LETTRE XL - -AU MÊME
Ce 10 août 1649.
Tandis que de tous côtés on parle des affaires publiques, il s'en es passé une particulière en
Bretagne, où le parlement a fait couper la tête à deux dames de qualité, pour l'assassinat qu'elles ont commis sur un nommé de Palerne,- qui était fils du greffier en chef du parlement de Rennes. Ces deux dames sont la comtesse de Vignori et sa propre fille, qu'elle avait fait épouser à ce malheureux Palerne, qu'elles avaient tâché de faire tuer à la chasse. Mais n'y ayant été que blessé, elles tâchèrent de gagner le chirurgien qui pansait sa plaie, afin qu'il l'empoisonnât ; de quoi n'ayant pu venir à bout par la fidélité du chirurgien, elles prirent ensemble résolution de l'étrangler, et l'exécutèrent, puis le firent enterrer. Quelques jours après, l'affaire ayant été découverte, leur procès leur a été fait.
M. le chancelier, qui est toujours ici, a été d'avis que M. le jrévôt des marchands, accompagné de quelques échevins, colonels de la ville, conseillers de l'hôt^l-de-ville, et autres, fissent une célèbre députa\ion à Compiègne vers la reine, afin de la supplier de vouloir ramener le roi son fils à Paris : cè^ qu'ils ont fait. Elle leur a promis d'y revenir bientôt, mais qu'elle veut seulement auparavant donner ordre à l'armée, qui est sur la frontière. Les six corps des marchands y sont allés auss\lui remontrer que si elle ne revient à Paris, tou\le commerce s'en va cesser.
Elle a bien envie d'y revenir, et néanmoins s'en fait prier : elle voit que toutes les affaires manquent.
Il y a eu ici . du bruit au parlement depuis quelques jours, pour des lettres que le parlement de Provence a écrites à celui de Paris. Les conseillers qui les ont reçus demandent que lecture en soit faite en plein parlement, les chambres assemblées ; à quoi résiste depuis trois jours le premier président, qui ne veut ni ne peut souffrir cette assemblée des chambres. La délibération en est remise à demain mercredi. Les mazarinistes font ici courir le bruit que les affaires sont apaisées et que tout est d'accord en Provence, mais les gens de bien disent que non Le comte d'Alais est ici fort détesté et haï, et encore davantage sa femme, que l'on dit être une méchante diablesse. Quelques uns disen: ici que ceux de Provence ne sont pas à plainire, vu que combien qu'ils nous eussent donns adjonction durant notre guerre, néanmoins, sans faire autre chose, ils nous abandonnèrent et firent leur accord sans nous en parler, dès le ;i de février, qui était un temps où les maza'ins commençaient déjà fort bien de se lasser de la guerre, et où nos affaires étaient apparemment très bonnes, et que nous étions les plu? forts ; mais, à vous dire vrai, je ne veux pont pour cela de mal à ces
pauvres Provençaux, qui firent leur accord de la sorte, peut-être y étant fort pressés d'ailleurs, peut-être y étant obligés par quelques conditions avantageuses que le conseil et les ministres mazarins leur offraient, qu'on ne leur a pas tenues ; tout au moins je les plains comme bonnes gens, et qui ont fait ce qu'ils ont fait pour le bon parti. On dit que la peste est bien forte à Marseille ; eût-elle, la méchante bête, bien dévoré le comte d'Alais et sa femme, et tous ceux qui sont de leur parti, qui ont si cruellement détruit et ravagé ce pauvre pays !
