‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 29 sur 41 · LETTRE XXI. — A M. SPON · texte numérisé non relu

LETTRE XXI. — A M. SPON

Ce vendredi 1er jour d'avril 1650.,

Je vous dirai que le 23 mars, mourut ici un professeur du roi nommé Pétrus Montmaur ; c'étoit un très savant homme en grec et en latin, prœsertim in lectione poetarum. Il avait une mémoire prodigieuse, débitait plaisamment et agréablement de belles et bonnes choses partout où il se trouvait, non sine jactantia et interdum tnendacio, ce qui l'avait fait passer ici pour un grand emballeur, et même ante aliquot annos, on fit plusieurs vers contre lui sous le nom de Mamerra. Il savait et connaissait toutes les bonnes tables de Paris, desquelles ou de la plupart il avait été chassé comme un parasite, non sine dedecore et infamia. Il avait été autrefois jésuite, d'où il fut chassé pour quelque fausseté qu'il avait mise et fabriquée en quelques lettres : il

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était natif du vicomte de Turenne. C'était un grand corps d'homme, grand vanteur et grand mazarin, vir malorum artiwn et malarum partium 1.

Ce même jour, 23 de mars, madame de Bouillon, qui était ici gardée dans sa propre maison par M. de Carnavalet, lieutenant des gardes, trouva moyen de s'échapper et de se sauver. M. le duc d'Orléans a fait mettre en prison ledit de Carnavalet. Pour ladite dame, on ne sait pas encore quel chemin elle aura pris, ou si elle sera allée chercher son mari en Limousin, ou si elle demeurera cachée quelque part en cette ville.

On a trouvé chez l'abbé Mondin, après sa mort, pour 1.500.000 florins de bagues, joyaux, diamants, perles, etc., qu'il tenait en gage de la reine, du Mazarin et de la duchesse de Savoie. On dit qu'il est mort de regret que ledit Mazarin ne lui voulait point faire raison d'une somme de 50.000 écus qu'il lui avait prêtée. On cherche maintenant de l'argent nouveau sur ces mêmes joyaux, afin d'avoir de quoi contenter les Suisses qui veulent avoir de l'argent, ou s'en retourner. L'abbé de la Rivière, qui était en sa belle maison de Petit-Bourg, à cinq lieues d'ici, a eu le vent qu'on le voulait envoyer plus loin, sur quoi luimême s'est retiré à une de ses abbayes, qui est Saint-Benoît-sur-Loire, autrement dit Fleuri :

Floriacum sive ccenobium. fioriacense. On parle aussi de lui ôter le cordon de l'ordre qu'il porte, cordon qui servira de corde si on ne lui fait miséricorde, car la roue à peine est-elle le prix des attentats qu'il a commis. Le Mazarin a été trompé en son calcul sur le voyage de Bourgogne ; il pensait avoir intelligence dans Bellegarde avec Saint-Micaut, qui était dedans ; mais le comte de Tavannes, qui tient fort pour le prince de Condé, a tout renversé et s'est rendu le maître là-dedans : si bien que le Mazarin ne sait que faire, où il doit aller, s'il doit revenir à Paris, adeo est incertus rerum suarum. S'il revient à Paris, on se moquera de lui, et sera accusé d'avoir fait faire au roi un grand voyage sans aucun profit, et même d'avoir hasardé l'autorité du roi sur des rebelles dans le royaume même, sans aucun fruit. S'il n'ose revenir à^ Paris, mais qu'au lieu de cela il s'en aille à Lyon avec ses nièces et son petit-neveu, on dira partout qu'il veut les renvoyer en Italie, à dessein de s'y en aller par après lui-même et de se sauver par cette voie, lui étant autrement impossible d'éviter de deçà son malheur qui le talonne et le suit de près, soit dans la fin de la minorité par l'autorité du duc d'Orléans, soit dans la majorité par l'adresse de quelque petit favori qui voudra s'engraisser de ses dépouilles. On dit ici en secret que M. d'Emery, le surintendant des finances,

est fort malade, qu'il est bien empiré depuis huit jours. Il est maigre, sec et tout fondu : son médecin, ou au moins celui qui en fait la fonction près de lui du mieux qu'il peut, nommé Valot, qui est la créature du premier médecin, l'a mis au lait, et n'use plus d'autre viande. Le matin il prend du lait d'ânesse, à midi du lait de vache, au soir du lait de chèvre, et entre deux du lait de femme ; et à propos de ce dernier, vous souvenezvous de quelque bon auteur qui ait fait mention de ce lait des femmes pour la guérison de quelque maladie d'importance ?

