LETTRE XII. — AU MÊME
Ce 20 août 1649.
Enfin la reine est revenue à Paris, et y a ramené le roi, à la sollicitation des deux princes du sang, qui l'y ont obligée, combien qu'elle n'en eût point d'envie, et le Mazarin encore moins. Il est ici arrivé le mercredi 18 de ce mois, à huit heures au soir, dans un grand carrosse qui était fort plein, dans lequel étaient entre autres avec lui, M. le duc d'Anjou, M. le duc d'Orléans, M. le prince de Condé, et le Mazarin, qui était si honteux, qu'il se cachait, et qu'on ne voyait presque point. Il y avate aussi la reine, madame la duchesse d'Orléans, mademoiselle et madame la princesse de Condé, la douairière ; on y ajoute encore M. le maréchal de Villeroi. Plusieurs
compagnies de la ville lui furent au devant, et entra par la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusque par delà les Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronerie (en laquelle fut tué le feu roi Henri IV), et passant tout le long de la rue Saint-Honoré, s'en alla entrer dans le palais Cardinal, et tout ce voyage se fit avec tant d'acclamations du peuple et tant de réjouissance, qu'il ne se peut davantage. Moimême qui vous parle, qui hais naturellement les cérémonies et les grandes assemblées, voyant le grand bruit qu'il y avait dans la ville, et la part du contentement que tout le monde y prenait, j'y fus aussi, et y vis du monde de toute façon au plus grand nombre que je vis jamais. La reine dit, le soir, en soupant au palais Cardinal, qu'elle n'eût jamais cru que le peuple de Paris eût tant aimé le roi. Dès ce même soir, M. le duc de Beaufort fut saluer le roi et la reine, qu'il n'avait point encore vus depuis qu'il fut sorti du bois de Vincennes ; mais il ne vit point le Mazarin. Néanmoins par l'accord que M. de Vendôme, son père, a traité pour lui avec la reine, il est accordé et a promis qu'il ira voir ledit Mazarin, quand la reine le lui voudra commander. Dès le lendemain jeudi, 19 aoàt, tous les ordres et les compagnies de la ville furent saluer et complimenter la reine de son retour, et d'avoir ramené
le roi à Paris. M. le coadjuteur (qui avait fait son accord un mois devant, et qui pour cet effet avait tout exprès fait un voyage à Compiègne) l'a harangué au nom du clergé ; M. le premier président pour le parlement ; M. de Nicolaï, premier président de la chambre des comptes, pour sa compagnie ; M. Amelot, premier président de la cour des aides, pour la sienne ; M. le lieutenant civil, pour le Châtelet ; M. le prévôt des marchands et les échevins, pour l'hôtelde-ville. Ce dernier est loué d'avoir fort bien parlé ; mais surtout a été remarqué et hautement loué par tous les auditeurs. M. de Nicolaï a fait une fort bonne harangue à la reine, touchant sa régence et les lois de bien régner, et lui a montré comment de tout temps les rois n'ont été malheureux que par les mauvais conseils qui leur ont été donnés et suggérés par des conseillers ignorants et intéressés. Le même homme qui a ouï toutes les harangues dit que le Mazarin n'a assisté qu'à quelques-unes d'icelles, et qu'il est fort triste, pâle et défait. Quoi qu'il en soit, c'est chose certaine que c'est bien malgré lui que le roi et la reine sont revenus à Paris, et qu'il l'eût empêché s'il l'eût pu. Il est l'objet de la haine publique, et est en chemin de devenir aussi malheureux qu'ait jamais été le marquis d'Ancre. Trois jours avant son arrivé*, il fit encore tout
ce qu'il put à Compiègne pour empêcher ce retour, et avait gagné la reine à cet effet ; mais les deux princes ont renversé tous ses desseins ; et a été trop heureux d'avoir sa part dans le carrosse du roi ,in quo uno il a trouvé son assurance. Varia de Mo circumferentar de qnibus dies diem docebit. On dit que les princes ne le gardent que pour le manger bientôt, et qu'ils le souffrent, comme Dieu souffre le péché, pour enfin le punir. Quoi qu'il en soit, le pauvre diable traîne son lien, et croit qu'il ne l'échappera point : tôt ou tard cela lui arrivera. Il est trop haï et est cause de trop de malheurs. J'aime mieux être pauvre maître es arts, comme je suis, voire même être condamné au pain et à l'eau, pourvu que je sois dans mon étude, que d'être Mazarin, et auteur de tant de maux, comme est ce malheureux ministre. Je vous baise les mains, et nui grave sit, à MM. Gras, Falconet et Garnier, avec protestation que je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc.