‹ Lettres du séminaire, 1838-1846Chapitre 6 sur 11 · I il; ES DU S I. MINAI RE · texte numérisé non relu

I il; ES DU S I. MINAI RE

lout la pensée qui me déchire. Dans une autre peine, je me reposerais au moins par Ja pensée sur votre sein, et je serais soulagé. Mais en celle-ci, ô ma mère, je n'ai pas même celte consolation. Car toute ma peine vient de celle crue je vous cause. Je me figure voir maman, l'unique objet de ma tendresse, me repoussant presque. Oh! que cette pensée est déchirante ! Tout ce qui me soulage, c'est de songer que je souffre pour Dieu et pour vous ; pour Dieu, dont j'ai cru reconnaître la volonté dans ce délai, pour vous, ma mère : c'est la pensée de votre douleur qui fait la mienne. Oh ! si je savais que maman consentît encore à m'appeler son Ernest, son cher Ernest, que j'endurerais mon chagrin avec courage! Mais je vous avoue que jusqu'à ce que je l'aie entendue, cette parole de paix et de bénédiction, cette parole de pardon dont mon cœur est altéré, il n'y aura pas de bonheur pour moi.

Je me jette donc à vos genoux, ô ma tendre mère, je vous expose le fond de mes motifs, placez-vous entre Dieu et moi et soyez juge. Si j'avais été un de ces cœurs insensibles,

incapables de sentir l'importance d'un acte aussi grand, j'aurais été exempt de toutes ces peines. Mais, grâce à Dieu, grâce à vous, maman, je ne suis pas de ce nombre. Je ne crois pas qu'il y ait de honte à reculer, quand on ne recule que pour obéir à sa conscience. Je ne doute pas que toutes les personnes que vous aviez faites confidentes de notre affaire n'entrent dans ces raisons. La réserve qu'impose le secret de la direction, et que je voudrais pouvoir rompre avec vous, ô ma mère, me commande le silence sur le détail de ces motifs : c'est le secret de Dieu et de mon directeur ; tout ce que je puis dire, c'est que l'obéissance et le désir du bien m'ont seuls dirigé. Je pourrai avoir à en pleurer, mais non pas à m'en repentir. On ne se repent que d'une faute, et Dieu connaît mes intentions. Du reste, ces bons Messieurs du séminaire l'ont parfaitement compris ; ils semblent en avoir redoublé pour moi d'estime et d'amitié. Rien du reste n'est moins rare ici que ce que j'ai cru devoir faire en cette occasion.

Le bon Monsieur Gosselin, en qui j'ai trouvé un père en l'absence de ma mère, a

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pris comme ami une vraie part à ma peine. Je ]a lui ai exposée sans réserve ; celle surtout qui provenait de ma mère chérie, et qu'il est si bien capable de comprendre. Il a bien voulu contribuer à la soulager, et m'a prié de laisser quelques lignes blanches au bas de ma lettre, afin de les remplir lui-même. Ces lignes vous témoigneront, ma bonne mère, qu'en tout ceci je n'ai pas agi à l'aventure et contre l'avis de mes directeurs. Du reste, je vous le répète, ô ma très chère mère, ne voyez en tout ceci qu'un délai, et non un pas en arrière. Monsieur Gosselin m'a toujours fait soigneusement discerner ces deux choses. L'état ecclésiastique, qui jusqu'ici, comme vous le savez, a été mon unique pensée, est encore celle que je nourris le plus chèrement au fond de mon cœur. Au contraire, la réserve que je veux mettre avant d'y entrer vous doit être une preuve que mes idées à cet égard ne sont pas des velléités et des imaginations. Courage donc, ma mère! Je vous avais demandé un sacrifice; vous me l'aviez accordé: c'est un autre plus pénible peut-être que je vous demande maintenant ; c'est que vous offriez à

Dieu la peine qui résultera pour vous de ce retard. O ma mère, songez que c'est pour bien peu de temps, et songez au bonheur tout nouveau que nous éprouverons quand le moment sera venu. Il viendra, tendre mère. Dieu ne m'a pas amené jusqu'ici pour m'abandonner. Il n'eût pas permis que toutes les personnes qui jusqu'ici ont eu autorité sur moi se fussent méprises sur ses desseins à mon égard. Cette pensée, qui est la plus ferme de celles qui me dominent, me soutient et me console. Dites à Monsieur Pasco que les bonnes paroles qu'il a bien voulu me transmettre par vous vivront toujours au fond de mon âme, et seront toujours pour moi l'expression de la volonté de Dieu. Elles sont ma joie et mon espérance : et ce serait m'arracher pour ainsi dire le fond de ma nature, ce serait détruire la moitié de moimême que de me faire envisager un autre but. Telles sont mes dispositions actuelles, et j'espère que Dieu me les conservera. Ce délai donc, ma chère maman, ne doit pas vous faire concevoir aucune crainte, aucune inquiétude pour l'avenir. Je serais

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désolé que vous l'envisageassiez de la sorle. Je compte les jours et les heures jusqu'au moment où je pourrai recevoir votre réponse. Elle seule peut faire renaître le calme en mon àme. Je ne commencerai à respirer que quand vous m'aurez dit que vous m'aimez toujours autant et que vous êtes résignée, et je ne serai pleinement heureux, que quand j'en aurai lu de mes yeux l'assurance sur votre front. Ce moment n'est pas loin, tendre mère: oh! que je l'appelle avec ardeur ! Il ne sera pas aussi doux qu'il aurait pu l'être, et ce sera ma faute. Cette pensée me déchire. Pourtant, ma bonne mère, nous jouirons l'un de l'autre, et cela ne nous suffit-il pas? Adieu, tendre mère, je ne suis malheureux que parce que je songe que vous l'êtes : mais jamais je ne vous ai tant aimée.

E. RENAN

[Ajouté de la main de M. Gosselin].

Je ne puis qu'approuver la résolution que prend aujourd'hui Monsieur Renan, de différer pour quelque temps son entrée dans l'état

ecclésiastique, afin de pouvoir faire un jour cette démarche avec plus de maturité. J'ai la confiance que ce délai ne l'empêchera pas d'exécuter plus tard le dessein qu'il a depuis longtemps de se consacrer à Dieu dans l'état ecclésiastique.

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