LETTRE 11. — AU MÊME
Je vous écrivis ma dernière vendredi, 8 de janvier, et depuis ce temps-là plusieurs choses fort mémorables sont arrivées ici. Ce vendredi 8, tandis que le roi et toute la cour étaient à Saint- Germain, le parlement donna arrêt contre le Mazarin, par lequel il fut déclaré criminel de lèse-majesté, comme perturbateur du repos public ; le samedi il fut ordonné que l'on lèverait des troupes pour la défense de la ville de Paris, et ce même jour M. d'Elbeuf le père, M. de Bouillon Sedan, frère aîné du maréchal de Turenne, le maréchal de la Mothe-Houdancourt, le marquis de la Boulaye, le marquis d'Aubeterre et autres seigneurs se présentèrent pour commander et avoir charge dans l'armée que Paris s'en allait lever. M. d'Elbeuf en fut déclaré le chef, et lui et les autres prêtèrent serment de
fidélité entre les mains du parlement, avec otages qu'ils donnèrent. Le dimanche matin se présentèrent à la porte de Saint-Honoré MM. les princes de Conti et de Longueville, qui y furent empêchés de passer outre, jusqu'à ce que le parlement, en étant averti, les envoya recevoir par MM. de Blancmesnil et de Broussel (qui furent les prisonniers des barricades du mois d'août dernier). M. le prince de Conti fut dès le même jour après-dîner au parlement ; M. de Longueville y fut le lundi matin, et s'étant accordés avec la cour, M. le prince de Conti fut déclaré, à cause de sa qualité de prince du sang, chef généralissime, et M. d'Elbeuf son lieutenant-génér?l. M. de Longueville n'a point pris de qualité, mais a donné pour otages M. le comte de Dunois son fils, et madame sa femme, laquelle est fort grosse et prête d'accoucher. Tout le monde contribue ici en particulier, ou en gros pour faire guerre au Mazarin, et ce très volontiers. On garde fort bien les portes, et pend-on force espions, et gens portant lettres. MM. du parlement et de la ville travaillent jour et nuit incessamment pour le salut public. Arrêt se donna, portant commandement à tout capitaine, lieutenant ou soldat de se retirer à vingt lieues loin de Paris ; défense aux villes de donner hommes, canons, ni aucun autre secours pour le parti Mazarin ;
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la Bastille, sommée de se rendre, battue, est enfin rendue au parlement, qui en a donné le gouvernement au bonhomme de Broussel père, conseiller de la grand'chambre, et lui a donné pour lieutenant son fils, qui est un vaillant garçon, et qui a eu charge par ci-devant aux armées. Le mercredi 13 de janvier, M. le duc de Beaufort arriva à Paris, qui doit être suivi de quatre cents bons cavaliers. Le jeudi 14, mourut ici, du matin, M. Marescot, maître des requêtes, fils d'un autre maître des requêtes, et petit-fils de Michel Marescot, grand médecin, lequel mourut ici l'an 1605. Ce même jour, tous les MM. furent assemblés pour la police, afin de donner ordres aux provisions d'une si grande ville. Voyez comment vont les choses du monde : il y a quatre mois et demi que Paris s'arma pour empêcher que l'on ne mît ce bonhomme (Broussel) prisonnier dans la Bastille, et aujourd'hui, mutata rerum sorte, voilà qu'il en est gouverneur, et qu'il y retient les autres. Il y a ici force soldats à pied et à cheval, qui font des courses sur les ennemis qui paraissent, et on apprête un grand armement pour les aller attaquer en gros où ils seront, où M. de Beaufort et le maréchal de la Mothe Houdancourt ont mine de bien faire et de se faire paraître. La reine, voyant que M. de Longueville était contre elle, a donné son gou-
