! Là au moins vous n'êtes pas isolée comme dans votre solitude de Tréguier, surtout durant cette triste saison d'hiver. Oh I j'aurais trop craint, si vous y fussiez restée, que le froid ou la tristesse ne se fussent emparés de ma bonne mère. Je suis bien content maintenant que vous ayez remis votre séjour à cette époque, quoique dans le moment, quand vous vîntes me conduire, je vous visse partir avec regret d'auprès de nos amis qui

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auraient un peu adouci les premiers moments de notre séparation. Enfin, ma chère maman, tout s'est arrangé pour le mieux.

Pour moi, ma bonne mère, je n'ai à vous donner que les nouvelles accoutumées : c'està-dire que tout va toujours à merveille. Ni l'ennui, ni le chagrin ne m'approchent point; le froid même, quoique assez vif ces jours, je suis en état de le délier. Du reste nous y sommes beaucoup plus exposés qu'à Paris : Issy est situé sur une hauteur exposée au vent du Nord, ce qui y rend l'air très pur et très sain, mais aussi extrêmement froid. Toutes les pièces d'eau du parc sont devenues de vraies glacières, et la Seine qui coule à deux pas de nous charrie d'énormes glaçons. Malgré tout cela, nous ne souffrons aucunement du froid. Chacun est libre ou de faire du feu dans sa chambre, ou de descendre à une grande salle, continuellement échauffée au poêle. Je participe aux deux avantages. Car quoique je travaille d'ordinaire à la salle du poêle, néanmoins comme on aime quelquefois à être seul, et que d'ailleurs il y a un grand charme à tisonner au coin du feu, de temps

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en temps je vais puiser à ma petite provision de bois. Du reste, on peut se chauffer ici à peu de frais; pour cinq francs j'en aurai très suffisamment. C'est une petite dérogation au système économique ; enfin, pour une fois, c'est pardonnable, n'est-ce pas, ma bonne mère? Mes études ont toujours de plus en plus d'attrait pour moi. J'ai retrouvé tout mon ancien goût pour les mathématiques* Nous les voyons fort rapidement, et ceux qui ne les ont pas déjà étudiées doivent avoir beaucoup de peine à suivre le cours ; fort heureusement que je n'en suis pas à mon apprentissage : je n'ai que la peine de réveiller mes vieux souvenirs. Quant à la philosophie, j'y suis un peu plus novice ; mais j'y trouve tout autant de plaisir qu'aux mathématiques, d'autant plus que jusqu'ici nous n'avons encore rencontré aucune grande difficulté. C'est incomparablement la plus belle des études et la plus digne de l'homme. L'importance des questions qu'on y traite, qui sont le fondement de tout, l'élévation avec laquelle ces questions sont traitées, l'intérêt qui naît de la variété des systèmes, tout contribue à en faire

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quelque chose de ravissant. C'est surtout dans la discussion ou l'argumentation que réside le plaisir. Deux élèves se prennent corps à corps sur une question, puis s'engage un duel à outrance, où l'on combat à coups d'arguments ou de raisonnements jusqu'à ce que l'un soit forcé de s'avouer vaincu. C'est vraiment fort intéressant. Tous les dimanches on le fait en public, et tous les jours on se réunit à sept ou huit pour le faire en particulier. Du reste, on n'est pas fort pressé d'ouvrage : j'ai assez de temps de reste. Pourtant je n'ai pas encore mis à exécution le dessein que j'avais formé d'apprendre l'allemand. Cela me serait d'autant plus facile qu'il y a dans la maison plusieurs élèves qui le savent déjà, et qui pourraient me donner des conseils. Mais il faudrait acheter plusieurs livres, dictionnaires, etc., et les finances se refusent à une si vaste entreprise : je n'en serais pas quitte pour moins de quinze ou vingt francs.

Vous me demandiez dans votre lettre, ma chère maman, si j'étais fidèle à faire de temps en temps quelque visite à Paris. Oui, sans doute, ma bonne mère. Dernièrement encore,

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à l'occasion du jour de l'an, nous sommes allés en colonie à Saint-Nicolas : j'y ai d'ailleurs fait plusieurs visites particulières. J'y trouve toujours beaucoup de plaisir, quoique depuis le départ de Monsieur Dupanloup, j'y trouve un grand vide. On a reçu de lui des nouvelles fort satisfaisantes; le climat de l'Italie a bientôt rétabli sa santé ; mais il y restera au moins pour y passer le reste de l'hiver. D'ailleurs une des raisons qui l'ont déterminé à ce voyage, c'était d'avoir plus de temps pour achever des ouvrages qu'il a commencés : il y restera probablement jusqu'à ce qu'ils soient terminés.

Du reste, ces Messieurs de Saint-Sulpice l'ont dignement remplacé dans ses soins pour moi. Il est impossible de voir une plus grande bonté, une affabilité plus constante. C'est un autre genre qu'à Saint-Nicolas et cela doit être : mais on n'en est que mieux. On s'occupe moins de chacun sous certains rapports ; on laisse chacun agir à sa façon : mais cela ne diminue rien de l'intérêt des directeurs pour les élèves. En un mot, on n'est plus traité comme des élèves, mais d'une manière plus

grave et plus raisonnable. Plus je vais, plus j'admire noire supérieur : c'est un homme vraiment admirable, pour son incroyable érudition. Il n'y a rien qu'il ne sache : c'est un orientaliste des plus renommés, et les savants eux-mêmes viennent souvent le consulter et lui envoient leurs ouvrages pour qu'il y fasse ses corrections. Il a fait quelques ouvrages prodigieux par la science qui y est déployée; et il en prépare encore plusieurs. Il est moins brillant que Monsieur Dupanloup ; mais il a un fonds de connaissances beaucoup plus vaste. Aussi sa conversation est-elle d'un intérêt ravissant : mettez-le sur n'importe quoi, il en parlera savamment.

