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Les paroles suivent la pensée (Horace, Art poct., Su

VOLTAIRE. 129

Avant d'entrer avec vous clans des détails sur votre nouvelle édition, je dois vous dire que j'ai été frappé de la circonspection avec laquelle vous parlez du célèbre, j'ose presque dire de l'inimitable Quinault, le plus concis peut-être de nos poètes dans les belles scènes de ses opéras, et l'un de ceux qui s'exprimèrent avec le plus de pureté, comme avec le plus de grâce. Vous n'assurez point, comme tant d'autres, que Quinault ne savait que sa langue. Nous avons souvent entendu dire, M"e Denis et moi, à M. de Beaufrant son neveu, que Quinault savait assez de latin pour ne jamais lire Ovide que dans l'original, et qu'il possédait encore mieux l'italien. Ce fut un Ovide à la main qu'il composa ces vers harmonieux et sublimes de la première scène de Proserpine (acte I, scène 1) :

Les superbes géants armés contre les dieux

Ne nous donnent plus d'épouvante; Ils sont ensevelis sous la masse pesante Des monts qu'ils entassaient pour attaquer les cieux. Nous avons vu tomber leur cbef audacieux

Sous une montagne brûlante. Jupiter l'a contraint de vomir à nos yeux Les restes enflammés de sa rage expirante.

Jupiter est victorieux, Et tout cède à l'effort de sa main foudroyante.

S'il n'avait pas été rempli de la lecture du Tasse, il n'aurait pas fait son admirable opéra d'Armide. Une mauvaise traduction ne l'aurait pas inspiré.

Tout ce qui n'est pas, dans cette pièce, air détaché, composé sur les canevas du musicien, doit être regardé comme une tragédie excellente. Ce ne sont pas là de

... Ces lieux communs de morale lubrique Que Lulli réchauffa des sons de sa musique '.

On commence à savoir que Quinault valait mieux que Lulli2. Un jeune homme d'un rare mérite3, déjà célèbre

i. Boileau.Srt/z'res, X, î^i-i^a.

2. Les progrès de la musique au xvnie siècle avaient eu pour effet de faire paraître bien vieille et bien démodée la musique de Lulli (1633-1687). Au contraire, on avait.

■et à juste titre, continué à faire tant d'estime de Quinault, que |

l'illustre Gluck devait, en 1777, reprendre son Armide, pour y adapter une musique nouvelle."

3. La Harpe, qui avait alors vingt-huit ans, avait remporté le prix d'éloquence à l'Académie et lait représenter avec succès une tragédie, Warwick (1763).

par le prix qu'il a remporté à notre Académie, et par une tragédie qui a mérité son grand succès, a osé s'exprimer ainsi en parlant de Quinault et de Lulli :

Aux dépens du poète on n'entend plus vanter De ces airs languissants la triste psalmodie, Que réchauffa Ouinault du feu de son génie*.

Je ne suis pas entièrement de son avis. Le récitatif de Lulli me paraît très bon2, mais les scènes de Quinault encore meilleures.

Je viens à une autre anecdote. Vous dites que « les étrangers ont peine à distinguer quand la consonne finale a besoin ou non d'être accompagnée d'un e muet, » et vous citez les vers du philosophe de Sans-Souci 3 :

La nuit, compagne du repos, De son crêp couvrant la lumière, Avait jeté sur ma paupière Les plus léthargiques pavots.

11 est vrai que, dans les commencements, nos e muets embarrassent quelquefois les étrangers ; le philosophe de Sans-Souci était très jeune * quand il fit cette épître : elle a été imprimée à son insu par ceux qui recherchent toutes les pièces manuscrites, et qui, dans leur empressement de les imprimer, les donnent souvent au public toutes défigurées.

Je veux vous assurer que le philosophe de Sans-Souci sait parfaitement notre langue. Un de nos plus illustres confrères 5 et moi nous avons l'honneur de recevoir quelquefois de ses lettres, écrites avec autant de pureté que de génie et de force, eodem animo scribit quo pugnatù : et je vous dirai, en passant, que l'honneur d'être encore

i. Discours sur les préjugés et les injustices littéraires.

2. Voltaire n'était pas grand clerc en musique, et il s'en tenait volonliers aux admirations de sa jeunesse : il est vrai d'ailleurs que la déclamation dramatique est souvent dans Lulli d'un très beau caractère.

:î. Frédéric IL Sans-Souci est une résidence royale qu'il avait

fait construire près de Potsdam.

Les vers cités ici sont les premiers d'une pièce qui remplit presque toute la lettre de Frédéric à Voltaire du 20 février iy5o.

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