La cour des aides fait ici trois chambres ; de ces trois on en tire douze conseillers pour les envoyer à Moulins en Bourbonnais, afin qu'ils aillent sur les lieux mêmes donner ordre que la taille soit payée au roi, et d'empêcher les faux sauniers, dont le nombre s'est tellement accru depuis la guerre, que la gabelle n'en vaut plus rien. Un nommé Dumon et le marquis de Gerzé se sont rendus les maîtres de la citadelle de Saumur, et veulent empêcher que M. de Guitaut, capitaine des gardes de la reine, qui est celui qui a arrêté les trois princes, n'en prenne possession : pour à quoi parvenir, ils ont fait entrer dans le château de Saumur trois cents hommes tout fraîchement, pour faire tête à ceux qui entreprendront contre eux. Il y a encore du bruit à Bor-

deaux, par la faute de M. d'Espernon, qui semble être porté sourdement par le Mazarin, afin de mater ces peuples. Je ne sais si vous avez vu, il y a tantôt huit ans, une comédie française nommée l 'Europe, que le cardinal de Richelieu fit faire et jouer aussi un peu avant sa mort. L'auteur en était un homme ruiné, nommé Desmarets \ qui faisait tout ce qu'il pouvait pour plaire à ce cardinal, et auquel il s'attachait fort afin de se remplumer. Après la mort du cardinal il passa au service de madame d'Aiguillon, laquelle lui donna enfin, pour le récompenser de toutes ses flatteries, la charge de secrétaire de général des galères, et est demeuré auprès du petit duc de Richelieu, pourvu de cette charge, et en a fait la fonction jusqu'ici. Mais madame la duchesse d'Aiguillon l'a fait arrêter prisonnier et l'a fait mettre dans un cachot bien noir, accusé et convaincu d'avoir porté son maître, âgé de dix-neuf ans, et l'avoir persuadé d'épouser, comme il a fait, la veuve de M. du Pons de Miessans, âgée de trente-deux ans ; d'avoir sollicité l'affaire, avoir racheté les bans de l'archevêque de Paris, et avoir donné ordre pour le voyage qu'il fit dès le lendemain de sa noce avec sa nouvelle femme au Havre-de-Grâce, et tout cela en cachette et sans en avoir donné avis à ladite dame d'Aiguillon, laquelle est tant plus irritée que ledit Desmarets

se trouve être le cousin issu de germain de ladite nouvelle mariée. Elle l'a fait arrêter, s'est déclarée sa partie, et lui met sus plusieurs crimes. M. le prince de Conti a été malade d'une fièvre continue dans sa prison, où il a été visité par MM. Guénaut et Brayer, outre M. Dupré, qui y est enfermé et qui n'en bouge. On dit que la fièvre n'est plus continue, mais seulement doubletierce : cela ne laisse point d'être encore assez de mal pour ce prince, qui est fort malsain, fort délicat et mal conformé, vu qu'il a toujours de reste une méchante toux et une difficulté de respirer.

L'abbé Mondin est mort sur la paroisse de Saint-Eustache : les chanoines l'ont voulu avoir pour l'enterrer, en tant que leur compagnon, à Notre-Dame ; le curé de la paroisse s'y est opposé et l'a voulu avoir aussi. Son corps a été porté en dépôt dans une cave à Saint-Eustache : acriter undique certatum est in senatu. Arrêt s'est ensuivi par lequel les chanoines de Notre-Dame ont été déboutés de leur prétention qui n'allait qu'à leur intérêt, savoir, des frais funéraux qui sont fort grands parmi eux, et de la sonnerie de leurs grosses cloches, pour laquelle seule trois cents florins se lèvent sur le bien du défunt. Quand on voulut enlever le corps pour le porter en l'église, une autre sorte de gens se trouvèrent

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là qui voulurent l'empêcher et s'y opposer ; c'étaient les créanciers de cet abbé qui demandaient assurance de ce qui leur était dû. Ce malheureux abbé qui n'était qu'un courtier de perles et de diamants, et le proxénète du Mazarin en trafic de cette nature, avait attrapé quarante mille livres de rentes en bénéfices bons et certains, et néanmoins il se trouve qu'il doit cent mille livres à des créanciers de famille, sans parler des grosses affaires dans lesquelles il est impliqué pour le Mazarin. Il faut que ces prêtres soient merveilleusement débordés et déréglés en leur vie, d'avoir tant de biens, de beaux revenus, et néanmoins être si fort endettés et obérés au temps de leur mort : quo potissimum deberent saper e, nec quemquam f aller e. Le professeur grec Pierre Montmaur, qui était un grand hâbleur, vivait presque de la même façon, car il devait beaucoup aussi, et néanmoins il avait beaucoup d'argent comptant qu'il avait laissé en dépôt entre les mains de quelques honnêtes gens qui l'aimaient, et entre autres entre les mains de M. de Morangis, conseiller d'État, frère de M. le président Barillon.

