‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 4 sur 41 · GUI PATI>" D · texte numérisé non relu

GUI PATI>" D

6ô LETTRES DU TEMPS

ma famille, avec du vin, de l'argent et autres provisions pour bien plus longtemps et combien que je sois dans une ville bloquée et à demi assiégée, que je n'ai pourtant besoin ni disette quelconque, prœterquam amoris vestri et bonœ mentis, afin que je puisse toujours reconnaître l'obligation que je vous ai à tous, et principalement et particulièrement à vous, monsieur, qui familiam ducis amicorum meorum.

MM. les gens du roi ont rapporté à la cour, qu'en vertu du passeport qui leur avait été envoyé, ils s'étaient acheminés à Saint-Germain avec l'escorte de la part de la reine ; que partout ils avaient été très bien reçus, et sur les chemins et là, et même par la reine, laquelle leur témoigna qu'elle ne voulait aucun mal au parlement de Paris, ni en général ni en particulier, qu'elle était prête de leur en donner telles assurances qu'il serait possible, et eut agréables les raisons qu'ils lui alléguèrent de ce qu'on n'avait pas reçu le héraut. M. le chancelier ayant parlé pour la reine, le duc d'Orléans et le prince de Condé, firent ce qu'ils purent pour renchérir par dessus, et témoignèrent grande disposition à un accord. MM. les gens du roi, ayant pris congé de la reine, furent menés au lieu où ils devaient souper, auquel ils furent aussitôt visités par tous les plus grands seigneurs de la cour. Sur ce rapport,

le parlement a délibéré d'envoyer à Saint-Germain quatorze députés du corps du parlement, deux de chaque chambre, ut fit, pour donner avis à la reine que l'archiduc Léopold leur a envoyé un gentilhomme avec lettres de créance, par lequel il leur mande qu'il ne veut plus traiter de la paix avec le Mazarin, sachant l'arrêt qui a été donné contre lui ; que c'est un fourbe et un méchant homme, qui a éludé tous les traités de paix que le roi d'Espagne a consenti être faits par ses députés depuis trois ans avec MM. de Longue ville et d'Avaux, qu'il a loués avec éloge et très honorablement ; qu'il ne veut traiter de ladite paix qu'avec MM. du parlement ; qu'il s'offre de traiter de la paix de France et d'Espagne, et même de les en faire arbitres ; qu'il est prêt de recevoir leurs députés, s'ils veulent lui en envoyer, ou qu'il est prêt de leur en envoyer s'ils veulent les recevoir ; qu'il veut, faire la même chose qu'ont faite autrefois quelques princes étrangers qui ont remis leurs intérêts et se sont soumis au jugement de ce parlement ; qu'il a une armée de 18.000 hommes toute prête, avec laquelle il pourrait prendre de nos villes frontières, qu'il sait fort bien être très mal munies, ou reprendre celles que nous tenons d'eux ; mais qu'au lieu de tout cela il offre de nous l'envoyer pour nous en servir contre le

Mazarin, et pour être commandée par tel général que nous voudrons. Que si le parlement veut, il enverra ses députés à Paris, si mieux il n'aime que ce soit à Bruxelles, ou en tout autre lieu qu'il voudra ; que son armée ne bougera de la frontière pour venir de deçà à notre secours quand nous la demanderons, sinon qu'elle ne bougera de là, et qu'elle ne servira point à d'autres, etc.

La cour a ordonné que tout cela serait enregistré, et que copie serait tirée du registre et envoyée par les quatorze députés à la reine, afin qu'elle voie et connaisse quel crédit nous avons dedans et dehors le royaume.

Le prince d'Orange a aussi écrit à M. de Longueville, lui offrant 10.000 Hollandais soldés pour trois mois. Le parlement d'Angleterre avait aussi envoyé un député au parlement, comme a fait l'archiduc Léopold, mais il a été arrêté et mené à Saint-Germain. Vous voyez par toutes ces offres comment nous ne manquons pas d'amis, et qu'il y a toute apparence qu'à la fin nous en serons les maîtres, en faisant subsister notre arrêt, et chassant le Mazarin hors de la France, si pour mieux faire nous ne le pouvons attraper. Geux de Melun, se sentant trop pressés et incommodés de leur gouverneur, l'ont contraint de se retirer dans son château, où, s'il fait le mau-

vais, ils mettront le feu, et ont coupé la gorge à toute leur garnison.

Ce 23 de février.

Nouvelles sont ici arrivées d'Angleterre, que dans Londres s'est formé et élevé un nouveau parti, savoir, des mariniers et bateliers, qui sont au nombre de douze mille hommes, lesquels ne veulent plus souffrir de Fairfax ni de son armée, et veulent rétablir le roi en son trône ; mais il y en a bien une autre du même pays, que le roi Charles y a eu la tête coupée le mardi 9 de ce mois, savoir, par deux bourreaux qui étaient masqués. Sur les propositions d'un second envoyé de l'archiduc Léopold, la cour, avant que d'en délibérer, a arrêté d'en donner'avis à la reine, et a envoyé à Saint- Germain exprès pour obtenir passeport, afin d'y pouvoir aller en sûreté, et a été arrêté que les députés qui iraient à Saint- Germain ne seraient plus MM. les gens du roi, mais qu'ils seraient pris du corps de la cour, savoir : M. le premier président, avec un président à mortier, deux conseillers de la grand 'chambre, un député de chaque chambre des cinq des enquêtes, et deux des requêtes, c'est-àdire onze en tout. La reine, ou au moins son conseil, a fait difficulté d'envoyer et d'accorder ce passeport, disant qu'elle voulait savoir quels

seraient ces députés ; mais tout cela n'était que pour gagner du temps, en attendant réponse de' deux députés, qu'elle a envoyés à l'archiduc Léopold, où on croit qu'elle ni eux ne gagneront rien, vu que ledit archiduc Léopold s'est fort déclaré pour nous et pour le parlement, par cet envoyé, et particulièrement contre le cardinal Mazarin : joint qu'il a près de soi une dame pleine de persuasion, qui est madame de Chevreuse, laquelle ce Mazarin a fait exiler hors de France, il y a plus de quatre ans, et qu'elle hait fortement sur toutes les choses du monde, et néanmoins lesdits députés sont partis de cette ville, le mercredi 24 de février, avec les assurances requises, et sont allés coucher à Saint-Germain en Laye, pour y voir la reine. Utinam féliciter ambulent, et que les remontrances sérieuses que M. le premier président va faire à la reine puissent lui disposer l'esprit à faire la paix et à ne rien porter à l'extrémité, vu que tout est perdu, si elle en vient là, par le mauvais conseil des méchants politiques partisans, banqueroutiers et intéressés, du nombre infini desquels elle est assiégée. Si la guerre s'échauffe davantage, nous en aurons tant plus de mal ; mais aussi les affaires s'irritant, il y aura beaucoup plus de danger pour la reine et pour sa régence que le Parlement lui peut ôter, aussi bien et à meilleur droit qu'il

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ne lui a autrefois donnée : car la bonne dame, à proprement parler, n'en fut jamais capable : si on en vient jusque-là par son obstination, j'ai grande peur que de part et d'autre nous n'ayons et ne fassions bien du mal ; et enfin sans doute nous aurons recours à nos ennemis mêmes pour notre défense et notre conservation contre un bateleur et comédien étranger, fungum vaticanum que ses flatteurs nous veulent faire passer pour un grand politique et un maître homme d'État, combien que sa conduite fasse bien voir le contraire. Tout le monde est ici merveilleusement animé contre la reine ; ce cardinal, et M. le Prince, l'unique protecteur qui, voulant conserver dans la faveur et près de la reine ce malheureux cardinal, cause tous les désordres qui sont de deçà. On crie ici tout haut avec beaucoup d'impatience qu'il ne faut point que nos généraux temporisent davantage, que nous n'avons que faire de secours étrangers, qu'il faut aller droit et tête baissée à Saint-Germain assiéger le château, dans lequel ce malheureux et maudit fourbe est enfermé ; qu'il faut ramener le roi et la reine à Paris, et mettre dans la Conciergerie ce gros larron, au même lieu dans lequel fut autrefois mis Ravaillac, et de là le mener à la Grève, pour faire un exemple à la postérité, et apprendre aux Italiens à ne plus venir ici se