J'entends une voiture rouler dans la cour. C'est Monsieur le supérieur général de Saint- Sulpice qui arrive. Car c'est aujourd'hui jour de promenade, où tous ces Messieurs de Paris viennent à la maison de campagne ; et Monsieur le supérieur est trop âgé pour y venir à pied. C'est un vénérable vieillard de quatre-vingts ans, mais fort bien conservé, et ayant autant de présence d'esprit qu'un jeune homme de vingt ans. Le jour de l'Epiphanie, il vint, selon

l'usage, passer la journée avec nous ; puis nous montâmes dans sa chambre, où il nous adressa quelques paroles charmantes : enfin il nous donna sa bénédiction en nous souhaitant d'arriver tous à son âge. Il aime surtout ceux qui sont les plus jeunes : « Autrefois, dit-il, je n'aimais pas beaucoup les enfants, mais depuis que je suis vieux, je les aime beaucoup plus; ils commencent ce que je finis. » A ce titre, je devrai être de ses amis ; car je suis, je crois, le plus jeune de la maison.

Passons à autre chose. Vous me demandiez, ma chère maman, si j'ai écrit à notre chère Henriette. Hélas! ma bonne mère, vous allez me gronder, mais je n'en suis pas la cause. J'ai demandé à Alain de m'envoyer sa lettre, lorsqu'il écrira, et je l'attends tous les jours pour y insérer la mienne. Mais je n'attendrai plus longtemps, car si je ne la reçois pas bientôt, j'écris directement et sans rien attendre. H y a si longtemps que je n'ai écrit à cette bonne sœur ! Vous m'avez fait grand plaisir en m'apprenant qu'elle était enfin de retour à Vienne, après son long voyage. Pauvre Henriette, que je pense souvent à elle,

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quand je passe par les quartiers où elle demeurait, quand je pense aux agréables entrevues que nous avions ensemble! Quant à notre cher Alain, je lui ai écrit, il n'y a pas fort longtemps, je reçois aussi de temps en temps de ses lettres.

Vous me parliez dans votre dernière lettre de l'achat d'une soutane, et me demandiez le prix. Ma pauvre chère maman, soyez bien sûre qu'il m'en coûte d'ajouter encore à l'embarras de vos petites affaires; mais par le fait, j'en ai assez besoin. Celle-ci ira bien encore assez longtemps à l'ordinaire; mais pour mes visites, elle n'est pas supportable; d'ailleurs, comme je la porte continuellement, elle a besoin de fréquentes réparations, et alors je suis assez embarrassé. Car encore que je puisse me mettre en redingote, je n'aime pas beaucoup cela. Pour cinquante francs j'aurai une soutane ; mais je vous avoue qu'elle sera à peine présentable : il faut y mettre soixante francs au moins pour avoir quelque chose de bon et de propre. Ne vous gênez pas, ma chère maman ; voilà la première de mes recommandations. J'aurai besoin aussi, sans tarder, d'une

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paire de souliers ; mon Dieu! qu'il m'en coûte de vous tracasser ainsi. Du reste, quand j'aurai cette soutane, j'irai jusqu'à la fin de l'année sans avoir besoin de faire aucune dépense bien considérable. Peut-être vous-même êtes-vous gênée, ma bonne mère. Dieu I que de dépenses j'ai eues cette année î Des livres en foule, dont plusieurs très chers, dix francs, par exemple, pour un seul. Encore, rappelez-vous que les sœurs de la Croix m'avaient donné une lettre pour la librairie Périsse, pour acquitter un compte qu'elles avaient avec ce libraire. J'ai été, selon leur demande, prendre des livres pour cette somme qui était, je crois, de dix francs et quelque chose. Il faudra encore leur rembourser cela : mais je ne pense pas que cela soit si pressé. Allons, il est temps de laisser cela de côté.

Que mon oncle et ma tante Forestier ne doutent jamais de la tendre affection de leur Ernest et de sa reconnaissance pour tous les soins qu'ils ont de sa bonne mère. Quant à la chère Aline, je n'ai qu'un souhait à former pour elle, et j'espère qu'il sera réalisé. Pour Alcide père et fils, je n'ai qu'à leur souhaiter

continuation. Embrassez pour moi mon futur élève, l'espérance de ma postérité. Il aura sans doute fait des progrès surprenants depuis mon départ. Combien de fois a-t-il été le premier? cela ne se compte plus sans doute.

Allons, ma bien chère maman, il faut nous séparer. M'écrirez-vous bientôt? Je vous aime plus que jamais, je pense à vous sans cesse, je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre fils bien aimé.

ERNEST

Issy, 26 février 1842.

