‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 148 sur 381 · A MADEMOISELLE DE LESPINASSE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE LESPINASSE

i3 février 1704.

Je suis fort aise, ma reine, que vous soyez contente de mes lettres et du parti que vous avez pris de faire expliquer nettement M. d'Albon '* ; je ne suis point de votre avis sur le succès que vous en attendez. Je suis persuadée qu'il se déterminera à vous assurer une pension, il se ferait jeter la pierre par tout le monde s'il en usait autrement; ainsi, je vois mes projets3 bien éloignés, mais en cas qu'il vous refuse, vous y gagnerez la liberté entière de faire toutes vos volontés, et alors je souhaite que vous ayez toujours celle de vivre avec moi; mais il faudra, ma reine, vous bien examiner, et être bien sûre que vous ne vous en repentirez point. Vous m'écrivez dans votre dernière lettre les choses les plus tendres et les plus flat-

1. Le cardinal de Tencin (1680- 1758), archevêque de Lyon, frère de la mère de D'Alembert.

2. Sa retraite, son petit appartement; expression que Mrae Du Deffand emploie souvent aussi à propos d'elle-même, par allusion au <élèbre tonneau <le Diogène.

3. Sur Mlle de Lespinasse, (l'/te- 1776}, et ses rapports avec M"10 Du Defland, voir la notice.

\. M. d'Albon, frère de Mn,e de Vichv-Cliamrond , belle-sœur de M»' du Deffand. M™ d'Albon, sa mère, qui avait toujours traité M"c de Lespinasse comme sa propre fille, avait laissé à cette dernière, en mourant, une somme assez

considérable, dont Mlle de Lespinasse refusa de profiter au détriment de M. d'Albon le fils. Quand M1'6 de Lespinasse se fut résolue à quitter M. et Mme de Vichy-Chamrond, chez qui elle vivait depuis la mort de Mmc d'Albon et chez qui elle se trouvait malheureuse, elle demanda à M. d'Albon s'il avait l'intention de lui servir la pension à laquelle il semblait qu'elle eût droit en vertu des dernières volontés de M",c d'Albon : c'est à quoi fait ici allusion Mmo Du Deffand.

5. Mes projets. Allusion au désir que M™0 Du Deffand avait déjà exprimé de prendre Mlla de Lespinasse pour dame de compagnie.

teuses. mais vous ressouvenez-vous qu'il v a deux ou trois mois que vous ne pensiez pas de même? et que vous m'avouâtes que vous étiez effrayée de l'ennui que je vous faisais prévoir, et que, quoique vous y fussiez accoutumée, il vous deviendrait plus insupportable au milieu du grand monde, qu'il ne vous l'était dans votre retraite1; que vous tomberiez alors dans un découragement qui vous rendrait insupportable, m'inspirerait du dégoût et du repentir? C'étaient vos expressions, et c'est apparemment cette faute que vous voulez que je vous pardonne, et que vous me priez d'oublier; mais, ma reine, ce n'est point une faute de dire sa pensée et d'expliquer ses dispositions, c'est au contraire tout ce qu'on peut faire de mieux; aussi, bien loin de vous en faire des reproches, je vous mandai que je vous savais bon gré de votre sincérité, et que quoiqu'elle me fît abandonner mes projets, je ne vous en aimerais pas moins tendrement; je vous répète aujourd'hui la même chose ; réfléchissez sur le parti que vous prendrez. Je vous ai déjà dit la vie que vous mèneriez avec moi, je vais vous le répéter encore, pour que vous ne puissiez pas être dans la moindre erreur.

Je n'annoncerai votre arrivée à personne, je dirai aux gens qui vous verront d'abord, que vous êtes une demoiselle de ma province qui veut entrer dans un couvent, et que je vous ai offert un logement en attendant que vous ayez trouvé ce qui vous convient. Je vous traiterai non seulement avec politesse, mais même avec compliment dans le monde, pour accoutumer d'abord à la considération que l'on doit avoir pour vous; je confierai mes véritables intentions à un très petit nombre d'amis, et après l'espace de trois, quatre ou cinq mois, nous saurons l'une et l'autre comment nous nous accommodons ensemble, et alors nous pourrons nous conduire avec moins de réserve. Je n'aurai point l'air, dans aucun temps, de chercher à vous introduire ; je prétends vous faire désirer, et si vous me connaissez bien, vous ne devez point avoir d'inquiétude sur la façon dont je traiterai votre amour-propre ;

i. Voire retraite Après avoir I rond, elle s'était retirée dans un quitté M. et Mmc de Vichy-Cham- I couvent à Lyon.

mais il faudra vous eu rapporter à la connaissance que j'ai du monde. Si l'on croyait d'abord que vous fussiez établie auprès de moi, on ne saurait (quand même je serais une bien plus grande dame) de quelle manière on devrait traiter avec vous Il faut donc que l'on connaisse

votre mérite et vos agréments avant toute autre chose. C'est à quoi vous parviendrez aisément, aidée de mes soins et de ceux de mes amis ; mais il faut vous préparer à supporter patiemment l'ennui des premiers temps. Il y a un second article sur lequel il faut que je m'explique avec vous, c'est que le moindre artifice, et même le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi me serait insupportable. Je suis naturellement défiante, et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes, qui sont Formont * et D'Alembert; je les aime passionnément, moins par leur agrément, et par leur amitié pour moi, que par leur extrême vérité. Je pourrais y ajouter Devreux2, parce que le vrai mérite rend tout égal, et que je fais par cette raison plus de cas d'elle que de tous les potentats de l'univers. Il faut donc, ma reine, vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grande vérité et sincérité, ne jamais user d'insinuation, ni d'exagération, en un mot, ne vous point écarter, et ne jamais perdre un des plus grands agréments de la jeunesse, qui est la naïveté. Vous avez beaucoup d'esprit, vous avez de la gaieté, vous êtes capable de sentiments ; avec toutes ces qualités vous serez charmante, tant que vous vous laisserez aller à votre naturel et que vous serez sans prétention et sans entortillage.

Je ne doute point de votre désintéressement, et c'est une raison de plus pour moi de faire pour vous tout ce qui sera en mon pouvoir.

Quand vous aurez vu M'. D. 3, vous me rendrez compte du résultat de votre conversation. Jusqu'à ce que j'en sois instruite, je n'ai rien à vous dire de plus.

Devreux m'a montré la lettre que vous lui avez écrite;

i. Voir la noie i de la page 21. I 2. Devreux, sa femme de chambre. Sur D'Alembert, voir page /,:-!;. I : . M. D. Sans doute M. d'Albon.

elle est remplie d'amitié, mais la quantité de mademoiselle que vous y avez placée est une espèce d'annulant. Vous me trouverez bien épilogueuse, mais je vous jure que je ne le suis sur rien, excepté sur ce qui altère la sincérité; mais sur cet article, je suis sans miséricorde. Adieu, ma reine ; vous pouvez montrer cette lettre à notre ami l. Je ne lui cache rien de ce que je pense.

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