fourrer si aisément dans la cour, à la désolation et ruine totale d'un si florissant royaume, comme pareillement voulait faire autrefois le marquis d'Ancre, qui en fut à la fin très mauvais marchand, avec sa femme et sa suite. Plût à Dieu, pour le bien commun de la France, qu'il en fût de même du Mzaarin ! Hélas ! que nous serions heureux ! DU facite ut constet fortuna, labare non illam videam. Il ne m'est pas permis de dire le reste. On imprime ici tant de fatras et de libelles chaque jour contre le Mazarin. et ceux de son parti, la plupart mauvais et chétifs, que MM. du parlement ont déjà, pour la seconde fois, donné arrêt contre cette effroyable quantité de libelles, et ont défendu à toute sorte de gens d'en imprimer aucun, sans permission de deux conseillers députés à cet effet : Sed mendicum et famelicum genus ratione non ducitur. Les colporteurs, crieurs de gazettes, et imprimeurs, se garderont bien d'y obéir, tant qu'ils trouveront des gens curieux de toutes ces nouveautés. On ramassera toutes ces bonnes pièces, abjectis et rejectis aliis deterioris nota, desquelles on fera un volume in-quarto ou même in-folio, si les bonnes vont à un tel nombre, comme il pourra arriver si le mauvais temps dure : il y en a déjà environ cent cinquante ; mais je ne crois point que le tiers en mérite l'impression. Adieu, monsieur.

Tandis que le peuple et les mutins s'impatientent de la haine qu'ils ont tous très grande contre le Mazarin, les modérés et les plus sages espèrent que MM. les députés du parlement reviendront demain de Saint-Germain, où ils sont allés saluer la reine, et conférer avec elle et les siens pour trouver quelque moyen, si detur in natura, d'apaiser et de pacifier tout le désordre de la guerre qui s'allume dans l'Etat, parmi un si grand mécontentement et presque universel de tous les bons Français. Normandie, Bretagne et Poitou nous promettent et nous offrent du secours ; mais plût à Dieu que nous ne les prenions jamais au mot, et que nous n'ayons jamais besoin de leurs offres ! Je suis étourdi des mauvaises nouvelles qui se débitent ici par une sotte et impertinente populace qui est capable de tout croire : la cour du Roi et tout ce qu'il y a de méchants à S1- Germain ont ici des créatures à gages qui en font courir de très fausses quœ neque sunt usquam neque possunt esse profecto. Les partisans mêmes et ceux qui sont intéressés dans les prêts, enragent de voir la résolution et générosité des Parisiens, qui ne veulent plus souffrir la domination des maltôtiers et voient bien que leur bon temps est passé. Tandis que nous souhaitons la paix, voilà une affliction particulière qui nous vient d'arriver, non pas seule-

ment à notre compagnie, mais même à toute notre ville et à la France même, par la mort de feu M. Nicolas Piètre, notre ancien, qui a été un homme incomparable. Il est mort âgé de quatre-vingts ans, le samedi 27 de février, entre deux et trois heures, accablé d'une hydropisie de poumon. Il a été un des grands personnages de son temps, et plane Roscius in arte sua vereque incomparabilis. Ouiescat in Christo ! Il a été, tant qu'il a vécu, l'ennemi juré de la forfanterie de notre métier, et de l'ignorance de ceux qui s'en mêlaient mal à propos, surtout de la pharmacie arabesque, de la chimie, des empiriques, charlatans et autres pestes : homme à peu de remèdes, mais bon et hardi à les employer ; homme fort savant dans toutes les bonnes lettres, fin et rusé, stoïque et fort retiré, et qui ne se souciait point de se trouver seul de son avis, non ponebat enitn rumores ante salutem ; judicieux, entier et homme fort particulier, qui ne trouvait guère son compte en la compagnie d 'autrui, qui sibi soli plaudebat ; qui ne s'est jamais soucié d'argent, et guère plus de cette réputation qui met un médecin en vogue et en pratique ; maluit em'm esse vir bonus, quàm videri aut haberi. Il laisse deux fils avocats au parlement, un autre médecin très savant, qui est aujourd'hui notre doyen, et quelques filles.