Ma bien chère maman,

J'étais réellement inquiet de votre long silence : mais votre bonne lettre est venue me tranquilliser. J'allais bientôt vous écrire, tant je commençais à avoir d'appréhensions ; enfin, ma chère bonne mère, tout cela est fini; je sais que vous êtes bien, et je suis consolé. J'ai reçu le billet d'Alain. Pauvre maman, cela vous aura bien tracassée et peut-être gênée dans vos affaires. Mon Dieu ! si vous saviez comme cela me coûte ! mais maintenant j'en ai pour longtemps. Notre cher Alain, qui m'a écrit un petit mot en m'envoyant le billet, me paraissait bien chargé d'ouvrage à

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cette époque ; mais il me disait que bientôt il allait être soulagé, et qu'alors il pourrait aller passer avec vous quelques jours de vacances. Il me fixait l'époque vers Pâques. Oh ! ma chère maman, que j'en suis content! Ce pauvre Alain est si isolé là-bas à Saint-Malo I Et vous, ma pauvre bonne mère, qui ne l'êtes pas moins : cela vous soutiendra tous les deux. Et le grand projet de votre réunion pourra bien s'arranger alors. C'est mon grand désir, ma chère maman. Je vais répondre à Alain aujourd'hui ou demain. Quant à notre chère Henriette, je n'ai pas encore reçu de ses nouvelles directement, et je n'ose hasarder une lettre, craignant qu'elle ne lui parvienne pas. D'ailleurs comme j'en attends une d'elle tous les jours, j'aimerais mieux avoir reçu la sienne afin d'y répondre. Pourtant quelquefois j'ai envie de risquer tout. Et par malheur nous sommes si loin l'un de l'autre, ma bonne mère, que je ne puis voir les lettres qu'elle vous écrit, en sorte que je suis privé presque totalement de m'entretenir avec ma bonne sœur, nous qui avions ensemble de si doux entretiens.

Vraiment, ma pauvre mère, c'est bien mal à moi de vous avoir écrit avec de l'encre si blanche. Cette fois-ci au moins, je pense que vous pourrez lire ma lettre. Du reste, ma chère maman, je n'ai pas grande nouvelle à vous annoncer. Les événements ne sont pas fréquents à Issy ; c'est le type d'une vie pacifique, d'autant plus que nous sommes peu nombreux, ce qui donne à la vie quelque chose de plus calme et aussi de plus agréable. Si vous voulez toutefois des nouvelles, je vous dirai que nous avons les oreilles charmées par les concerts qui traversent le village dans tous les sens, à la fête des conscrits, qui, tout couverts de rubans, sont les rois de la fête. C'est singulier, nous entendons ici cent fois plus de bruit qu'à Paris ; dans la maison, s'entend ; car au fond du parc on croirait être au fond d'un désert, mais du désert le plus gracieux. Autre nouvelle : l'autre jour, tout le monde était en grand émoi : un des petits poissons dorés qui peuplent notre pièce d'eau était mort, et montrait à la surface de l'onde son cadavre flottant. c< Avez-vous vu le poisson mort ? » se demandait-on avec

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empressement; quelle nouvelle, n'est-ce pas?

N'allez pas croire cependant, ma chère mère, que nous soyons encore enfants comme à Saint-Nicolas. L'étude de la philosophie est très propre à mettre du sérieux dans l'esprit : c'est même là son propre caractère. On y traite des plus grandes questions, de Dieu, de l'âme humaine, de notre esprit, de nos sens, de la vérité, de la certitude, qui nous occupe actuellement, et où nous suivons les divers philosophes dans tous leurs systèmes. Figurezvous, ma bonne mère, qu'on s'y demande sérieusement : Est-il vrai que j'existe? N'est-ce pas un rêve, une illusion? Je crois voir ma chère maman s'indigner : certainement que mon Ernest existe ; je voudrais bien voir quelqu'un qui s'avisât de le nier. C'est que, voyez-vous, les philosophes sont les plus drôles de gens du monde : ils doutent de tout. Mais n'ayez pas peur, ma chère mère, je n'en suis pas encore là, et si jamais je devais douter de quelque chose, ce ne serait pas assurément de votre affection ni de la mienne.

Nous jouissons ici d'un temps admirable : un ciel pur, un beau soleil. Notre parc com-

nience a être délicieux ; il n'y manque que du feuillage et des fleurs, et la saison va bientôt ramener l'un et l'autre. La pièce d'eau a rompu ses liens de glace, et les habitants dorés, longtemps captifs, commencent à venir s'ébattre au soleil. La partie sans contredit la plus agréable duparc est celle que l'on appelle le bois ; en été surtout, elle est délicieuse par sa fraîcheur et par l'ombrage dont on y jouit. C'est un bosquet de hauts buis et de tilleuls du se réfugient en été des milliers d'oiseaux ; car ici ils n'ont pas à craindre pour leurs nids les dangers qu'ils redoutent ailleurs, nous les laissons en paix faire leur petit ménage. Cette hospitalité nous en attire des troupes innombrables. Tout le parc est parsemé de statues, de grottes peintes, de petites chapelles. Vous me demandiez si on y entre. Oui, oui, ma chère maman ; ce sont de petits bijoux à l'intérieur, toutes peintes, toutes dorées, bleues comme le ciel. Nous avons aussi une grotte de rocailles et de coquillages, décorée avec beaucoup d'art, mais remarquable autant parce que Fénelon et Bossuet y ont eu plusieurs conférences avec d'autres personnages célèbres,

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lors de leur fameuse controverse. Leurs deux statues y sont placées avec l'acte qu'ils dressèrent à la fin de leurs conférences, et qui est revêtu de leurs signatures.

