‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 19 sur 41 · LETTRE XIV. — AU MÊME · texte numérisé non relu

LETTRE XIV. — AU MÊME

Ce 17 de septembre lCi9.

J'ai été visité par un chirurgien de votre ville, nommé M. Bally, natif d'Alençon, de la part de

M. Garnier, votre collègue, qui est son bon ami et son allié, lequel chirurgien m'a bien dit du bien de vous, dont j'ai été très aise, et de M. Falconet aussi, et à ce que j'en ai pu comprendre, il n'aime ni ne fait pas grand état d'un qui fait le fin en votre ville, nommé M. Guillemin, duquel j'ai maintes fois ouï parler à des Lyonnais de deçà comme d'un grand personnage et d'un médecin de haute gamme.

Il y a ici un plaisant procès entre les libraires. Le syndic a obtenu un nouvel arrêt, après environ trente autres, par lequel il est défendu à qui que ce soit de vendre ni d'étaler des livres sur le Pont-Neuf. Il l'a fait publier, et a fait quitter ce Pont-Neuf à environ cinquante libraires qui y étaient, lesquels sollicitent aujourd'hui pour y rentrer. M. le chancelier, le premier président, le procureur général et toute la cour sont pour le syndic contre ceux du Pont-Neuf, à qui on a fait entendre que la reine voulait que cela allât ainsi. Maintenant les valets de pied du roi, qui tiraient tous les ans quelque profit de ces libraires, un certain nombre de pistoles pour le droit de leurs boutiques, sollicitent pour leur profit envers la reine, laquelle infailliblement ne cassera point l'arrêt de la cour pour ces gens-là ; et par provision, de peur que quelqu'un ne se saisît de ces places vides, ils y ont mis une espèce de nou-

veaux marchands de bas de soie ; je pense qu'à la fin les fripiers s'y mettront. En bonne justice, il ne devrait y avoir sur le Pont-Neuf aucun libraire, pour les friponneries que ceux qui ont été par ci- devant y ont exercées, vu qu'ôté quelque défroque de nouvelles bibliothèques qui y venait quelquefois, on y vendait trop de livres imparfaits, et dérobés que les valets, les servantes et les enfants de familles y portaient tous les jours, et de tous côtés, sans aucune punition.

Le cardinal Mazarin a encore remis sur le tapis le mariage de sa nièce l'aînée avec M. le duc de Mercœur ; mais on dit qu'il ne se fera jamais, à cause que AI. le Prince s'y est tout-àfait opposé et bandé contre. Cela fait penser que ce prince a quelque dessein contre le Mazarin et sa fortune. Il y en a encore d'autres raisons qui font penser la même chose. Le roi, la reine et toute la cour sont ici, et font bonne mine, combien qu'ils n'aient guère d'argent. On ne laisse point de dire que le mariage se fera, et que madame de Vendôme, qui est allée aux eaux de Bourbon, a, quamvis invita, soussigné les articles, d'autant que M. de Vendôme l'a ainsi désiré. On dit aussi que pour cet effet M. de Beaufort quitce l'hôtel de Vendôme, et qu'il a loué une grande maison qui était vide dans le cœur de h ville, savoir, au cloître de

Saint-Mederic, qui est celle de feu M. de Caumartin, garde des sceaux, qui y mourut l'an 1622, et où sa femme n'est morte que depuis deux ans. On dit même que la vaisselle d'argent, qui doit faire l'ameublement de ce mariage en partie, se fait chez le bonhomme M. de la Haye, orfèvre ; dicitur tamen Condœns adhuc reclamare 1, sur quoi l'on n'oserait dire s'il se fera ou non. Les libraires du Pont-Neuf ont trouvé un ami vers la reine, qui a obtenu pour eux encore un terme pour trois mois, c'est-à-dire jusqu'à Noël, afin que durant ce temps-là ils puissent trouver des boutiques. C'est M. Saintot, maître des cérémonies, qui leur a fait ce plaisir, et je doute dorénavant si on pourra jamais les en chasser. Pour réponse à la vôtre, j'ai regret de n'avoir dit adieu à M. Marion ; je me répute malheureux que je ne suis presque jamais au logis, d'où vient que j'en perds de très bonnes occasions, et ai du regret pour celle-là plus que pour toute autre. C'est un mal qui m'est commun presque toute l'année, que je n'ai guère le loisir d'être céans, que le soir et le matin. Je vous prie de lui témoigner le regret que j'en ai, et que je suis son très humble serviteur. Je fais état de lui à cause de luimême et pour l'amour de vous, qui m'avez fait l'honneur de me donner sa connaissance, joint qu'il est homme déniaisé, nec publia saporis.

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