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Enfin nos députés sont revenus de Saint-Germain le vendredi 26 de février ; le samedi matin ils ont fait leur rapport qu'ils avaient été très bien reçus à Saint- Germain de tous les seigneurs et princes qui y sont, et même de la reine, laquelle leur a donné audience dans son cabinet, assistée du duc d'Orléans, du prince de Condé, des quatre secrétaires d'État, du cardinal Mazarin et de l'abbé de la Rivière. Le premier président lui parla en peu de mots, mais fort généreusement, et si hardiment que tout le monde s'étonna que la reine ne lui imposât silence. Quand il eut achevé de parler, la reine lui dit que M. le chancelier n'ayant pu se trouver à cette conférence à cause qu'il était malade, elle leur ferait savoir et entendre sa volonté par écrit, ce qu'elle fit, dont voici la substance. La reine ne refuse point un accommodement, et désirant de conserver sa bonne ville de Paris à son service, contre laquelle elle n'a aucune rancune ni désir de vengeance contre aucun qui que ce soit, ni en sa charge, ni en ses biens, ni en sa vie, elle désire que MM. du parlement députent certain nombre de leur corps, et ce au plus tôt, qui conféreront de la paix entre elle et Paris en un lieu qui sera accordé et agréé de part et d'autre, à la charge que lesdits députés auront tout pouvoir de conclure sur-le-champ de tous les articles, sans qu'il

soit besoin d'en rapporter à la cour, et tout cela pour avoir tant plus tôt fait ; à la charge que dès le jour même que la cour de parlement aura accordé et nommé les députés pour ladite conférence, elle ouvrira un passage par lequel il viendra du blé et autres provisions suffisamment pour Paris. Voilà ce qui fut rapporté à la cour samedi matin, et la délibération fut remise au même jour après-midi, à la charge que MM. les princes de notre parti y seraient appelés. Mais rien ne fut conclu ce jour-là, lesdits sieurs princes ayant témoigné que cette délibération ne leur plaisait point, et le tout fut remis au lendemain dimanche, auquel fut conclu que députés seraient nommés selon l'intention de la reine, etc., savoir, deux présidents de la grand'chambre, M. le premier président et M. le président de Mesmes ; et deux conseillers, savoir, M. de Longueille et Mesnardeau ; des cinq chambres des enquêtes, MM. de la Nauve, le Cocq, Bitaus, Viole et Paluau ; pour les deux chambres des requêtes, M. le Fèvre ; du corps des maîtres des requêtes, M. Briçonnet ; de la chambre des comptes, MM. Paris et l'Escuyer ; de la cour des aides, le premier président et deux conseillers ; du corps de la ville, M. le prévôt des marchands et un échevin, etc.

Tous ces messieurs sont partis de Paris le

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jeudi 4 de mars, avec les passeports et escortes nécessaires, et sont allés à Ruel. Dieu leur doit de leur voyage bon conseil et fin de la guerre. Un échevin est en même temps allé à Corbeil pour faire venir du blé de deçà cent muids par jour, à compter du jour de la députation arrêtée, selon la promesse de la reine. On dit, mais je n'en suis pas certain, que dès que la conférence sera un peu avancée, la reine nous donnera la liberté de tous les passages. J'oubliais à vous dire que le jour où MM. du parlement furent à Saint-Germain parler à la reine, il y eut après une grande conférence entre MM. le duc d'Orléans et le prince de Condé, avec MM. le premier président et M. de Mesmes, eux quatre seuls, et que ces deux présidents défendirent si vivement et si généreusement le procédé du parlement et de la ville de Paris, que ces deux princes en furent tout étonnés et confus. Dieu sait combien furent là dites de bonnes choses et des plus fines, et comment l'on fit connaître à ces messieurs du sang royal qu'ils avaient encore plus de besoin des bonnes grâces du parlement que toute la France n'avait du Mazarin. La reine avait mandé au maréchal de Rantzau qu'il vînt ici avec des troupes : il avait refusé de le faire, alléguant qu'il était nécessaire en son gouvernement de Dunkerque ; du depuis on l'a mandé

lui-même sans troupes et est venu. Dès qu'il a été arrivé, on lui a donné des gardes, et a été examiné par M. le chancelier, et en même temps on a dépêché un certain M. de Paluau, créature du Mazarin, prendre possession du gouvernement de Dunkerque ; c'est à lui à qui on avait donné le gouvernement d'Ypres, et qui auparavant avait celui de Courtrai, qu'il perdit avec la ville au commencement du siège d'Ypres ; il a un frère maître de chambre du cardinal Mazarin.

Ce 6 de mars.