vernement de Normandie à M. le comte de Harcourt, qui y est allé pour y être reçu ; mais Rouen lui a fermé la porte et ne l'a pas voulu recevoir. M. de Longueville, ayant aussi eu avis que son gouvernement était donné, est parti d'ici le mercredi 19 de janvier, assez tard, et bien accompagné, est allé droit à Lisieux, puis à Rouen, où il a été bien reçu. M. du Tremblai, frère du défunt père Joseph, capucin, accusé d'avoir trop tôt rendu la Bastille à MM. du parlement, a été condamné à Saint-Germain d'avoir la tête tranchée. La reine est tellement irritée contre Paris, qu'elle a chassé d'auprès d'elle mademoiselle Danse, qui était une de ses femmes de chambre, pour avoir voulu lui parler pour Paris, et néanmoins il y a eu de deçà quantité de gens pieux et dévots qui ont eu la hardiesse d'en écrire à la reine, et de lui en remontrer la conséquence. Le parlement lui a fait aussi des remontrances par écrit, lesquelles sont imprimées. On dit qu'elles sont bien faites, et que M. le président de Coigneux en est l'auteur. On a fait ici courir depuis huit jours quantité de papiers volants contre le Mazarin, mais il n'y a encore rien qui vaille ; même j'apprends que M. le procureur général en a fait des plaintes au parlement, qui a ordonné que l'on empêchât l'impression et la distribution de ces écrits satiriques
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et médisants. Quelques cavaliers des troupes de M. le prince de Condé sont allés de Saint- Germain à Meudon, où ayant trouvé quelque résistance dans le château, par les paysans qui s'y étaient retirés, ils ont joué de main mise et en ont tué plusieurs, puis ont pillé le château. Quelques-uns du côté de M. le Prince y sont aussi demeurés, et entre autres deux capitaines qui sont fort regrettés. Nos cavaliers y furent dès le lendemain, qui se rendirent maîtres du château, qui mirent en fuite des Allemands qui y étaient, en ayant tué et pris prisonniers quelques-uns. J'apprends que l'ordinaire de Lyon ne va ni ne vient ; cela me donne de l'appréhension que les lettres de vendredi, 8 de janvier, ne vous aient pas été rendues, et en vérité si cela est, je suis bien malheureux, vu que dans votre paquet il y a une grande lettre pour vous de quatre pages à l'ordinaire, et deux autres pour deux de vos collègues, MM. Garnier et Falconet. Je voudrais avoir donné une pistole et les retenir toutes trois, si vous ne les avez reçues. Mon Dieu ! faut-il que la guerre trouble un commerce si innocent ! Je vous mandais entre autres que notre bon ami, M. G. Hofmànn, était mort le 3 novembre de l'an passé, selon que M. Volcamer m'en avait écrit.
Ce 25 de janvier.
On garde ici soigneusement les portes, et personne n'en sort sans passeport. M. de Longueville est encore en Normandie, d'où on espère qu'il emmènera bonnes troupes : son retour est ici fort souhaité. Toute la cour est à Saint-Germain avec le Mazarin ; M. le Prince voltige de çà et de là avec des cavaliers, pour empêcher l'abord de Paris à toute sorte de marchandise. Mais pourtant cela n'empêche pas qu'il n'en vienne de plusieurs endroits, hormis de Gonesse, que le pain n'en vient point, à cause des coureurs qui sortent de Saint-Denis, et jusqu'ici cela a duré ; mais je pense qu'il ne durera pas encore longtemps, vu que nous avons de belles troupes qui s'apprêtent à bien faire ; mais M. de Bouillon- Sédan est au lit de la goutte, et M. le maréchal de la Mothe-Houdancourt est au lit d'un rhumatisme. Il y a en cette ville bien du pain et du blé, et beaucoup de farine aussi, et, Dieu merci, personne n'a encore crié à la faim. M. le Prince a mis bonne garnison dans Corbeil, lequel, jusqu'à présent, nous aurait été inutile, à cause du débordement de la rivière de Seine, laquelle a fait ici bien du ravage, et qui a empêché le commerce et la navigation depuis trois semaines : elle commence fort à diminuer et à se resserrer
dans son lit, de sorte que dorénavant cette place nous sera nécessaire : aussi crois-je, avec grande apparence, que ce sera la première que nous irons prendre, et après cela Lagny, afin que la liberté soit tout entière pour Paris sur les deux rivières qui le nourrissent, Seine et Marne. Après cela il faudra prendre Saint-Denis, afin d'avoir aussi le pain de Gonesse, pour ceux qui ont l'estomac délicat et qui y sont accoutumés. Peut-être que Dieu mettra la main à tant de désordres, par la mort de quelqu'un de ceux qui fomentent et entretiennent ces guerres. La reine veut paraître à un chacun implacablement irritée, elle ne veut point souffrir que personne lui parle de s'adoucir, et pour cet effet elle a chassé de sa cour une de ses femmes de chambre, nommée mademoiselle Danse, femme de son apothicaire, et a fait mettre en prison un aumônier du roi, nommé M. Bernage, chanoine de Notre-Dame, pour la même cause. On imprime ici force libelles, qui se crient par les rues sur les affaires du temps, tant en vers qu'en prose, en latin et en français. 11 y en a plusieurs contre la personne du Mazarin ; mais il y en a fort peu de bien faites. Je ne vous en garde point de copie, mais je m'attends au recueil général qui s'en fera, à quoi déjà s'apprêtent quelquesuns de deçà, tant in-octavo qu'in-quarto. On