Un autre agrément dont on jouit ici, c'est la beauté de la vue. D'un côté, ce sontles collines de Meudon couvertes de bois ; de l'autre, le parc de Saint-Cloud; de l'autre, la Seine et le Mont-Valérien, qui termine l'horizon; de l'autre, enfin, Paris et tous ses monuments que nous dominons et que nous aimons à voir enveloppé de brouillards pendant que nous jouissons de l'air le plus pur. Le dôme des Invalides, le Panthéon, l'Arc de Triomphe, le Val de Grâce, les tours de Saint-Sulpice, tout éclatants des reflets du soleil, forment un agréable contraste avec les collines de Meudon et de Saint-Cloud toutes couvertes de sombres bois. Ce qu'il y a encore de délicieux, c'est Je calme de ces allées et de ces bosquets à côté du plus effroyable tumulte qu'il y ait sur la terre. On n'entend absolument d'autre bruit que le roulement majestueux et rapide du chemin de fer, qui passe fort près de notre parc. Car nous sommes ici au milieu des

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chemins de fer et des fortifications, on ne voit que cela de tous côtés : chemins creusés de plus de cent pieds, ponts jetés sur des vallées profondes et d'une hauteur gigantesque, voilà nos environs. Gela n'empêche pas qu'il s'y trouve des bois charmants, très solitaires et très fourrés. Les terrasses des châteaux de Meudon et de Saint-Gloud sont d'ordinaire le but de nos promenades : on y jouit d'une vue admirable, plus belle encore que la nôtre, c'est tout dire. Ceci semble contredire ce que je vous ai dit souvent des environs de Paris, qui généralement sont horribles, jusqu'à une certaine distance. Et en effet, depuis les barrières jusqu'à Issy, le pays n'est rien moins qu'agréable ; mais au delà d'Issy, de l'autre côté commence la campague, et là elle est charmante.

Vous voyez donc, ma chère maman, que rien ne manque ici pour l'agrément extérieur: il en est de même sous les autres rapports : ces Messieurs sont d'une bonté, d'une simplicité ravissantes: ici les professeurs sont absolument comme les élèves, il n'y a pas de différence: ils mangent au milieu d'eux, ils prennent

toutes leurs récréations avec eux, ils suivent les mêmes exercices avec eux; la seule difïérence est qu'en classe ils parlent et que les autres écoutent. Du reste, ils sont tout à votre service; toujours prêts à vous écouter, leur bibliothèque est celle des élèves, et une des choses qui m'arrangent le mieux ici, c'est la facilité que l'on a de se procurer tous les livres que l'on veut. C'est encore mieux à Saint- Sulpice à Paris, puisqu'il y a une immense bibliothèque, où chacun va puiser quand il veut.

Monsieur Dupanloup n'est pas encore de retour : il prend goût à la vie romaine, à ce qu'il paraît. Du reste nous en avons de fréquentes nouvelles par les journaux et les correspondances. Saint Nicolas désire vivement son retour, et en a bien besoin. J'irai mercredi prochain lui rendre visite, et je profiterai de l'occasion pour aller entendre Monsieur de Ravignan à Saint Roch. Voilà le désagrément d'Issy : l'éloignement ne permet pas d'être aussi assidu qu'à Saint Nicolas aux conférences et aux sermons. Mais je vais m'en dédommager mercredi.

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J'ai recommandé ma soutane, ma bien chère maman ; elle me revient un peu cher, mais je suis sûr que c'est du bon, et elle est même assez belle. C'est ce qu'il me fallait pour le moment: celle-ci ira à tous les jours jusqu'à la fin de l'année et même au delà : il m'en fallait une pour sortir et pour les jours extraordinaires. Je la conserverai bien, en sorte qu'elle me servira pour m'habiller cette année et l'an prochain ; et nous en serons quittes pour m'acheter l'an prochain une commune de quarante à cinquante francs pour tous les j ours . Celle-ci me revient à soixante-cinq francs . Mais je n'aurais pas eu à moins quelque chose de bien présentable. Je me ferai faire aussi une paire de souliers ; quant au chapeau, j'en ai moins besoin, on en use assez peu ici. 11 m'en faudrait peut-être un pour les sorties ; car pour nos promenades, comme elles se font à la campagne, l'autre est tout ce qu'il faut. J'aimerais mieux acheter quelques livres; car en philosophie on n'en a jamais assez, et quoique j'en aie acheté un certain nombre, il m'en resterait encore plus à acheter, si je voulais avoir tous ceux qui me seraient utiles.

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Lorsque vous m'enverrez le petit paquet, vous pourrez y insérer quelques-uns de ceux qui sont restés, sans cependant le trop grossir; quelques auteurs grecs surtout ; je n'en ai pas ici et il me sera agréable d'y jeter de temps en temps quelques coups d'œil.

J'avais oublié de vous dire d'avertir Monsieur le recteur que sa commission était faite à Notre-Dame-des-Victoires. Vous pouvez l'en prévenir et lui dire que je suis fâcbé d'avoir attendu si tard à l'en informer. Vous l'assurerez en même temps de mon profond respect, ainsi que Messieurs ses vicaires. Quant à ces Messieurs du Collège, je ne puis vous dire combien leur souvenir me vient fréquemment à l'esprit, et combien je leur conserve de reconnaissance. Après Dieu et vous , ma bonne mère, il n'y a personne à qui j'en doive davantage. Si j'ai en effet plus de facilité que d'autres pour l'étude, c'est aux excellents principes que j'en ai reçus que je le dois. Renouvelez-leur donc l'assurance de mon sincère attachement.