Nos députés sont à Ruel, où ils confèrent de la paix avec MM. le duc d'Orléans et M. le prince de Condé, M. le chancelier, M. d'Avaux, frère du président de Mesmes, M. le maréchal de la Meilleraye et l'abbé de la Rivière. On dit que le maréchal de Villeroi n'y est point ; on dit que le maréchal de Turenne commence à venir de deçà, et croit-on qu'il se joindra avec M. de Bouillon son frère, et tout ce qu'ils pourront ramasser de force et de malcontents pour faire un corps d'armée pour tâcher d'obliger la reine de leur rendre leur principauté de Sedan.

Madame la princesse la mère est à Saint- Germain, laquelle tient, avec tout le reste de ce qui

est à la cour, si fort notre parti contre le Mazarin, que la reine lui en a fait querelle, et de là ces deux femmes, échauffées sur le Mazarin, se sont fait de beaux reproches l'une à l'autre. On continue toujours ici d'imprimer de nouveaux libelles contre le Mazarin et tous ceux qui suivent son malheureux parti, tant en vers qu'en prose, tant en français qu'en latin, bons et mauvais, piquants et satiriques il n'importe ; tout le monde y court comme au feu, et jamais matière ne plut tant que tout ce qui se dit ou se fait contre ce malheureux tyran, fourbe, fripier, comédien, bateleur et larron italien, qui est ici en commune malédiction à tout le monde, et qui n'est regretté d'aucun, si ce n'est peut-être de quelques partisans (encore n'oseraient-ils s'en vanter), lesquels voudraient bien être rétablis avec lui, vu qu'il a été par ci-devant leur protecteur, mais le temps en est passé. Ces voleurs publics se peuvent bien souvenir des excès du temps passé, lorsqu'ils appelaient les conseillers de la cour des mange-bœufs et des gueux de longue robe ; et ne leur reste plus pour se consoler qu'à dire tantôt nobis olim fulsere candidi soles *. Je prie Dieu qu'il en extermine tellement la race, qu'il ne reste de cette vermine aucun surgeon dans toute la France, et que ceux qui nous suivront et survivront ne voient rien de

pareil à ce que nous avons vu touchant la volerie de ces sangsues publiques.

Ce 11 de mars.

On dit ici que ce qui dispose les esprits de Saint-Germain et de tout le conseil du roi à se dépêcher de faire la paix, sont les nouvelles qui leur viennent tous les jours des provinces, lesquelles envoient faire leurs offres au parlement de Paris, comme cette semaine ont fait la Champagne, le Poitou, l'Auvergne, la Saintonge et la Bretagne ; vous savez que cela va comme le feu qui prend d'une maison à l'autre, et qui enfin consomme tout. Un grand seigneur de la cour dit à la reine, le Ier jour de mars, que le feu s'allumait bien plus aisément qu'on ne le pouvait éteindre, et que si elle ne prenait garde à cet orage, qui n'avait été ému en France que pour un homme, elle verrait en bref toute la France soulevée ; qu'elle faisait la guerre à Paris fort mal à propos, vu qu'elle se ruinait elle-même plutôt que Paris, et que depuis deux mois qu'elle était à Saint- Germain, elle perdait sur les entrées de Paris près de 4 millions, sans la conséquence des autres provinces ; que c'était chose fort étrange que tout cela se fît pour un homme seul, étranger, et universellement haï.

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Ce samedi 13 de mars.

Enfin la paix a été signée de part et d'autre, c'est-à-dire par les députés de la reine et les nôtres, le jeudi 11 de mars à neuf heures au soir, et vendredi soir, qui fut le lendemain, MM. nos députés revinrent de Ruel ; et ce même jour-là il y eut dès midi, ici, entrée libre de beaucoup de denrées qui étaient arrêtées ici alentour. La paix est avantageuse, utile, bonne pour Paris, autant qu'elle nous était nécessaire, dans le mauvais état auquel nous étions, vu qu'autrement nous en étions réduits à ce point de nous servir de divers secours appelés de loin, qui eût ici tout pillé et tout ravagé, et qui eût achevé de ruiner ce que les Allemands, Polonais et Français de M. le Prince n'avaient pas encore ruiné et détruit par leurs voleries. J'entends néanmoins que les articles de cette paix déplaisent ici extrêmement, tant à MM. les princes et généraux qui sont de notre parti, qu'à plusieurs même de la cour de parlement ; si bien que nous voilà en plus grande peine que jamais : en quo discordia cives perduxit miser os. MM. nos généraux ne seraient pas marris que notre guerre leur durât longtemps, et qu'on continuât de leur donner beaucoup d'argent, comme on a fait jusqu'ici. Paris a dépensé 4 millions en deux mois, et néan-