dit que M. le duc d'Orléans, madame la duchesse sa femme, mademoiselle sa fille, M. le chancelier, M. d'Avaux, frère de M. le président de Mesmes, et qui était l'an passé à Munster, ne sont contre Paris que par bienséance, et non pas cruellement et furieusement acharnés, comme sont la reine, M. le Prince et le Mazarin, et crois que cette affaire viendra enfin à quelque accommodement, mais ce n'est pas sitôt, biterea patitur justus. On lève ici bien de l'argent de tous côtés, et personne ne sait combien ce mauvais temps durera ; néanmoins j'espère que M. le Prince n'en sera point le maître s'il ne lui vient bien d'autres troupes que celles qu'il a ; et si les princes qui sont de notre côté ne nous trompent (quod omen Deiis avertat) , il y a grande apparence que l'honneur en demeurera au parlement. Ainsi soit-il ! Tous les ouvriers de l'imprimerie ont mis bas ici : il n'y a que ceux qui font des libelles qui travaillent. M. le procureur général s'est plaint à la cour de l'impudence des imprimeurs qui publiaient tant de méchants fatras et tant de libelles diffamatoires, d'où s'est ensuivi arrêt, qui a été publié à son de trompe par la ville, qui leur défend de plus rien imprimer sans permission de MM. du parlement. Mais je pense que toutes ces défenses ne les empêcheront pas d'en imprimer à mesure qu'ils en auront ; et
entre autres ils ont imprimé un journal de tout ce qui s'est fait et passé depuis le mois de juin au parlement jusqu'à présent, comme aussi la lettre d'un religieux à M. le prince de Condé, pour l'exhorter à quitter le parti du Mazarin. L'auteur parle là-dedans comme un jésuite, mais il ne le fut jamais : c'est un gaillard qui se moque d'eux mais qui parle bien avec vérité. Le Mazarin est sanglé là-dedans tout du long, et très vilainement comme il le mérite : il me semble que c'est la meilleure pièce de tout ce qui s'est fait ; mais je ne sais pas ce qui se fera à l'avenir.
Ce 27 de janvier.
On mit hier prisonnier à la Bastille un gros et infâme partisan nommé la Rallière, lequel est rudement chargé de la haine de bien du monde : aussi était-il trop superbe et insupportable. On a pris aussi chez lui 100.000 écus, que l'on a portés à l'Hôtel-de- Ville pour aider à faire la guerre au Mazarin. M. le duc de Beaufort lève ici de l'infanterie, et M. le maréchal de la Mothe-Houdancourt de la cavalerie, pour sortir en campagne dès qu'il sera fortifié, comme il se porte mieux. Il entre ici par divers endroits de la farine et du blé qui donne du courage à tout le monde, et qui réconforte merveilleusement ceux mêmes qui naturellement n'en ont guère.
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Depuis trois semaines que nous sommes en guerre et menacés de famine, rien ne m'a tant fâché que le regret que j'avais que ma lettre à vous adressée du 8 de janvier ne fût perdue ; mais, Dieu merci, je suis tout consolé, puisque vous l'avez reçue, comme je reconnais par la vôtre datée du 19 de janvier, laquelle j'ai reçue dix jours après justement, sed quocumque inter Mas moras ferit. Je vous assure qu'elle n'a pas été ouverte. Pour le désir que vous me témoignez avoir de me tenir dans votre cellule de méditation, je vous en remercie de toute mon affection ; ce n'est pas que je ne voulusse bien y être à cause de vous, et possem mutnas audire et reddere voces. Mais je pense que notre guerre ne nous fera pas fuir si loin. Nous sommes bien les plus forts, et le secours augmente "de jour en jour davantage par l'adjonction des parlements et des provinces qui envoient ici leurs députés.
