‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 8 sur 41 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

A M. André FALCONET, médecin, a Lyon

De Paris, le 14 mai 1649.

Le roi, la reine et messieurs les princes sont à Saint-Germain, où ils délibèrent s'ils devaient venir à Paris, parce qu'ils sont bien avertis que le peuple hait le prince et le cardinal Mazarin. Pour le roi, il est notre maître, il nous fera l'honneur de nous venir voir quand il voudra, et il sera le bien- venu ; mais pour Mazarin, s'il est bien conseillé, il n'y viendra pas ; la mémoire est toute fraîche des cruautés qu'il a fait faire, ou qu'on a faites pour lui à l'entour de Paris. On croit fort ici qu'il en eût fait davantage s'il eût été le maître autant qu'il l'eût souhaité ; mais celui qui garde la lune des loups nous en a préservés. Ceux qui le veulent excuser disent qu'il ne les a faites que par nécessité, et qu'il

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n'en veut qu'à la bourse. J'y ai perdu deux mille écus en un article, sans peut-être qu'il le sache et sans savoir à qui m'en prendre. Ma maison des champs a été dévalisée par ses soldats. Ma femme, qui en faisait ses délices, voudrait que le cardinal Mazarin n'eût jamais passé Casai, et que sa belle maison de Cormeilles n'eût pas été pillée.

Si vous faites des vœux pour ma prospérité, je vous assure qu'il ne se passe guère de jours que je ne pense à vous et que je n'en parle, principalement lorsque je rencontre ici quelque Lyonnais, outre que j'ai toujours sur mon pupitre une lettre ébauchée pour vous.

Pour ce qui est de M. Tarin, dont vous me parlez, c'est un abîme de science et un des savants hommes du monde. Je n'ai jamais vu un tel prodige. Il avait été précepteur de feu M. de Thou, qui fut si misérablement exécuté à Lyon l'an 1642. Je compte cette année entre les plus heureuses de ma vie, par le bonheur que j'ai eu de votre connaissance qui m'a toujours été précieuse. Je vous laisse à penser si M. le président de Thou eût mis un petit compagnon auprès de son fils aîné.

On ne parle ici que de M. le duc de Beaufort, pour qui les Parisiens, et particulièrement toutes les femmes, ont une dévotion très particulière.

Comme il jouait à la paume dans un tripot du Marais du Temple, il y a quatre jours, la plupart des femmes de la Halle s'en allaient par pelotons le voir jouer et lui faire des vœux pour sa prospérité. Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que ceux du logis s'en plaignaient, il fallut qu'il quittât le jeu et qu'il vînt lui-même à la porte mettre le holà ; ce qu'il ne put faire sans permettre que ces femmes entrassent en petit nombre, les unes après les autres, pour le voir jouer ; et, s'apercevant qu'une de ces femmes le regardait de bon œil, il lui dit : Eh bien, ma commère, vous avez voulu entrer ; quel plaisir prenez-vous à me voir jouer et à me voir perdre mon argent ? Elle lui répondit aussitôt : Monsieur de Beaufort, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent ; ma commère que voilà et moi vous avons apporté deux cents écus, et s'il en faut davantage, je suis prête d'en retourner quérir autant. Toutes les autres femmes commencèrent aussi à crier qu'elles en avaient à son service, dont il les remercia. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes. Deux jours après, passant près de Saint-Eustache, une troupe de femmes commença à lui crier : Monsieur, ne consentez pas au mariage avec la nièce du Mazarin *, quelque chose que vous fasse ou vous dise M. de Vendôme. S'il vous abandonne,

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vous ne manquerez de rien ; nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres dans la Halle. Il a dit tout haut que si on le persécutait à la cour, que pour être en assurance il viendrait se loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le garderaient. Cette rencontre a donné plus de divertissement que de peur ; mais voici bien pis. Ce prince, âgé de trente-deux ans, s'étant échauffé, a bu du vin et de la bière, et a souffert une grande douleur de reins, durant laquelle il a plusieurs fois vomi. Dès que cela a été su dans Paris, le peuple a cru qu'il avait été empoisonné par ordre du Mazarin. Sa maison fut aussitôt remplie d'une infinité d'hommes et de femmes : même M. de Vendôme, son père, qui est ici présent, a cru qu'il y avait du poison ; et sur ce que les médecins assurèrent qu'il n'y en avait point, il les avertit qu'ils y devaient prendre garde de plus près, que ce poison était italien, et que les Italiens étaient plus fins empoisonneurs que les Français. Mais enfin il est guéri, et les Italiens sont justifiés de ce dont on les soupçonnait. Je suis, etc.

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