‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 20 sur 41 · I48 LETTRES DU TEMPS · texte numérisé non relu

I48 LETTRES DU TEMPS

Le Mazarin est ici avec martel en tête, pour le mariage de sa nièce, lequel déplaît à M. le Prince, tandis que tous les officiers de la cour se plaignent de ce qu'ils ne reçoivent pas un sol de leurs gages, et que le nombre des malcontents est infini. Le chevalier de Guise demande aussi une abbaye en la ville d'Eu, que le Mazarin a donnée à M. le Tellier, secrétaire d'État, sa créature, pour un de ses enfants. Ces Guisards font du bruit, menacent et se plaignent haut, que s'ils n'ont grand pouvoir, au moins peuventils augmenter le nombre des malcontents. Cette abbaye est dans une ville qui leur appartient ; ils ont menacé le cardinal Mazarin de tuer tous ceux qui y viendraient pour en prendre possession. Le bourgeois de Trinacrie (a) se conserve véritablement, mais ce n'est pas sans peine, et en aura encore bien davantage s'il veut aller jusqu'au bout, multis cerumnis premitur ,imo opprimitur, et ne s'en faut plus que l'accablement dernier qui achève la catastrophe, et claudat fabulant, ce qui peut arriver et vraisemblablement arrivera.

Pour Ouinte-Curce, êtes-vous bien assuré qu'il ait vécu sous Tibère ? Il y en a qui disent sous Auguste , à cela poussés pour sa belle latinité ;

(a) Sicile. Mazarin était de père sicilien.

d'autres, comme vous, sous Tibère, et d'autres sous Vespasien avec quelque apparence de raison : et vere in re dubia, varia sunt liominum judicia. J'ai eu autrefois un régent qui avait une étrange opinion de Quinte- Curce : il disait que c'était un roman ; que le latin en était beau, mais qu'il y avait de grandes fautes de géographie. Il y en a une énorme, entre autres, dans le septième livre, lorsqu'il parle de ces Scythes, lorsqu'ils vinrent prier Alexandre-le-Grand de ne point passer le Tanaïs, pour entrer dans leur pays. Ce fleuve s'appelait Jaxartes, et non point le Tanaïs, qui vient de la Moscovie, se jette dans le Palus Meotis, et sert à faire la séparation de l'Europe avec l'Asie, et séparant la Scythie européenne d'avec l'asiatique. Et pour vous montrer que cela est vrai, Alexandre-le-Grand n'ayant pas trouvé son compte, après avoir passé cette rivière, il revint incontinent in regionem Sacarum, et de là entra dans les Indes orientales ; et tout cela est très éloigné du vrai Tanaïs. Le même maître nous disait que l'auteur de ce livre était un savant italien, qui fit ce livre il y a environ trois cents ans. Prenez de cela que nul ancien n'avait cité Quinte-Curce ; qu'il était là-dedans parlé des fleuves Indus et Ganges et autres pièces des Indes, qui étaient inconnus à ces anciens qui ont vécu devant Ptolémée, lequel

est le premier et le plus ancien auteur qui meminerit Sinarum. Ju vénal, qui vivait tant soit peu devant, a dit : Quid Seres, quid Traces agant, meminit quoque Plinius Serici Oceani ; Seres Mi l sont les habitants du pays de Cathai, qui est une province très grande de l'Asie majeure dans la Scythie, au-dessus de la Chine, en tirant vers le pôle. Sed nemo meminit Sinensium vel Sinarum ante tempora Ptolemei 1, etc. Mais tout cela est une controverse pour laquelle nous n'irons pas sur le pré : imo tuo judicio cadam aut stabo, et n'en croirai que ce qu'il vous plaira. Le jésuite Raderus, qui a commenté Quinte-Curce, n'oserait définir en quel temps il vivait ; c'est une des difficultés dont j'espère de voir et d'apprendre la solution dans l'édition qui se fait en Hollande du beau livre de feu M. G. J. Vossius, de Historiis latinis, auquel ouvrage si l'auteur a mis la dernière main, il y aura bien moyen d'apprendre d'autres gentillesses. Et c'est assez de Quinte- Curce, je reviens à votre lettre.

Je suis bien aise que votre Sennertus roule toujours, et souhaite fort qu'il soit achevé. Quand pensez-vous que ce sera ? Chaque tome aura-t-il sa table ? M. Ravaud, par sa dernière, m'a mandé qu'il me priait de leur accorder que ce livre me fût dédié. Qu'en dites-vous ? Donnezmoi votre conseil là-dessus, afin que je n'y fasse

point de faute ; indiquez-moi charitablement ce que je dois répondre, et in ista difficultate fac me participem tuœ sapientiœ, afin que je leur fasse là-dessus une réponse qui ne vous déplaise point. Age amicum, et me conseillez en ami.

Quand vous écrirez à M. Bauhin, mon ancien ami (c'était l'an 1624), je vous prie de lui faire mes très humbles recommandations. Je me souviens d'avoir ouï parler et même d'avoir vu le traité de S entier tus, de Origine et natura animarum in brutis, etc. Je souhaite fort que ce traité, qui est de soi fort curieux, entre dans votre édition.

L'autre point est que M. Mosnier, ami de M. Duprat, me vient de donner avis qu'un sien ami, chirurgien à Lyon, nommé M. Hébert, l'a averti qu'on imprime à Lyon un livre contre moi, intitulé, Patinus fustigatus, dont l'auteur est un nommé Arnaud, médecin de Montpellier. Cette nouvelle ne m'étonne ni me surprend pas. Novi contentiosum ingenium infelicis seculi, ad quod me Deus reservavit ; mais en attendant que je puisse voir ce chef-d'œuvre, je vous prie de m'enseigner qui est cet Arnaud, de quelle vie et de quel âge, quel est son dessein ; si vous le pouvez savoir, pourquoi il écrit contre moi : si c'est en faveur des chimistes ou des apothicaires, ou si c'est qu'il entreprenne de réfuter

toutes les vérités que j'ai mises en mes deux thèses, ou bien si c'est contre mes mœurs et ma personne. S'il me dit des injures, je les lui laisse et lui pardonne ; s'il me dit des vérités et des raisons, de sorte que j'y puisse apprendre quelque chose, je lui en saurai gré ; s'il mérite réponse, je la lui promets, pourvu que j'en aie le loisir.

Si le père Fr. Vavassor a piqué dans son livre M. Rigaud, il est homme à se défendre. Ce père est celui-là même qui a fait des oraisons que je vous ai autrefois envoyées. Il est vrai que l'impératrice est morte. M. R. Moreau est en fort bonne santé, Dieu merci ; nous nous sommes rencontrés en consultation depuis un mois plus de dix fois, et quelquefois aussi avec M. Riolan : ne pensez-vous pas que nous eussions fait un bon trio ?

On vient de me dire que le grabuge de la cour est apaisé, et que M. le Prince s'est contenté du gouvernement du Pont-de-1 'Arche pour M. de Longueville, à qui on l'avait promis à Pâques dernier, aux traités de paix, et que le mariage de la mazarinette avec M. de Mercœur se fera la semaine qui vient. On dit aussi que la peste est bien fort à Rouen, et que le duc de Mercœur sera vice-roi de Catalogne, et qu'il partira dès huit jours après ses noces pour y aller, et voilà tout ce que je sais. Je vous baise les mains de

tout mon cœur, et suis de toute mon affection, monsieur, etc.

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