J'ai céans les trois tomes de Novarinus, Omnium scientiariim anima, dont je fais état plus que de tout ce qu'a écrit cet auteur, qui en a fait beaucoup d'autres. Pour ce Fabry de Castelnaudary, c'est un pauvre souffleur, comme vous dites. Viros dignissimos et suavissimœ recordationis , D. D. Gras, Garnier et Falconet, officiosissime resaluto. Le premier médecin est aussi fort empêch é que pas un ; son argent est en grand nombre
entre les mains des partisans qui sont aujourd'hui en fort mauvais état, joint qu'il est en état de sauter aussitôt que pas un, puisqu'il n'a jamais été colloque en ce trône que par le Mazarin, qui ne tient plus qu'à un filet, et qui aura bien de la peine à revenir de si loin. AI. Ch. Bouvard est ici fort vieux, âgé de soixante-dix-huit ans, hors du tracas du monde et de l'ambition, qui va à la messe et au sermon, et au coin de son feu. Nous avons ici le bonhomme M. Nicolas Piètre, fort malade ; il a été saigné douze fois d'un rhumatisme : utinam tandem convalescat ! M. F. Citois est encore ici fort vieux pêne cœcus, mais très riche. Il y a longtemps que j'ai lu le passage de AI. Saumaise de Colica pictavica, et pense être le premier qui l'ai découvert de deçà. J'en donnai avis dès ce temps-là à M. Riolan, qui l'a réfuté par occasion dans son Anthropographie : in eo loco nugatur Salmasius, et ne sait ce qu'il dit ; mais cet homme est si acre, qu'il n'est jamais bien s'il ne mord quelqu'un. Je suis bien aise qu'on ait imprimé grec et latin Ocellus Lucanus, je l'achèterai dès qu'il sera ici : c'est un vieux philosophe pythagoricien qui vivait devant Aristote. Pour Opéra omnia Spigelii, je pense que c'est celui de Hollande que j'ai céans, et lequel m'a coûté trois pistoles en blanc. J'ai aussi la Physique de votre Alhertus Kyperus, qui
est un Polonais qui professe la médecine en Hollande. Il a fait un autre livre intitulé : Methodus discendi et docendi medicinam, qui ne vaut guère mieux que rien.
Mon fils répondit hier de sa première quodlibétaire. Je suis ravi de ce qu'il contenta la compagnie. Je vous envoie six de ses thèses, dont voici la conclusion : Erpo sunt ridiada, commentitia et chimerica chimicorum principia 1. Je suis toujours, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, etc.
Ce 29 de janvier.
On a mis de nouveau dans la Bastille un autre célèbre partisan, et gros maltôtier, nommé Launay Grave, lequel est fort chargé de la haine publique. Je pense qu'il n'en sortira point qu'il ne lui en coûte bon. Plusieurs donnent ici avis au parlement de divers endroits où il y a de l'argent caché, lequel servira à faire la guerre, et la grosse récompense qu'on leur donne pour leur droit d'avis invitera beaucoup d'autres à en faire de même par ci-après. On a pris chez M. Galland, secrétaire du conseil, 25.000 livres ; chez M. Pavillon, aux Marais du Temple, 100.000 écus qui venaient de Bordeaux. On a pris aux Gabelles 250.000 livres. On en a cherché dans la maison de madame de Combalet, où l'on
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a trouvé de fort belles caches, mais pas d'argent. On a grande espérance d'en trouver ailleurs tant de celui du cardinal Mazarin que du défunt Richelieu. L'avis avait été donné qu'on en avait caché en la pompe qui est la maison où est la Samaritaine sur le Pont-Neuf ; on y a bien cherché, mais on n'y a rien trouvé. On croit qu'il en a été enlevé depuis un mois seulement, et qu'il a été emmené par eau à Saint-Germain, où de présent sont tous ceux à qui il peut appartenir. On se réjouit ici des bonnes nouvelles qui nous viennent de Provence et de Bretagne, où les parlements tiennent le parti du nôtre. On en croit autant de Toulouse et de Bordeaux, combien qu'on n'en ait eu aucune nouvelle, à cause que les courriers en ont été divertis, arrêtés et emmenés à Saint-Germain. Tout le monde est ici en une merveilleuse résolution contre le Mazarin, et combien que le pain y soit cher, néanmoins personne n'y gronde, pas même le petit peuple, si ce n'est quelque petit houlereau de partisan, car les gros s'en sont envolés ; encore faut-il que ce soit en cachette ; ou bien ce sont gens qui ont peur de la justice, de la force, ou de la constance du parlement, dans lequel tous les membres sont merveilleusement bien unis et bien résolus. Les sages de delà, qui sont les plus modérés, espèrent que cette grande affaire