I^Pour vous, ma bonne mère, mon repos et mon délassement sont de penser à vous. Je me

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reporte sans cesse en esprit vers votre solitude, et j'aime à vous embrasser, à causer avec vous d'imagination. Oui, le plus beau présent que Dieu ait fait à l'homme, c'est une mère, surtout quand on en a une comme la mienne. Chère bonne mère, dites-moi, dans votre prochaine, comment vous vous trouvez, si vous êtes bien logée, bien servie: oh! que tout cela m'intéresse ! L'hiver ne vous a pas trop fait souffrir, vos affaires ne sont pas trop chargées? Pauvre bonne maman, quand je pense que j'ai peut-être contribué à les embarrasser par ce maudit envoi, qui pourtant m'était nécessaire, cela me fait une peine que je ne puis exprimer. Au moins, ma bien chère maman, soyez sûre que pour le respect et l'amour que je vous porte, jamais rien ne pourra les affaiblir dans mon cœur. Je vous embrasse de toute mon âme.

Votre fils respectueux et aussi affectionné que chéri.

ERNEST RENAN

Issy, 28 avril i843.

Ma bien chère maman,

Le lendemain de la réception de votre dernière lettre, j'ai reçu le petit paquet que vous m'annonciez. Que j'ai été désolé de voir que vous vous étiez peut-être gênée pour m'envoyer soixante quinze francs, qui y étaient renfermés. Je suis sûr que vous vous êtes mise à sec pour me faire cet envoi. Savez-vousce qui me l'a fait deviner? Il y avait trois francs, trois petites pièces; quand j'ai vu cela, j'en ai presque pleuré. Mon Dieu, je suis sûr, me suis-je dit aussitôt, que cette pauvre bonne mère s'est dépouillée pour moi de ses derniers

deniers. Oh ! si j'avais su cela, ma bonne maman, je ne vous l'aurais pas dit. Mon Dieu! mon Dieu! peut-être êtes— vous encore dans l'embarras, et j'en suis la cause!

J'ai maintenant à vous parler d'une bien grande affaire, ma très chère maman. Quoiqu'il en ait été rarement question entre nous, depuis longtemps son approche excitait en moi de graves pensées, et vous-même peut-être y avez- vous souvent réfléchi. La fin de mon séjour à Issy a ramené l'époque où j'ai dû, suivant l'usage, être invité à recevoir la tonsure. Vous concevez que cette invitation n'est et ne peut être un ordre : c'est une simple permission donnée par les supérieurs, et c'est ensuite à chacun à examiner avec son directeur particulier s'il doit ou non y accéder. C'est donc entre Monsieur Gosselin et moi que roule maintenant la décision de cette importante affaire. Je n'ai rien négligé et ne négligerai rien pour le mettre en état de m'indiquer sur ce point la volonté de Dieu; après quoi, sa volonté sera ma règle. Quoiqu'il n'y ait encore rien de décidé, j'ai pourtant lieu de prévoir une réponse affirmative. Mais je ne

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veux pas, ma bonne mère, qu'une décision si importante dans ma vie se fasse sans votre conseil. Les conseils d'une mère ont quelque chose de trop sacré pour n'être pas consultés, quand il s'agit d'un engagement si important. Voici donc à quoi je m'engage : pesez-le attentivement, ma bonne mère, afin de me faire ensuite connaître votre décision.

En recevant la tonsure cléricale, je ne contracte aucun engagement irrévocable. C'est une simple promesse et non un vœu : c'est un engagement d'honneur et non une obligation stricte et indissoluble. Mais vous sentez que, pour un cœur bien né, une promesse équivaut presque à un engagement, à plus forte raison, lorsque cette promesse s'adresse à Dieu luimême. S'il ne faut donc pas d'un côté s'exagérer ses obligations, il ne faut pas non plus, sous prétexte qu'elles sont révocables, les contracter à la légère et sous peine de s'en repentir. Prendre Dieu pour mon partage, me consacrer à son service, et reculer ensuite, serait une infidélité que je me reprocherais toute ma vie : je ne me la permettrais pas même envers un homme. Vous voyez donc,

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ma bonne mère, qu'il est de la plus haute importance de faire ce premier pas avec sens et jugement. Je n'ai pas voulu qu'il se fit un acte important dans ma vie, dont vous ne fussiez en quelque sorte la conseillère : pesez donc ce que je viens de vous dire, et examinez devant Dieu la réponse que vous devez y faire. Vous sentez que toute vue humaine, toute considération qui n'aurait pas pour fin la pure volonté de Dieu serait ici plus que déplacée.

