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2. Forges, aujourd'hui chef-lieu 6. Pain trempé dans le pot où cuil de canton de 1 arrondissement de la viande : c'est ce qu'on appelle Neufchâtel (Seine-Inférieure), ce- encore croûte au pot.

lèbre par ses eaux minérales. 7. Un Limousin, un maçon.

et elle veut du riz et une capilotade 1 ; elle mange comme un singe, ses mains ressemblent à leurs pattes; elle ne cesse de bavarder. Sa prétention est d'avoir de l'imagination et de voir toutes choses sous des faces singulières, et comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l'expression, sous prétexte qu'elle est naturelle. Elle me déclare toutes ses fantaisies, en m'assurant qu'elle ne veut que tout ce qui me convient ; mais je crains d'être forcée à être sa complaisante ; cependant je compte bien que cela ne s'étendra pas sur ce qui intéressera mon régime. Elle est avare et peu entendue, elle me paraît glorieuse, enfin elle me déplaît au possible. Elle comptait tout à l'heure s'établir dans ma chambre pour y faire ses repas, mais je lui ai dit que j'allais écrire : je l'ai priée de faire dire à Mmc la Roche2 les heures où elle voulait manger et ce qu'elle voudrait manger, et où elle voulait manger ; et que, pour moi, je comptais avoir la même liberté : en conséquence, je mangerai du riz et un poulet à huit heures du soir.

Notre maison est jolie, ma chambre assez belle, et mon lit et mon fauteuil me consoleront de bien des choses. Voilà tout ce que je peux vous mander aujourd'hui

8 juillet.

J'ai été ce matin à huit heures à la fontaine, j'y ai eu grand froid ; il est vrai qu'il y a deux chambres où l'on l'ail faire du feu, et j'en ai usé. La compagnie y est terrible ; je n'y trouvai qu'une dame d'Orléans qui m'ait intéressée, parce que sa maladie a quelque rapport avec la mienne.... Nous 3 donnons aujourd'hui un festin : nous nous y sommes déterminées, pour n'être pas prises en aversion; nous en donnerons encore un autre, et nous aurons eu tous les habitants de Forges qui ont (igure humaine; après

i. Capilotade, ragoût fait avec des • iandes déjà cuites.

•i.. ("est sans doute l'hôtesse.

3. Nous, M°"> Du Deffand et M™» de Pecquigny (voir la note 4 de la page précédente).

quoi, il n'en sera plus question, et notre prétexte sera que, n'ayant point d'heures réglées pour nos repas, et ne mangeant pas même toujours ensemble, nous ne pouvons aller dîner dehors ni en donner —

Ce dimanche à sept heures du soir.

Ma lettre a été interrompue par notre compagnie de dîner ; nous avions six convives : voulez-vous savoir qui? M. et Mme la présidente de Bancour, le chevalier de Sommery, M. Leroy, Mlle Desmazy, Mme de Tavannes. Nous leur avons fait fort bonne chère; après quoi j'ai joué au quadrille ', ensuite j'ai été me promener dans la forêt2 en carrosse ; on est à chaque pas en danger de la vie ; je n'y retournerai plus; ensuite je me suis promenée à pied aux- Capucins : toutes les deux promenades avec Mme de Tavannes et Mme de Bancour. qui sont les seules à qui l'on puisse parler.

Mrae de Pecquigny va tous les jours à cheval avec Mlle Desmazy, qui est une espèce de Cent-Suisse3 de soixante ans. Mme de Bancour a trente ans, elle n'est pas vilaine ; elle est très douce et très polie, et ce n'est pas sa faute de n'être pas plus amusante; c'est faute d'avoir rien vu : car elle a du bon sens, n'a nulle prétention et est fort naturelle ; son ton de voix est doux, naïf et même un peu niais dans le goût de Jeliot f ; si elle avait vécu dans le monde, elle serait aimable : je lui fais conter sa vie ; elle est occupée de ses devoirs, sans austérité ni ostentation; si elle ne m'ennuyait pas, elle me plairait assez.

Mme de Tavannes5 n'est pas bête; elle a plus l'air du monde, et sent sa fille de condition : elle me conte ses regrets de la mort de son abbesse, la peur qu'elle a de Mme de Montmorin, tout ce qui se passe à Fontevrault ; mais tout cela est bien près d'être épuisé.

Pour nos hommes, ils sont affreux, et surtout le prési-

i. Quadrille, jeu de cartes.

:>.. La forêt de Brav.

?>. Cent-Suisses, compagnie d'élite

attachée à la maison militaire du roi de France.