se pourra enfin terminer par un accord, et c'est ce que je souhaiterais de tout mon cœur ; mais je ne l'oserais espérer, tant par l'obstination et la méchanceté des uns que par la force et la bonne opinion des autres. Ceux de deçà ont grande espérance en M. de Longueville, qui est allé en Normandie s'assurer de Rouen et nous y ménager des autres, tandis qu'il nous a laissé ici de bons otages, savoir, M. son fils aîné et madame sa femme, laquelle est ici accouchée le jeudi 28e jour de janvier, jour dédié dans l'almanach au bon roi Charlemagne, d'un second fils, qui a été baptisé et nommé Charles-Paris de Longueville, comte de Saint-Pol. Son parrain a été M. le prévôt des marchands, le président le Feron et les quatre échevins au nom de la ville de Paris ; la marraine a été madame la duchesse de Bouillon, femme d'un de nos généraux, qui est encore au lit, malade de la goutte.
Nos bourgeois font merveilles de bien garder les portes, et d'empêcher que bien des gens n'en sortent qui voudraient bien avoir la clef des champs. On a trouvé des caches d'argent en divers endroits de la ville, et chez des particuliers et des moines, tant d'argent que de vaisselle d'argent, ou papiers d'importance appartenant aux partisans. MM. du parlement font merveilles pour apporter de la diligence à tous ces
désordres. Toute la ville est fort unie contre le Mazarin, et espère que, Dieu aidant, nous en viendrons à bout. Cette guerre vient des jésuites qui ont permis à tout le monde de prêter de l'argent au denier de dix à douze, puis des partisans qui ont prêté au roi si haut, que le roi même en est aujourd'hui insolvable et qu'il faut qu'il fasse banqueroute. La tyrannie et les voleurs du Mazarin ont fait le reste ; et voilà le temps auquel Dieu nous a réservés. Le dimanche 7 de février, M. le duc d'Orléans et M. le prince de Condé ont ramassé des troupes pour le Mazarin, et sont venus coucher au bois de Vincennes ; le lendemain lundi, de grand matin, ils campèrent entre Paris et Charenton, pendant quoi deux mille des leurs furent attaquer Charenton. Ceux qui étaient dedans se défendirent merveilleusement, et enfin les ennemis y entrèrent du côté du Presche. Nous y avons perdu cent quarante hommes, et les mazarinistes plus de quatre cents, entre autres dix capitaines ou lieutenants du régiment de Navarre, et un autre grand seigneur, duquel la mort a fort affligé tous les chefs, savoir, M. de Châtillon, fils du feu maréchal, lequel avait épousé la fille de feu M. de Bouteville, qui eut ici la tête tranchée l'an 1627. Le prince de Condé a pris un village que nous reprendrons, y a perdu six fois plus que nous, et son
meilleur ami, M. de Châtillon, pour lequel racheter il donnerait mille Charenton. Si la guerre continue, bien d'autres y périront. On parle ici que le traité de la paix d'Espagne s'avance ; je voudrais qu'elle fût déjà faite ; elle nous sera autant et plus avantageuse qu'au parti du Mazarin. Les capucins qui ont été députés et envoyés pour enterrer les corps morts, y en ont trouvé cent et quatre, dont il y en a quelques uns du lieu même qui ont fait merveille de se bien défendre ; quelques messieurs aussi du côté du prince de Condé, qui y furent tués après l'assaut, la grande tuerie n'ayant été que depuis qu'ils furent entrés dans le village ; et même M. de Châtillon n'y fut tué qu'une demi-heure après, de deux coups de pistolet, qui tous deux furent mortels. M. de Clanleu, qui était dedans, y fut tué en défendant une barricade, et eut encore plusieurs coups après sa mort, d'autant qu'il avait tué d'un coup de pistolet dans la tête celui qui lui avait offert quartier. La prise de cette place est provenue de la faiblesse de nos gens et du peu de résistance qu'ils firent au régiment de Navarre, qui voulut le premier entrer . dans Charenton. Nos gens, épouvantés de cette première attaque, laquelle fut forte, s'enfuirent par le pont de Charenton vers Créteil et Villeneuve, et ainsi abandonnèrent ce misé-