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moins ils n'ont rien avancé pour nous ; ils ont mis en leur pochette une partie de notre argent, en ont payé leurs dettes, et en ont acheté de la vaisselle d'argent. Ils voudraient que nous continuassions la guerre pour leur intérêt particulier, pour y faire leurs affaires, et enfin former une guerre civile très dangereuse, et peut-être perpétuelle, en faisant venir l'étranger en France de plusieurs endroits, qui nous mangera encore de meilleur courage que n'ont fait les Allemands de M. le prince de Condé. Pour les malcontents du parlement, ils disent que la paix de Ruel ne nous est point honorable : mais le roi en aura l'honneur et nous le profit. Le bourgeois impertinent et le peuple malcontent criaillent, mais ils s'apaiseront. Trois articles particulièrement déplaisent à quelques uns, et pour cet effet MM. nos députés du parlement seulement sont retournés à Saint-Germain avec belle escorte, en faire remontrance à la reine, afin d'en obtenir quelque modification, comme il y a grande apparence qu'ils l'obtiendront, et même M. le premier président l'a fait croire au parlement, et en ce cas-là notre paix vaudra tout autrement mieux que la guerre de tous les princes, et que le secours que l'on nous a tant promis de Normandie et de Poitou, qui a trop tardé à venir. Ils ont charge pareillement de traiter de l'accommodement des

princes qui ont suivi notre parti. De ces trois articles, le premier est que le parlement, en corps, irait faire une séance à Saint- Germain, où le roi en personne assisterait, et seoirait en son lit de justice, où serait vérifiée la déclaration de la paix avec tous ses articles, et datée de Saint-Germain, en récompense qu'au commencement de la guerre MM. du parlement n'avaient pas obéi à la reine lorsqu'elle voulait qu'ils allassent à Montargis. Le deuxième est de souffrir les prêts pour deux ans au denier douze. Il n'y a que ceux qui prêteront leur argent aux grands partisans qui y pourront perdre, et infailliblement y perdront, vu que le roi n'est nullement en état de payer ses dettes de longtemps, vu l'effroyable profusion qui a été faite de ses finances par tant de voleurs depuis vingtcinq ans. Le troisième est que MM. du parlement ne pourront faire le reste de cette année aucune assemblée générale dans la grande chambre sur matière d'État. Mais à tous ces trois articles la solution y serait aisée, et je pense que la reine, dans le désir qu'elle doit avoir de la paix, les accordera tous trois, et autre chose même, si on lui en demandait. Il n'y a que le Mazarin qu'elle ne veut pas laisser aller ; tant elle l'aime fortement et d'un amour qui surpasse la conjugale, et c'est le Diable. Nouvelles sont

ici arrivées qu'il y a eu sédition du peuple à Tours, qui a chassé les magistrats de la ville, et qu'il y a aussi une déclaration du parlement de Toulouse, pour faire adjonction à celui de Paris. Un conseiller présidial de Tours a été tué dans une émotion de la ville, et si la paix ne vient bientôt, j'ai bien peur que la sédition ne s'épande par tout le royaume. Nos députés sont encore à Saint-Germain en leur conférence pour la paix, où ils ont obtenu une abolition des trois articles de ci-dessus. Mais la paix des princes n'est pas faite, ni aisée à faire, vu que leurs députés, avec ceux du parlement de Rouen, et ceux de M. de Longueville, parlent bien haut et demandent bien des choses qu'il sera malaisé de leur accorder, et entre autres que le Mazarin sorte du ministériat et du royaume. La surséance d'armes se renouvelle de trois en trois jours pour achever le traité, et je m'étonne qu'il dure si longtemps. J'ai peur qu'ils n'attendent du secours de quelque part en attendant, pour après nous opprimer plus aisément. Ouidqidd siî, timeo Danaos et doua ferentes, combien que tous les jours et à toute heure il nous arrive du bien et de la munition de toute sorte et de tous côtés. Les vignerons et autres marchands y apportent ce qu'ils peuvent, tant pour la peur qu'ils ont de la soldatesque, qui ruine tout, que pour ce qu'ils ne paient ici

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aucune entrée ; d'où vient que ceux qui savent combien il entre tous les jours de denrées à Paris, disent que la reine a perdu, depuis tantôt trois mois, 20.000 écus par jour pour les entrées de Paris.

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