LETTRE XV. — AU MÊME
Ce 24 de septembre 1649.
Depuis ma dernière, le prince de Condé a fait un peu le méchant, et empêché jusqu'ici le mariage de M. de Mercœur avec la Mancini. Outre la mort de l'Impératrice, qui est ici toute commune, les nouvelles portent que l'archiduc Léopold a défait, entre Bruxelles et Condé, trois régiments des troupes d'Erlac, avec tout leur bagage perdu, qu'ils avaient volé entre l'Allemagne d'où ils venaient, et à la Flandre, où ils sont péris, c'est-à-dire de Bourgogne, Champagne et Picardie ; et ainsi qxiod non capit Christus, rapit fiscus 1. Un savant personnage théologien, à Louvain, et grand janséniste, nommé Libertus Fromondus, y a fait imprimer depuis peu un libre beau et curieux, intitulé : Philosophia christiana de anima. Il n'y en a point encore ici ; mais j'espère qu'on nous en enverra. L'auteur est un homme illustre, qui a par ci-devant écrit Meteorologicorum libri sex, in-quarto.
■ Le prince de Condé a fah donner à M. de
Longueville, son beau-frère, le gouvernement du Pont-de-1'Arche, qu'on lui avait promis à la dernière paix. Le chevalier de Guise a eu aussi, malgré le Mazarin, l'abbaye d'Eu, qu'il avait demandée ; si bien que l'on extorque plutôt que l'on n'obtient ce que l'on désire, pourvu que l'on puisse faire peur. Le cardinal Mazarin est au lit, où, dit-on, il est fort malade : les uns disent que c'est la goutte, les autres que c'est le regret qu'il ressent en l'âme, abeuntis fortunœ, et du danger où il se voit, ayant pour ennemi le prince de Condé, duquel, à cause qu'il fait tant le mauvais, on a délibéré depuis huit jours, ne in posterum ferociat, si on ne l'arrêterait point prisonnier ; mais on n'a pas osé l'entreprendre, pour la peur qu'ils ont que M. de Beaufort, qui est ici en grand crédit dans la ville et parmi la populace, ne fasse soulever tout le monde, lequel, étant arrêté, ferait infailliblement rendre le prisonnier, et irait plus outre aux dépens du Mazarin et de ses autres suppôts ; si bien qu'ils sont retenus par la juste appréhension qu'ils ont de voir derechef de nouvelles barricades, comme ils en virent l'an passé. On a mis sur le tapis d'établir un conseil de six habiles hommes, qui ont été cherchés et proposés ; mais il n'en a été rien conclu, d'autant que la reine a désiré que le Mazarin fût un de ceux-là. Je ne sais point
quel progrès prendra cette affaire à l'avenir ; mais si les deux princes demeurent unis ensemble contre ce ministre prétendu beau et bon, il y aura de l'apparence qu'ils l'emporteront. L'abbé la Rivière est tout-à-fait contre le Mazarin, et porte fort son maître Gaston à être du parti de M. le Prince ; mais ce qui m'en déplaît, c'est que toutes ces bonnes résolutions se peuvent évanouir ou relâcher par un sac de pistoles, une bonne abbaye, un évêché, ou un chapeau de cardinal, qui ne devraient être que la récompense de la vertu : mais tout est changé.
M. de Longueville est ici attendu pour demain ; les siens qui étaient de deçà sont allés au-devant de lui. Je pense qu'il vient exprès pour fortifier le parti de son beau-frère M. le Prince. Il y a un autre bruit à la ville, c'est que le prévôt des marchands a fait arrêter prisonniers des cinq adjudicataires des gabelles, les quatre qui se sont présentés à l'assemblée de ville, savoir : Bonneau, Marin, Richebourg et Meraut. Roland, qui est le cinquième, s'est échappé. Ces quatre demandaient à quitter et abandonner leur bail des gabelles, vu que les greniers à sel de la plupart de la France ne leur rendent que la moitié de ce qu'ils avaient accoutumé. M. le chancelier leur avait déjà répondu au conseil que c'était une ferme qu'ils tenaient, et qu'ils
devaient payer bon an, mal an ; que quand ils avaient gagné pour une année deux et trois millions, on ne leur en avait rien dit. On leur a bien reproché autre chose en l'Hôtel-de- Ville : on leur a soutenu qu'ils étaient eux-mêmes cause des barricades de l'an passé et de la guerre de cette année, du siège de Paris, de toutes les émotions de la campagne ; que le faux sel et les faux sauniers étaient réduits par la guerre qu'ils avaient suscitée, que comme ils étaient cause de tant de malheurs publics, il était raisonnable qu'ils en pâtissent après en avoir tant fait pâtir d'autres. Ils sont donc dans l'Hôtel-de-Ville, mais le peuple se plaint qu'on ne les mène point dans la Conciergerie afin que . leur procès leur soit fait comme à des voleurs publics. Ils ont intérêt d'être tirés de là, de peur que le peuple, les rentiers, les bateliers et autres malcontents ne fassent irruption dans l'Hôtel-de- Ville, et que par quelque émotion ils ne les assomment. On dit que M. le Prince demande trois choses, savoir : i° qu'au lieu du Mazarin un conseil soit établi de six grands hommes d'État, qui gouvernent et remettent toute la France en bon train ; 20 qu'on fasse recherche de tous ceux qui ont manié et volé les fiannces depuis 1642 ; 30 qu'on punisse ceux qui ont empêché la paix générale depuis trois ans. Gaston tient encore le
parti du Mazarin, et c'est ce qui retarde et affaiblit le parti de M. le Prince. M. de Longueville est arrivé qui pourra bien le fortifier, et c'est ce qui nous fait espérer que nous verrons quelque chose de nouveau la semaine qui vient. On dit que le premier président du parlement a parlé aujourd'hui bien fort contre le Mazarin, et qu'il est apparemment du parti de M. le Prince, duquel il a toujours été ami.
Il y a quelques honnêtes gens à Paris, tous d'un parti, c'est-à-dire ennemis du cardinal Mazarin, qui envoient et distribuent à leurs amis un nouveau libelle intitulé : le Courrier du temps, apportant des nouvelles de tous les cantons de l'Europe ; il est en huit demi-feuilles in-40. Je ne doute pas que les imprimeurs ne le contrefassent. Chaque article est contre le Mazarin, et chaque province dit quelque mal de lui. Ce ministre italien ayant vu ce libelle, a été fort irrité contre ceux qu'il en soupçonne les auteurs ; mais de malheur pour lui, il n'a plus de crédit pour s'en pouvoir venger, comme font les Italiens très volontiers.
On dit ici que le pape veut diminuer ce grand nombre de moines qui est prodigieux et effroyable, et qu'il en a retranché de sept sortes, et entre autres les carmes déchaussés, les barnabites, quelques moines de l'ordre de Saint-
Benoît, quelques autres de celui de Saint-François et autres, et qui plus est qu'il ne veut plus qu'on en reçoive aucun à faire profession qui n'ait atteint l'âge de vingt-deux ans, et ce serait là le vrai moyen de diminuer ce grand nombre. Amen. Je vous baise les mains de toute mon affection, et suis, etc.