rable village au gouverneur, assisté d'environ trois cents soldats seulement et de quelques paysans. Dès que M. de Châtillon se vit blessé, il fut reporté au bois de Vincennes, où était M. le Prince, qui pensa s'en désespérer, se tirant les cheveux et faisant d'horribles imprécations ; ce qui m'a été rapporté par le chirurgien même qui le pansa le même jour. M. le Prince coucha la nuit suivante audit bois de Vincennes, et n'en partit que le lendemain à dix heures du matin, comme il vit M. de Châtillon tourner à la mort ; lequel Châtillon dit à M. le Prince, en présence de plusieurs seigneurs, qu'il mourait son serviteur, mais qu'il le priait de lui permettre qu'il pût lui recommander trois choses avant de mourir, dont la première était de quitter au plus tôt le parti du Mazarin, qui n'était qu'un fripon et qui ne méritait point l'assistance d'un si grand prince ; la seconde, que sa femme était grosse, et que si c'était un fils, qu'il le lui recommandait ; la troisième, qu'il quittât la vie scandaleuse qu'il avait menée jusqu'alors. La reine, avertie de la prise de Charenton, en témoigna grande joie, et principalement lorsqu'on lui dit qu'il y avait eu six mille Parisiens de tués, combien qu'il n'y en eût pas un, ceux qui y ont été tués étant de l'infanterie du prince de Conti et de M. d'Elbeuf, qui furent abandonnés de leurs compagnons,
lesquels, s'ils n'eussent pris la fuite, eussent pu ruiner l'armée du prince de Condé, lequel a fait rompre deux arches du pont de Charenton et l'a abandonné, n'ayant point assez de gens à le garder. On a pensé à faire refaire ce pont ; mais de peur qu'il ne servît une autre fois à nos ennemis, combien qu'il pourrait être refait en trois heures, ils ont délibéré de le laisser ainsi ; et au lieu d'icelui, de faire un pont de bateaux, qui servira à ramener à Paris tout ce qui viendra de Brie par la rivière de Marne, ou de Brie- Comte-Robert, où il y a bonne garnison et beaucoup de provisions que l'on nous envoie à chaque moment.
La nouvelle de la mort de M. de Châtillon a fort troublé toute la cour, qui est à Saint-Germain. Tous les seigneurs le regrettent, et toutes les dames crient si haut que c'est pitié ; depuis ce temps-là le Mazarin ne s'est plus montré, latet abditus : il demeure caché dans le cabinet de la reine, de peur d'être tué ou massacré par quelqu'un de ceux qui détestent la guerre, dont le nombre n'est pas petit en ce pays-là. Madame de Châtillon, et sa mère, madame de Bouteville, disent qu'elles le tueront et écorcheront, puisque les hommes ne s'en défont point. Par ci-devant il se montrait et faisait bonne mine ; maintenant il ne paraît plus, il est devenu invisible. On a
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pris un autre conseil pour le fait du pont de Charenton. Il a été raccommodé, et de plus on y a fait un pont-levis bien fort, que l'on abattra quand on voudra. On y a aussi remis une autre garnison et un autre capitaine à la place du sieur de Clanleu, qui était un vaillant homme, mais malheureux ; qui néanmoins eût fait merveilles en la défense de cette place s'il n'eût été abandonné par des lâches coquins qui faisaient partie de la garnison. M. le duc de Beaufort continue de faire ici des merveilles pour aller contre les ennemis et nous faire venir des convois. Toutes les femmes de Paris ne jurent que de par lui, et à dire vrai, nous lui avons de grandes obligations, aussi bien qu'à M. le maréchal de la Mothe et au marquis de la Boulaye, qui sont des gens hardis et valeureux.
Ce 13 de février.