Du reste, je le répète, ma bonne mère, il n'y a encore rien de décidé. Les délais et les réflexions, si utiles en toutes les affaires, sont ici strictement indispensables. Aussi Monsieur Gosselin ne m'a-t-il donné encore aucune réponse décisive. Sa prudence, sa sagesse, son expérience sont des garants suffisants de la confiance que j'ai mise en lui. En ces choses, la vocation divine doit seule être consultée, et la vocation divine ne se connaît que par la volonté d'un sage directeur. Je crois qu'en cet état de choses, vous feriez bien de tenir la chose secrète : on ne se repent jamais d'avoir retardé la publicité, et on se repent souvent de l'avoir

trop liàtée. Or vous savez que, pour la publicité, il suffît à peu près qu'une ou deux personnes le sachent, toutes les autres en sont bientôt instruites. Consultez toutefois, ma bonne mère : on ne le peut trop en ces circonstances, mais secrètement et sans bruit. Je vous recommande surtout Monsieur Le Borgne, mon ancien directeur, dont je respecterai infiniment les conseils. Vous pourrez lui remettre en même temps le petit billet ci-inclus. Aussitôt que la décision sera portée, je vous le ferai connaître, mais je désire recevoir auparavant votre réponse.

En tout cas, ma bonne mère, voici les pièces qui me seront nécessaires. Quoique encore dans le doute, je crois que vous feriez bien de vous les procurer le plus tôt possible et de me les envoyer ; en attendant la décision absolue, aous m'exposeriez à ne pas les recevoir à temps, ce qui m'obligerait nécessairement à retarder d'un an la réception de la tonsure. Ces pièces sont au nombre de deux : i° un extrait de naissance légalisé au tribunal de ire instance ou à la préfecture; 20 un extrait de baptême, légalisé à l'évêché,

lequel extrait doit faire mention expresse du mariage légitime des parents à l'église. Toutes ces conditions vous paraîtront peut-être singulières, mais comme ces pièces doivent passer par divers bureaux, il faut qu'elles soient remplies avec une scrupuleuse exactitude. Je crois que vous feriez bien de vous y prendre de bonne heure : afin que s'il y manquait quelque chose, nous eussions le temps d'un second envoi. Je pense que l'occasion de Liart pour Saint-Brieuc pourra être commode, s'il n'est pas parti lors de la réception de cette lettre. Je dois aussi vous dire que l'ordination a lieu à la Trinité, c'est-à-dire à peu près dans un mois et quelques jours.

Voilà, ma bonne mère, ce que j'avais à vous communiquer. Une affaire d'une aussi grande portée m'occupe sérieusement, sans contention toutefois : les excellents avis de Monsieur Gosselin me la font éviter. J'appelle avec impatience Je moment où il nous sera donné de parler de tout cela à notre aise. Il approche, ma bonne mère : mais que ne puis-je vous avoir en ces moments auprès de moi ! c'est maintenant que votre présence me serait

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chère et précieuse. Je supplée à votre absence par la vivacité de mes désirs, ma pensée est toujours dirigée vers vous. Maman est-elle heureuse? maman est-elle contente? Adieu, ma tendre mère, vous êtes ma joie et mon bonheur, je sacrifierais tout, excepté Dieu, pour vous plaire.

Votre fils tendre et respectueux,

E. RENAN

Monsieur Renan, Maison des Sulpiciens,

Issy, près Paris1.

Tréguier, 4 mai i843.

Que ta lettre me rend heureuse, mon enfant bien aimé ! Mon Dieu ! le vœu que j'avais forme dans ma pensée va donc commencer à se réaliser. Depuis l'époque de la cruelle maladie qui avait failli te ravir à la tendresse de ta pauvre mère, de ta bien aimante sœur et à ton excellent frère, j'avais promis dans le secret de mon cœur de ne jamais mettre d'obstacle si le bon Dieu te réservait à son

i. Ici se placent quelques lettres de madame Renan mère. L'orthographe et la ponctuation ont été rétablies pour la facilité de la lecture.

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service. Je ne t'en ai jamais parlé, je voulais que ta vocation vînt de Dieu seul. Te rappelles-tu, pauvre enfant, l'état où tu étais à la suite de cette cruelle maladie, le vœu et le pèlerinage que nous avions faits à Notre- Dame-de-Bon-Secours? J'ai souvent pensé depuis ce temps que le bon Dieu avait des vues sur toi. Plusieurs personnes qui se rappellent de te voir tout perclus, me le disent encore. Ernest, mon cher Ernest, suis les inspirations de la grâce ; ici, il n'y a nul motif humain ; ton frère, ta sœur sont dans des positions honorables et lucratives, c'est la Providence qui les a pourvus, elle ne t'aurait pas non plus abandonné, ni eux non plus. Mais, mon enfant, un plus digne emploi t'est réservé, servir le bon Dieu dans son sanctuaire, là où il plaira à sa sainte volonté, voilà toute mon ambition.

J'ai pris quelques jours de réflexion, je n'étais pas en état de te répondre les premiers jours. Ta lettre m'a bien vivement émue dans le premier moment, mais je me suis bien vite remise. Elle me rend si bien les dispositions de ton cœur, ta vive et tendre affection. Tout

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cela m'est bien nécessaire, mes chers enfants, dans mon isolement. Sais-tu, mon enfant, qui j'ai consulté? Monsieur Pasco, qui t'a élevé, qui a dirigé tes classes, ton cœur, ton esprit. Je lui ai fait un plaisir que je ne puis te rendre, il m'a accordé au moins deux heures d'entretien desquelles je l'ai bien remercié. «Ecrivez à Ernest, dit-il, madame Renan, il est appelé au sacerdoce, je l'ai toujours pensé. Gomment, dit-il, lui direz-vous combien je l'aime! oh! il le sait bien, dites à Ernest que je suis et que je serai toujours son véritable ami. » Mais, mon cher Ernest, Monsieur Gouriou a deviné aussi notre affaire, mais sois tranquille, ils ne diront rien à personne que lorsque tu le diras. J'ai remis à Monsieur Le Borgne ton petit billet, il est occupé de la pâque des enfants, il te répondra plus tard. Mais le bon saint homme ne sait de quel côté tourner avec l'ouvrage : c'est le confesseur de tous les enfants de la ville.