M. de Châteauneuf promet de tout régler tant qu'il pourra, d'empêcher qu'on ne contrevienne à la déclaration du mois d'octobre 1548, de ne retenir au conseil du roi que ce qui doit y être

retenu, ne point aigrir ni mécontenter le parlement, qu'il semble que la cour veuille flatter ; et même il a demandé à un conseiller une liste des causes qui doivent être renvoyées au parlement. Il s'en va aussi régler les séances de MM. les conseillers d'État, et en retrancher le grand nombre, que la reine depuis sa régence a merveilleusement multiplié, n'ayant pu avoir cette vertu de Plutarque de refuser hardiment.

Un des premiers hommes de Paris, qui n'est point frondeur et qui n'oserait l'être, étant attaché à l'autre parti par les grandes sommes d'argent qu'il a prêtées au roi, m'a dit aujourd'hui que le malheur suit le conseil du roi et toutes les grandes délibérations qui s'y prennent ; que la guerre ne leur réussit point, combien que l'Espagnol soit très faible ; que l'emprisonnement de MM. de Blancmesnil et de Broussel leur a tourné tout au rebours, et a produit un effet tout contraire à ce qu'ils en avaient espéré, savoir, la déclaration de six semaines après, qui est le palladium de Paris et de toute la France, par laquelle déclaration ils sont bridés de telle sorte que manifestement ils n'en sont point à leur aise ; que le blocus de Paris qui avait été entrepris en intention de casser cette déclaration, d'attraper lesdits MM. de Blancmesnil et de Broussel, et environ encore quarante autres officiers du par-

lement, tant présidents que conseillers, de rétablir les partisans, mettre Paris à la taille, lever à l'instant sur Paris six millions d'argent comptant, bref de trouver de l'argent présent, n'avait tout au contraire rien causé que de la misère et de la pauvreté à la reine, d'autant que la moitié de la France avait pris les armes, et s'était mise en état de payer beaucoup moins que par ci-devant, ce que l'expérience rend tout évident, en ce que la cour est à toute heure en nécessité, et qu'ils ne peuvent avoir de l'argent de nulle part ; que l'emprisonnement des trois princes est de même nature que ces autres affaires ; que les espérances de la reine et du Mazarin allaient encore au rebours, que la Bourgogne, Bellegarde et le maréchal de Turenne les empêchaient bien plus qu'ils n'avaient pensé, faute d'y avoir prévu de bonne heure ; qu'ils n'étaient point en état d'en venir à bout, et qu'un empêchement levé il en surviendrait quelque autre ; même que le malheur était si grand que madame de Bouillon qui s'est sauvée depuis peu, étant parvenue près de son mari, il y a grand danger qu'elle ne lui fasse prendre les armes, et qu'étant révolté il ne fasse de nouveau soulever la Guienne, laquelle est en très grande disposition pour la haine qu'elle porte à M. d'Espernon ; qutbus positis, ut sunt verissima, la reine pourrait bientôt remettre les

trois princes en liberté, afin d'apaiser par ce moyen-là les guerres civiles qui sont à la veille de s'allumer en France, et d'ôter ce prétexte de guerres aux brouillons d'État qui veulent remuer ; qu'il sait bien que la reine y a pensé ; que la semaine dernière deux courriers différents sont arrivés au bois de Vincennes, qui ont apporté des lettres à M. le Prince ; que M. de Servien a été par deux fois au bois de Vincennes, où il a conféré secrètement deux heures entières avec ledit prince, lequel depuis a dit qu'il voyait bien qu'il sortirait de là le mois d'avril prochain. Autrefois la politique était : ars non tant regendi quant fallendi homines ] , maintenant nous pouvons dire aujourd'hui de la politique du Mazarin, que ars est quâ non solnm homines sed ipsi etiam politici decipiuntur 2. Si on le prend pour un politique, qui n'en mérita jamais le titre et qui n'est qu'un malencontreux étalon de cour que l'on avait pris pour vrai et fin diamant, mais qui n'est qu'une hapelourde et grand larron de nos finances.

M. le chancelier Séguier était à Pontoise en repos, tant du corps que de l'esprit, où il était visité de ses amis de deçà qui y allaient à toute heure, et avaient dessein de n'en sortir qu'après avoir passé les fêtes, et de là se retirer à Rosny, maison de son gendre. Mais comme il a entendu que M. de Châteauneuf, madame de Chevreuse

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