Ce dernier a fait entrer ce matin, par la porte de Saint- Jacques, deux cent quatre-vingt-six charrettes chargées de blé et de farine, qui avaient été ramassées à Étampes et à Chartres, et qui venaient encore de plus haut, c'est-à-dire de la Beauce et du Gatinais, et même de par delà Chartres. Il se présenta hier à la porte de Saint- Honoré un héraut d'armes de la part de la reine. Le parlement ne voulut pas qu'il fût admis
dans la ville, la coutume n'étant d'envoyer des hérauts qu'aux souverains, aux ennemis ou aux rebelles, le parlement ne voulant passer pour aucun des trois, non plus que les princes qui tiennent ici notre parti, qui avaient été appelés au conseil en parlement. Le héraut fut averti qu'il n'entrerait point ; et en même temps il fut ordonné par la cour que MM. les gens du roi se transporteraient à Saint- Germain pour faire entendre à la reine les raisons pour lesquelles le héraut qu'elle a envoyé n'a pas été admis ; avec défense à eux de faire aucune autre proposition à la reine, de paix ni de guerre. MM. les gens du roi sont allés parler audit héraut ; mais ils n'ont pas voulu partir sans passeport, saufconduit et assurance : pourquoi obtenir ils ont sur-le-champ écrit à M. le chancelier et à M. le Tellier, secrétaire d'État, qu'un nommé Petit, compagnon dudit héraut, s'est offert de porter en leur nom à Saint-Germain, et de leur en rapporter réponse s'il en était chargé. En attendant quoi, on a mis prisonnier dans la Conciergerie, dans la tour de Montgommery (qui est le lieu où on met les plus criminels et où autrefois Ravaillac a été resserré), un nommé le chevalier de la Valette, bâtard de feu M. d'Épernon (qui a par ci-devant été général des Vénitiens, et qui pensa y demeurer pour le violent soupçon que
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ces messieurs eurent de son infidélité) ; il a été pris et arrêté le soir par les bourgeois, jetant des billets dans les rues et les boutiques, tendant à exciter sédition dans la ville parmi le peuple. Il nous est aussi arrivé des bateaux de blé par la rivière, qui n'ont été chargés qu'au-dessus de Charenton, et qui viennent de la Brie. Dieu merci, quandoquîdem dies mali sunt, nous avons du pain, de la farine et du blé ; mais en récompense nous avons aussi bien des traîtres. On a surpris un homme près d'ici sur le chemin de Saint-Germain, chargé d'environ quarante lettres, où, entre autres, il y en avait quatre qui écrivaient tout ce qui se fait et se passe à Paris fort exactement, et entre autres une, laquelle est d'un conseiller de la cour*; qui ne se peut deviner, mais qui néanmoins est fort soupçonné, et en grand danger d'être découvert, qui donnait divers avis fort importants à M. le prince de Condé. On fait ce qu'on peut pour en découvrir l'auteur. M. le prince de Condé a écrit une lettre à M. de Bouillon (laquelle il a envoyée, sans l'ouvrir, au parlement), par laquelle il lui mande qu'il fera à tous les prisonniers qu'il prendra pareil traitement que Paris fera au chevalier de la Valette, lequel, ce dit-il, n'a rien fait que par ordre et commandement du roi, à qui tous ses sujets doivent obéir. Il n'est pas pourtant pri-
sonnier de guerre ; il est criminel dans le parti qu'il a choisi, et auquel il s'est obligé par serment de fidélité, et néanmoins on a sursis son exécution, de peur d'irriter ce prince, qui est déjà assez fougueux, et qui fait avec trop de cruauté sentir sa rage et sa furie à ceux d'ici alentour, et surtout aux paysans et aux églises, desquelles on emporte tout, hormis les calices d'étain. On a néanmoins jugé de bonne prise tout ce qui avait été saisi chez ledit chevalier de la Valette, savoir, quelque argent, bagues, joyaux et diamants, avec deux coffres pleins de vaisselle d'argent, qu'on a mis en garde à l'hôtel-de-ville. Il vient ici une grande quantité de grains et de farine de tous côtés, hormis par les portes de Saint-Denis et de Saint- Martin, à cause de l'empêchement que la garnison de Saint-Denis y apporte ; mais, Dieu merci, il en vient bien d'ailleurs en récompense, ce qui confirme merveilleusement nos bourgeois dans le dessein de résister aux menaces de la reine et du prince de Condé, et de se bien tenir étroitement et courageusement unis à la défense de MM. du parlement, lesquels messieurs sont ici fort loués d'avoir empêché que le héraut envoyé par la reine n'entrât dans la ville, duquel le dessein était d'émouvoir sédition, s'il eût pu, du peuple contre le parlement, et en cas que le peuple se fût remué pour le héraut (ce qui était
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impossible, tant est ici grande et forte l'union et la concorde de tout le monde), ce chevalier de la Valette se fût rendu le chef de ces séditieux. Mais ces bonnes gens-là prenaient bien mal leurs mesures, vu que si la sédition eût tant soit peu commencé, le héraut, et le chevalier, et leurs complices, n'eussent guère manqué d'être aussitôt assommés, la ville étant tout armée de tous côtés, et les chaînes tendues partout.