Si bien que l'on dit d'un côté que les partisans, pour leur fait, et tous les courtisans et officiers du roi pour leur intérêt, portent fort la reine à revenir, pour tâcher de rétablir leurs affaires à Paris, d'autant que quand elle y sera, les bourses se pourront délier, que l'on tient aujourd'hui fermées et cachées par toute la France, sous ombre de soupçon que l'on a, non sans grande apparence, que la reine a encore quelque mauvais dessein, tant sur Paris, que sur d'autres provinces, dontBordeaux et Aix servent de forts exemples. Il y\en a pourtant ici qui disent qu'elle ne reviendra point. Non sum de prosapia prophetarum. Je i\e me mêle point de prédire in re tam fortnita, tuais je pense que la nécessité de ses affaires l'y portant, elle viendra
Glil 1W.T1S
ici prier Dieu à Notre-Dame le 15 du présent mois, ou le 8 du futur, par la dévotion singulière qu'elle a en cette bonne Mère de Dieu.
On dit fort ici que M. le duc d'Orléans fait tout ce qu'il peut afin de faire ici ramener le roi, et qu'il a dit au Mazarin qu'il fallait que cela fût pour le bien du roi et de tout le royaume, qui lui a répondu : Ah ! monsieur, vous voulez donc tout perdre ?
Pour réponse à votre dernière du 30 juillet, M. Riolan est bien fâché de la mort de M. J. Valerus de Leyden ; il espérait que cet auteur examinerait sa Circulation, et en attendait plus de lui que de pas un. On dit que Veslingius se prépare pour lui répondre, mais M. Riolan n'en fait pas grand cas. Je n'ai point vu depuis M. Becker ; je pense qu'il est retourné à Orléans. Je vous dirai, en passant, de lui ce que j'en ai trouvé : il est grand menteur, et hoc sœpius deprehendi ; et de plus encore suo sapit, nec habet ingenium practicum ; il ne comprend pas même les premières vérités de notre métier. Pour Sebizius, je m'étonne qu'il manque d'imprimeur pour son service à Strasbourg, vu qu'il y en a tant, et qu'il a grand crédit en cette ville ; mais je suis en tout de votre avis touchant le mérite de ce Sebizius, que je révère fort et que j'ai toujours fort estimé. Il me semble qu'il :i'a rien fait que de fort bon ;
au moins tout ce que j'ai vu de lui me semble bien curieux et fort élaboré.
Vous m'obligerez fort de m 'écrire ce que vous trouvez à redire du titre de mon livre que je vous ai envoyé ; il me semble que vous le louez trop, et néanmoins on m'a dit qu'il est trop long pour un petit livre. Vide an non quoque alium aliquem nervum in eo deprehendas, et m'en parlez librement, afin que je vous reconnaisse mon ami parfait en cela, aussi bien qu'en toute autre chose. Les méthodes de Fr. Frigimelica et de Pernumia ne me déplaisent pas ; mais néanmoins je suivrai la méthode ordinaire, et y donnerai bon ordre pour les tautologies, dont je dirai aussi quelque chose dans ma préface, joint que in tradentis artibus et disciplinis, si eadem tes variis in locis interdum repetatur, non est semper tautologia ; aut salUm crimen non est, si in proprio loco res doceatur 1. J'ai dessein de ne faire qu'un petit livret de douze sous, afin que personne ne puisse se plaindre de grande dépense à l'acheter, et qu'on n'ait guère de choses à me reprocher si on ne le trouve bon ; je l'amenderai néanmoins autant qu'il me sera possible, même je mettrai dans ma préface que si quelqu'un a regret de l'avoir acheté, que je m'offre de lui en rendre l'argent. Mais je vous prie, traitez-moi en ami, avertissez-moi de ce qui aous semble, dans le
titre que je vous ai envoyé, ou me dites quelque chose touchant mon dessein : hoc debes amico. De qui voulez-vous que j'attende de bons avis que de vous ? Et combien que je sois naturellement fort docile, je vous avertis qu'il y a bien du monde que je n'écouterais pas, s'il m'en voulait donner, et au jugement duquel je ne m'arrêterais point.