Tu recevras incessamment les papiers que tu me demandes. Je n'ai pas pu profiter de l'occasion de Liart, qui est parti ce matin. Je suis obligée de tirer de Lannion l'extrait de

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mon mariage à l'église ; c'est là que je me suis mariée. Sois sûr que je ferai mon possible pour que rien ne manque. Monsieur le recteur a eu l'attention de prendre le cahier de 1823 pour faire lui-même l'extrait; Jean- Louis n'en saura rien. Comme tous ces Messieurs sont bons pour nous, sous le rapport des altentions et des égards! Je t'assure que l'on t'attend ici bien ardemment, peut-être que tu pourras venir peu de temps après l'ordination de la Trinité. Qu'en dis-tu, mon Ernest ?

Je vais te quitter, mon bien bon enfant, je veux aller moi-même affranchir cette lettre. Sois tranquille sur ma position, mon fils, sur ma santé, sur tout, pauvre petit. Adieu, mon ange. Ta mère,

VVE RENAN

Issy, 12 mai i843.

Ma bonne mère,

Tout est enfin décidé. Quelques jours avant la réception de votre lettre, Monsieur Gosselin m'a donné sa décision définitive ; comme la mienne ne dépendait que de vos conseils et des siens, elle a dès lors été arrêtée. Je ne puis vous exprimer ce que je dois en cette a (Ta ire importante à la sagesse et à la bonté de cet excellent supérieur. Dans les nombreux entretiens que nous avons eus à ce sujet, c'a été une affection, une simplicité, un abandon, et ce qui est plus précieux encore, une prudence vraiment inestimables. J'en ai reçu les

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conseils les plus importants, et dont je conserverai toute ma vie le souvenir. C'est la Providence, ma bonne mère, qui m'a ménagé en lui un directeur aussi parfaitement adapté à mes goûts. J'ai une grande reconnaissance à Monsieur Tresvaux de me l'avoir indiqué : car ce fut lui qui me le conseilla lorsque j'arrivai pour la première fois à Issy sans connaître qui que ce fût. Je lui ai tout exposé : mes goûts, mes souhaits, tout, jusqu'à ma première éducation. Figurez-vous que lui aussi a été élevé sous l'aile de sa mère : son enfance fut entièrement maladive, et il ne doit qu'à sa mère la conservation de sa vie. Aussi il faut voir comme il l'aime ! Il a donc été en état de comprendre tout ce que j'ai pu lui dire.

Enfin il m'a déclaré qu'il croyait devoir me conseiller de faire ce premier pas de la consécration sacerdotale. Comme je l'avais rendu arbitre absolu de la décision, j'ai pris sa volonté pour la voix de Dieu même, et dès ce moment je n'ai plus attendu que la volonté de ma bonne mère. Enfin votre bonne lettre m'est parvenue, et a levé tous

mes doutes. Dieu soit donc loué, ma bonne mère ! Je ne puis croire qu'il eût permis que les personnes qui ont sur moi l'autorité de la tendresse et de la raison, me conseillassent un acte si important, si réellement sa volonté ne m'y avait appelé. Espérons donc, ma chère maman, qu'il achèvera, pour sa gloire et votre bonheur, ce qu'il a si bien commencé. C'est la pensée qui me soutient au milieu des idées de sacrifice, toujours pénibles à la nature. Jusqu'ici, il nous a si bien conduits en tout, que ce serait folie de ne pas désormais nous laisser conduire à sa providence. Rappelezvous, bonne mère, comme il a tout disposé pour notre plus grand bien, jusqu'aux circonstances les plus indépendantes de notre volonté. Si parfois les obligations du sacerdoce m'effraient, la providence si souvent éprouvée de celui qui m'y appelle me rassure et me fortifie. Que je vous remercie, ma bonne mère, de la manière dont vous m'avez conduit en tout cela, de m'avoir laissé une si entière liberté pour un acte qui ne dépend que de Dieu et de la conscience I Que vous rendrai-je pour ce que je vous dois? Puissiez-

vous être la conseillère et la confidente de mon dernier pas (si Dieu veut que je le fasse) comme vous l'êtes de mon premier. C'est à vous, après Dieu, que je le devrai, ma bonne mère. Ce sont les goûts paisibles et studieux ([lie j'ai puisés à vos côtés qui m'ont conduit vers le sacerdoce. Mais, après vous, la plus grande part de reconnaissance est pour ces maîtres respectés et chéris dont les exemples et les leçons excitèrent en moi le désir de les imiter. Remerciez spécialement Monsieur Pasco des conseils qu'il a bien voulu vous donner. Qu'il me tarde de pouvoir exprimer moimême à tous ces Messieurs toute l'affection et ia reconnaissance que je leur ai conservées ! Il n'y a plus qu'un mois, ma tendre mère, jusqu'au terme que nous attendons. Comme vous, j'ai éprouvé la plus vive émotion dans les premiers moments où l'on m'a annoncé cette grande affaire. Depuis que je l'ai traitée à loisir avec Monsieur Gosselin, je commence à l'envisager avec plus de calme. Du reste ne craignez pas que ma tranquillité en ait été altérée. Je n'ai pu me défendre d'une vive impression, mais grâce à Dieu, le trouble et

iq8 lettres du séminaire

la crainte ne m'ont pas approché. Je vois même venir avec joie le moment définitif. Le tout est de prendre un parti et de ne plus regarder en arrière.