4. Jeliot. ou plutôt Jelyotte (1710-1788), célèbre chanteur de l'Opéra.

5. Mme de Tavannes. religieuse dos bénédictines de Fontevrault.

Cahen. — Lettres du xvme siècle. 10

dent de Bancour, qui a à Paris je ne sais combien de comtesses et de marquises qui sont ses cousines ; qui connaît particulièrement M. de Rambures1, sur le crédit duquel il fonde de grandes espérances. Il sait des particularités singulières sur toutes les choses dont on parle ; M. de Gaumont, le conseiller d'État, lui a confié des choses importantes ; il nous tire par la manche pour nous dire à demi-voix qu'il veut nous faire part d'une réponse fortplaisantequelui lit un jour un savetier ; il lui demandait quel était son métier : « Je suis cordonnier mineur, » lui dit-il ; il trouva cette réponse extrêmement comique, ainsi du reste ; mais il compte vivre beaucoup avec Mme de Pecquigny et moi, quand il viendra à Paris. J'ai cependant beaucoup baissé de considération auprès de lui, parce que j'ai eu l'imprudence de lui apprendre que je n'avais point d'équipage; mais comme il avait quelque disposition à faire cas de moi, il veut croire que c'esl parce que je ne veux pas en avoir.

Mâcon, 22 mars 1700.

Si vous avez jamais entendu parler du greffier de Vaugirard2, faites-m'en l'application. Vous vous avisez de me dire que vous avez fait voir de mes lettres à l'abbé de Canaye 3, et qu'il en a été content. Comment voulezvous que je continue à vous écrire? Cela me dérange l'imagination. Mais comme vous ne lui montrerez pas ma lettre, si vous trouvez qu'elle n'en vaut pas la peine, je me dis qu'il ne verra pas celle-ci, et cela me met à mon aise. Je serai ravie si vous pouvez engager cet abbé

1. Gentilhomme sans notoriété, sans doute seigneur du village de Rambures, près d'Abbeville en Picardie : M. de Bancour était président au présidial (tribunal de bailliage) de cette dernière ville.

:>.. Le greffier de Vaugirard, qui ne peul écrire quand on le regarde.

Littré dit que « ce proverbe vient d'un greffier, à Vaugirard, près

Paris, qui, tenant son greffe en un lieu obscur, n'y voyait plus quam!

on le regardait parla seule fenêtre qui lui donnait du jour. »

3. L'abbé de Canaye (1694-17^2), oratorien, professeur au collège de Juilly, qui fut membre de l'Académie des inscriptions et belleslettres; c'était un ami de D'Aleinbert. Sur ce dernier, voir page £3a

à faire connaissance avec moi ; mais vous n'en viendrez point à bout : il en sera tout au plus comme de Diderot, qui en a eu assez d'une visite : je n'ai point d'atomes accrochants l.

J'ai écrit à Formont"2 qu'il vous mandat lui-même son avis sur vos ouvrages. Il pense à peu près comme moi : il trouve votre Essai sur les grands, les Mécènes, etc. a, traité un peu trop longuement; mais il est enchanté du style : il prétend que le genre de La Bruyère aurait été plus convenable ; il convient que vous n'avez pas eu tort de ne le point suivre, parce que trop de gens s'en sont mêlés. Il serait désespéré, ainsi que moi, que vous vous claquemurassiez dans votre géométrie : c'est tout ce que les prétendus beaux esprits et les petits auteurs désirent, et à quoi ils cherchent à parvenir, en déclamant contre vous. Sovez philosophe jusqu'au point de ne vous pas soucier de le paraître; que votre mépris pour les hommes soit assez sincère pour pouvoir leur ôter les moyens et l'espérance de vous offenser.

Je compte vous revoir bientôt, c'est-à-dire plus tôt que je ne le prévoyais, à moins qu'il ne me survienne quelque accident que je ne saurais prévoir. Je serai à Paris dans le courant du mois de juin ; je serai fort fâchée si, en y arrivant, j'apprends que vous soyez à la campagne. J'ai une véritable impatience de vous voir, de causer avec vous; la vie que je mènerai vous conviendra, à ce que j'espère; nous dînerons souvent ensemble, tête à tête, et nous nous confirmerons l'un et l'autre dans la résolution de ne faire dépendre notre bonheur que de nous-mêmes; je vous apprendrai peut-être à supporter les hommes, et vous, vous m'apprendrez à m'en passer. Cherchez-moi quelque secret contre l'ennui, et je vous aurai plus d'obligation que si vous me donniez celui de la pierre philosophale. Ma santé n'est pas absolument mau-

i. Allusion à la théorie épicu- r>,. Voir la note 1 de la page 21. riennequi explique la formation de 3. Le vrai titre est : Essai sur lu tous les corps par des agrégations société des gens de lettres arec les d'atomes crochus ou accrochants. ; grands. L'ouvrage parut en janc'est-à-dire formés de manière à I vier îyivi dans les Mélanges de litarrêter au passage et à s'adjoindre lérature, d'histoire et de philosophie les autres atomes. 1 de D'Alembert, ot fit grand bruit.

vaise, mais je deviens aveugle. Je compte aller la semaine prochaine à Lyon; j'y verrai le cardinal l. Je doute cpie la pourpre qui l'environne le rende aussi heureux que Test dans son tonneau2 un certain neveu qu'il a par le monde. Que ce voyage que je vous annonce ne vous empêche pas de m'écrire; il sera fort court, et je recevrai également vos lettres. Adieu. Travaillez de votre mieux auprès de l'abbé de Ganaye pour l'engager à faire connaissance avec moi

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