IÇO LETTRES DU TEMPS
et autres puissants de cette bande, se plaignaient qu'il était là trop visité de MM. les maîtres des requêtes, qui allaient là comme en procession, et de ses autres amis qui allaient et venaient jour et nuit, il en est tout sur-le-champ délogé depuis deux jours. Quelques-uns disent qu'il a reçu commandement d'en sortir par brevet exprès de la cour, les autres qu'il n'en est point sorti que par la peur qu'il a eue de le recevoir.
Il est vrai que M. Servien a été voir deux fois M. le Prince en sa prison ; mais on croit que ce n'était que pour le prier de donner une lettre au gouverneur qu'il a mis dans Bellegarde, qui le peut obliger de rendre la place, ce que l'on dit qu'il n'a pas obtenu, et que même ceux qui sont dans Bellegarde ont prévu à cet événement, ayant fait avertir le Mazarin que jamais ils ne se rendraient, ni ne remettraient la place entre les mains du roi durant sa minorité, quelque lettre qu'on leur apportât de la part de M. le Prince, si elle n'était pareillement signée de M. le maréchal de Turenne, avec lequel ils ont intelligence.
On dit que M. de Bouillon a fait mettre en armes toute la vicomte de Turenne, sous ombre qu'il a eu certaines nouvelles qu'il y avait entreprise sur sa personne. Il y a aussi du bruit en Provence, et principalement à Marseille, contre le comte d'Alais, sous ombre de création des
DELAFRONDE 191
consuls de la ville. Il y avait en Anjou une demoiselle qui gouvernait le maréchal de Brezé, et toute la maison, dont elle était devenue fort odieuse à toute sa province. Comme elle s'est rencontrée en cette ville, M. le duc d'Orléans l'a fait arrêter prisonnière, et l'a fait mener dans la Bastille. Les Angevins ont encore si peur du maréchal de Brezé et de sa tyrannie, qu'ils ne savent s'ils osent dire qu'il soit véritablement mort, et même semblent en douter. On ne sait pas ici où le roi et la reine passeront les fêtes de Pâques : les uns disent à Lyon, les autres à Paris. Pour moi j'ai opinion que le Mazarin, qui craint Paris, et qui n'aime point les grandes villes, de peur d'y être enfermé, ou accablé, les amusera et retiendra en Bourgogne, sous ombre de parlementer avec les rebelles qui sont dans Bellegarde, en intention de les amener à la raison, et qu'il traînera ainsi le mauvais temps, lui qui est de son naturel grand temporiseur, jusqu'à ce que la douceur de la saison leur permette d'assiéger Bellegarde, si pendant deux mois, ou tout au moins six semaines cette place ne se remet dans son devoir et dans l'obéissance du roi. Les MM. du parlement avaient cédé six conseillers de la cour pour être syndics des rentiers, et afin de travailler à faire payer les rentes, conjointement avec M. le prévôt des marchands et les