Le mardi gras, 16 de février, MM. les gens du roi, Talon, Bignon et Meliaud, ont reçu le passeport, l'assurance et le sauf-conduit qu'ils avaient demandé pour aller à Saint-Germain y voir la reine, comme je vous ai dit ci-dessus, et sont partis à cet effet et à cette intention le lendemain mercredi des Cendres, de grand matin ; et en sont revenus le lendemain jeudi à quatre heures au soir. Tandis qu'ils ont été là, les MM. du parlement et les princes ont fait arrêter deux évêques prisonniers, savoir, Boutaut, évêque d'Aire, et Cohon, évêque de Dol en Basse-Bretagne, qui par ci-devant était évêque de Nîmes. Ils ont aussi décrété prise de corps contre un dangereux pendard de partisan, nommé de Lone, conseiller au Châtelet. Les deux frères Tambonneau, l'un président des comptes et l'autre conseiller de la cour, se sont sauvés de peur d'être arrêtés, sachant bien qu'ils sont découverts,
et que leur mine est éventée ; leurs lettres qu'ils envoyaient à Saint-Germain ont été arrêtées, apportées et lues en plein parlement. Ils mandaient par ces lettres au Mazarin qu'il se gardât bien de rien accorder de deçà ; que nous étions à la veille d'une grande sédition ; que tout y était si cher, que Paris ne pouvait pas résister encore huit jours, et plusieurs autres faussetés. Ne voilà pas de malheureux pendards, gens de cette qualité et dignité se faire espions d'un maraud étranger, bateleur, comédien, vendre, trahir sa patrie, son parti pour un Italien qui n'est bon qu'à être châtré et à être pendu! On dit que s'il est obligé de sortir de France (comme j'espère qu'il sera en bref), qu'il n'ira pas à Rome, où il aurait aussitôt le pape pour ennemi et pour juge, d'autant qu'il a fait autrefois mourir, c'est-à-dire tuer et massacrer un des neveux du cardinal Pamphilio, qui est aujourd'hui messer papa Innocentio X ; mais que pour éviter cet orage, il ira plutôt à Venise, où il a de l'argent et de bonnes nippes, qu'il a envoyées par ci-devant, avec lesquelles il se défendra, comme frère Jean fit dans le Rabelais avec le bâton de la croix, contre les ennemis qui vendangeaient le clos de Séville. On dit néanmoins que quand il sera à Venise, le pape le maltraitera aussi, le décardinalisera, et même peut-être
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qu'ensuite il le fera assommer ; et ceux qui connaissent ce coïon disent que cela, bien considéré, lui fera prendre la résolution de s'en aller plutôt en Turquie, et que là il se fera circoncire pour y être aussi mauvais turc qu'il a été de deçà mauvais chrétien et malheureux politique, et qu'il fera mieux pour sa sûreté particulière de se fier au grand turc, ou à son muphty, qu'au pape de Rome, ou au cardinal Pancirol, qui est aujourd'hui le grand gouvernant du papat, le grand et invétéré ennemi du Mazarin. S'il ne va ici ou là, au moins fût-il à tous les diables, rudis malum pedem attulit, sœculi sut incommodutn, et nebulo pessimus.
Ce jeudi, 18 février.
On fait ici tous les jours quelque pièce nouvelle contre lui, sérieuse, ridicule, bouffonne, bonne, mauvaise : tenet insanabile cunctos scribendi cacoethes. Je vous enverrai par ci-après, quand Dieu nous aura fait le bien d'ôter tant d'obstructions qui sont sur les chemins, et restituta meatuum liber tate, les bonnes pièces. Je prie Dieu que ce soit bientôt. Je vous prie en attendant d'assurer MM. Gras, Falconet et Garnier, Ravaud et Huguetan, que je suis leur très humble serviteur, fourni, Dieu merci, de farine, de pain ou de blé pour plus d'un mois pour moi et pour