Hier, 6 d'août, fut rompu à la Grève un jeune voleur, qui a confessé avoir tué sur les grands chemins dix-sept hommes l'un après l'autre : personne n'a réclamé ce franc voleur, combien qu'il ait été exécuté à la vue de tout Paris au milieu de la Grève. L'imprimeur Moret en a été quitte à meilleur marché, qui n'en est pas mort et se porte bien. Hier au matin, un voleur qui avait affronté un orfèvre d'un diamant de grand prix fut arrêté bien près du grand Châtelet, où on le conduisait. Comme il se vit attrapé, il commença à dire que c'était pour un loyer de. maison ; aussitôt une infinité de peuple se jeta sur les sergents et délivra cet homme. Voilà comment l'injustice se couvre d'un faux manteau, dum licet insanienti plebeculœ vim superiorem non agnoscent.
J'ai reçu le livre que M. Falconet m'a envoyé en trois volumes, de Philosophia Epicnri, et lui en ai écrit et remercié le même jour. Il me semble
que c'est un bel ouvrage. Vastum pelagus, et ingens thésaurus amcenœ et omnigenœ eruditionis ; mais le tout serait encore plus beau s'il consistait tout en un volume, dont les pages fussent plus grandes. Je souhaite à M. Gassendi longue et heureuse vie, afin qu'il puisse longtemps jouir de l'honneur qu'il mérite d'un tel livre.
Il y a eu du bruit à la fin du mois passé à Romorantin, petite ville de Sologne, entre Bourges et Orléans ; quelques maltôtiers y ont été tués et massacrés. M. le chancelier, qui connaissait celui qui avait été cause de ce tumulte, a bien prudemment donné ordre de l'attraper, ce qui a été fait, et a été conduit à Montargis, où son procès lui a été fait, et condamné à mort ; mais quand on est venu pour l'exécuter, le peuple l'a délivré comme l'imprimeur de deçà.
On dit que le roi sera ici pour la demi-août, à cause de la nécessité de ses affaires, dont tout le monde se réjouit de deçà.
Une dame m'a dit ce matin que la Provence était pacifiée, et que la reine avait approuvé et ratifié tout ce que M. d'Estampes de Valencey, conseiller d'État, y avait, négocié et réglé, et même que le courrier était parti d'ici pour s'y en retourner. Cette dame *st voisine et bonne amie de madame d'Estampes, c'est pourquoi j'en crois quelque chose.
Je vous prie de dire à MM. Ravaud et Huguetant que Vlac, libraire anglais, m'est venu assurer céans que l'impression du Sennertus de Rouen est faillie, et que M. Berthelin a tout mis bas, afin de n'avoir pas concurrence avec eux ; que ledit Vlac désire fort d'être en leurs bonnes grâces, et que s'ils veulent, il fera bien débiter de leur Sennertus en Angleterre et en Hollande. Le syndic des libraires plaide ici contre ledit Vlac, qui l'a fait mettre prisonnier au Châtelet, et a été condamné à cent florins d'amende ; ils lui font encore d'autres procès pour d'autres articles, et entre autres ils ont saisi sur lui quelques livres, où se sont trouvés deux exemplaires, Enchiridii anatomici et pathologici jfo. Riolani, qu'ils ont imprimés depuis peu à Leyden, in-8, avec des figures anatomiques. J'ai prié M. Meturas pour cet Anglais qu'il n'intervînt point en procès contre lui, qu'on lui abandonnait les deux exemplaires. Cet homme, qui m'est obligé de plusieurs façons, m'a fort bien dit qu'il en voulait avoir raison tout du long, qu'il y dépenserait plutôt cent écus ; et ainsi voilà comme régnent parmi les hommes k charité chrétienne et la reconnaissance.
Plusieurs espèrent ici le retour du roi samedi prochain, ce que je ne crois pas encore, et beaucoup d'autres sort de mon avis ; néanmoins je
le croirai dès que je le verrai : puisse-t-il bien venir, et par son arrivée nous apporter la paix générale et la tranquillité publique ! On dit que le Mazarin s'en va derechef à Saint-Quentin, et que le roi n'a quant à soi que quatre compagnies de son régiment des gardes, le reste étant à l'armée, et que cela l'empêchera de venir. Vale, vir clarissime, et me ama. Tuus ex animo. G. P.