Voir la note 3 de la page 20a
22 août 1780.
Je reçois votre lettre du 13 et 14. Je vous mandai, dans ma dernière, que je ne me portais pas bien, c'est encore pis aujourd'hui. Je n'ai point de fièvre, du moins on le juge ainsi, mais je suis d'une faiblesse et d'un abattement excessifs ; ma voix est éteinte, je ne puis me soutenir sur mes jambes, je ne puis me donner aucun mouvement, j'ai le cœur enveloppé; j'ai de la peine à croire que cet état ne m'annonce une fin prochaine. Je n'ai pas la force d'en être effrayée, et ne vous devant revoir de ma vie, je n'ai rien à regretter. Les circonstances présentes font que je suis très isolée, toutes mes connaissances sont dispersées. Votre cousin est abîmé dans son procès, il y a huit jours que je ne l'ai vu.
Pouvez-vous penser qu'il sache comment je me porte? Oh ! il est bien simple qu'il ne s'en occupe pas, et je suis bien loin de lui en savoir mauvais gré ; il s'agit aujourd'hui de toute sa fortune et de celle de son fils qu'il adore l.
Divertissez-vous, mon ami, le plus que vous pourrez; ne vous affligez point de mon état ; nous étions presque perdus l'un pour l'autre; nous ne nous devions jamais revoir; vous me regretterez, parce qu'on est bien aise de se savoir aimé.
Peut-être que par la suite Wiart 2 vous mandera de mes nouvelles; c'est une fatigue pour moi de dicter.
1. M. Thomas Walpole était venu à Paris pour obtenir du gouvernement français les moyens de recouvrer une somme prêtée à un négociant de l'île de la Grenade (Petites-Anlilles); cette île appartenait aux Anglais depuis 1762 et
vant : « Wiart ne voulait point qu'une lettre aussi triste fût envoyée ; mais il n'a pu rien gagner :
il convient, sans doute, que madame est fort faible, mais pas aussi malade qu'elle se croit ; il s'y mêle beaucoup de vapeurs, et elle
devait leur revenir en 1783 (traité voit tout en noir. M. Bouvard vient de Versailles); mais en 1779, les de lui ordonner deux onces de Français, commandés par cl'Es- j casse, elle en a pris ce soir la moitié, taing s'en étaient empares. et elle prendrai autremoitiédemain
2. Wiart était, on le sait, le | matin ; elle vient de manger une secrétaire de Mœc Du Deffand. bonne assiette de potage et un Il joignit à cette lettre même de | petit biscuit, elle est plus forte que la marquise le post-scriptum sui- ; tantôt; elle était dans une mau-
vaise disposition quand elle a écrit. Wiart aura soin de mettre un bulletin à chaque jour de poste, jusqu'à ce que la santé soit rétablie dans son état ordinaire. » — Deux mois après Wiart envoyait à Walpole le récit des derniers moments de Mme Du Deffand, dans une lettre dont voici la première partie :
« Vous me demandez, monsieur, des détails de la maladie et de la mort de votre digne amie. Si vous avez encore la dernière lettre qu'elle vous a écrite, relisez-la, vous y verrez qu'elle vous fait un éternel adieu, et cette lettre est, je crois, datée du 22 août : elle n'avait point encore de fièvre alors, mais on voit qu'elle sentait sa fin approcher, puisqu'elle vous dit que vous n'auriez plus de ses nouvelles que par moi. Je ne puis vous dire la peine que j'éprouvais en écrivant
cette lettre sous sa dictée ; je ne pus jamais achever de la lui relire après l'avoir écrite; j'avais la parole entrecoupée de sanglots. Elle me dit: Vous m'aimez donc? Cette scène fut plus triste pour moi qu'une vraie tragédie, parce que dans celle-ci on sait que c'est une fiction ; et dans l'autre je ne voyais que trop qu'elle disait la vérité, et cette vérité me perçait l'âme. Sa mort est dans le cours de la nature ; elle n'a point eu de maladie, ou du moins elle n'a point eu de souffrances : quand je l'entendais se plaindre, je lui demandais si elle souffrait de quelque part, elle m'a toujours répondu non. Les huit derniers jours de sa vie ont été une léthargie totale; elle n'avait plus de sensibilité ; elle a eu la mort la plus douce, quoique la maladie ait été longue. »