J'ai reçu, il y a quelques jours, la visite de Monsieur l'abbé Romand. Il part, à ce qu'il paraît, pour la Bretagne vers le milieu ou la fin du mois de juin : il espérait me procurer le plaisir de voyager avec lui : mais vous comprenez que c'est trop prématuré , ma bonne mère ; la cérémonie serait à peine terminée. Cela me prive d'une agréable compagnie de vovage. Mais ce qui m'eût été plus précieux encore, c'eût été de voler plus tôt dans les bras de ma bonne mère. Vous comprenez, Donne maman, qu'il faut mettre un petit intervalle. Comme les vacances finissent ici plus tard qu'à Saint-Nicolas, elles commencent aussi un peu plus tard. Ma charge de maître des conférences sera aussi un petit obstacle à l'avancement de mon départ : je ne puis guère quitter ma conférence, surtout à cause de l'examen qui a lieu à la fin de l'année. Croyez bien, ma bonne mère, que mon désir comme le vôtre serait d'avancer le plus pos-

LETTRES Ml SÉMINAIRE

sible le moment heureux. Que ne puis-je surtout vous avoir à coté de moi, au grand jour de la tonsure ! Tant d'autres auront leurs mères présentes à leur consécration, moi seul je ne serai uni à la mienne que par le cœur et la pensée. Mais notre bonheur n'est qu'un peu retardé, ma bonne mère. J'espère que mon départ ne sera guère rejeté plus d'un mois au delà de la Trinité, et ensuite nous gagnerons par l'autre bout ce que nous aurons perdu par celui-là. Pauvre mère ! cela vous satisfait-il ? Dites-le-moi ; je vous en supplie. Si vous n'étiez pas contente, tout me serait possible, pour que rien ne manquât à votre bonheur.

Adieu, ma bonne mère, l'heure du courrier me presse. Puissiez-vous être heureuse autant que je le souhaite ; je n'en puis dire davantage.

Vous savez mon amour et mon respect,

E. RENAN

XXYI

Issy, G juin i843.

Ma mère, ma tendre mère, c'est dans votre sein que je viens épancher la plus grande peine que j'aie éprouvée et que j'éprouverai peut-être de ma vie. Vous seule pourrez m'en consoler. Le jour que nous appelions de nos vœux, le jour qui pour nous devait être si beau, s'enfuit devant nous. 0 maman, ma bonne maman, qu'allez-vous dire? Pourquoi donc, direz-vous, m'avoir bercée de si douces espérances pour me les ravir ? Ma mère, écoutez-moi et soyez juge de mes motifs.

Depuis la grande époque où l'on me parla pour la première fois de l'affaire qui fait au-

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jourd'hui notre peine, mille réflexions et mille agitations se sont partagé mon âme. Tantôt le doute prévalait ; tantôt les irrésolutions faisaient place à quelque chose de plus décisif. Ma première lettre a pu vous exprimer quelque chose de cet état d'anxiété et d'incertitude. Toutefois je ne vous l'exposais pas à nu, car, me disais-je à moi-même, à quoi bon fatiguer ma mère de mes hésitations, si après tout elles aboutissent à une solution affirmative? J'avais peut-être tort, ma mère, ma bonne, mon excellente mère. Si cela est, au nom du ciel, pardonnez-moi. Les conseils de mon directeur, malgré sa haute sagesse, ont dû participer à cette incertitude. Toutefois, à certains moments, il semblait pencher très fortement pour l'affirmation et c'est dans un de ces moments que je vous ai écrit cetle lettre fatale, où je vous donnais des espérances, que je suis maintenant obligé de vous ravir. Mes craintes cependant n'ont pas tardé à renaître, et lorsque le jour de la résolution définitive est arrivé, maman, ma chère maman, je vous en prie, pardonnez-moi... j'ai reculé. De nouvelles considérations, que je

n'avais peut-être pas assez pesées, examinées de nouveau entre Dieu et ma conscience, m'ont fait redouter un pas dont j'avais compris l'importance. J'ai donc cru devoir différer. Oui, différer, ma mère; car Dieu sait que mon cœur est toujours à lui, que ]e sacerdoce est toujours le plus ardent de mes vœux, la plus dpuce de mes espérances. Ce n'est qu'un délai, et peut-être un délai bien court. Je suis encore bien jeune, ma bonne mère ; on se repent rarement d'avoir attendu, quand surtout en attendant on ne fait que se rendre plus digne. O maman, que je voudrais vous montrer le fond de mon âme ! Vous y verriez combien il m'en a coûté de renoncer à la douce attente que j'avais conçue. Mais j'ai cru le devoir faire, et je n'ai pas pu résister à un ordre impérieux de ma conscience.

Oh! que dans ces cruels moments, j'ai souvent appelé ma mère! Que j'ai souvent dit à Dieu : Mon Dieu, montrez-la-moi un quart d'heure, un petit quart d'heure, pour que je puisse épancher mon cœur dans le sien et lui dire tout ce que je souffre. Mais voici sur-

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