TROISIÈME PARTIE
LETTRES CHOISIES
DE
NOTICE
De dix-neuf ans moins âgé que Voltaire, Diderot peut passer, après lui, pour l'esprit le plus fécond et le plus étendu du xvme siècle. Mais, autant Voltaire fut sec, égoïste, âpre à la défense de sa gloire et de ses intérêts, autant Diderot était sensible et généreux. Il fut l'époux peu fidèle d'une femme vertueuse, acariâtre et bornée,et il eut le tort de violer plus d'une fois les lois de la décence dans son style et dans sa conversation ; il ne faut pas l'en excuser, mais il est juste de rappeler que la société au milieu de laquelle il vivait était indulgente pour des erreurs si répandues. D'ailleurs, ami constant et désintéressé, philosophe passionné pour la vérité, courageux à défendre les droits delà science et de la raison, il a dû
Denis Diderot (d'après une estampe).
passer, et à juste titre, pour un des plus honnêtes hommes de son temps, encore que cette honnêteté aimable et peu rigoureuse n'ait rien qui ressemble à la probité circonspecte, mais inattaquable, d'un Montesquieu ou d'un Buffon.
Différent de Voltaire par le caractère, Diderot ne lui ressemble pas davantage par les qualités de l'esprit. Son talent est bien plus inégal : il n'est pas une page de Voltaire qui ne mérite d'être lue ; il est des livres entiers de Diderot d'où Ton n'extrairait pas une page intéressante et sobre. Mais, avec moins de finesse, Diderot, moins sûr de lui, moins capable de se posséder et de se surveiller, eut plus que Voltaire le don et le sens de la vie : le Neveu de Rameau, Y Entretien d'un père avec ses enfants, qui ne relèvent d'aucun genre, sont des chefs-d'œuvre que Voltaire n'eût jamais ni conçus ni écrits. Comme Voltaire, Diderot s'intéressa à tous les ordres de connaissances ; mais, avec son universelle curiosité, Voltaire n'a guère eu que le goût de la science; il y a dans Diderot, directeur de l1 Encyclopédie, dans Diderot philosophe, physiologiste, pédagogue, critique d'art et théoricien, quelque chose du génie divinateur des grands savants; il a pressenti quelques-unes des hypothèses les plus fécondes qu'aient développées les philosophes et les naturalistes de notre temps, et ses théories dramatiques le font ajuste titre considérer comme le plus illustre précurseur, non des poètes romantiques, mais des grands écrivains qui ont renouvelé chez nous l'art delà comédie dans la seconde moitié du xixe siècle.
A elle seule, la correspondance de Diderot nous donnerait de son œuvre si multiple une idée imparfaite : c'est que nous sommes loin de la posséder tout entière.
M. Maurice Tourneux, dans son admirable édition1, est arrivé à réunir deux cent quatre-vingt-treize lettres de longueur fort inégale : il en est un peu plus de trente qui ne sont pas datées ; les autres sont comprises entre les années 1749 et 1782, c'est-à-dire entre l'époque où Diderot publia cette Lettre sur les Aveugles qui le fit enfermer à Vincennes, et celle où il se décida, sentant sa santé s'affaiblir et sa fin approcher, à vivre dans la retraite et le repos. Mais certaines années ne sont représentées que par une seule lettre, et nous n'en avons aucune des années 1750, 1753, 1763, 1776, 1779. Enfin la plus grande affaire de sa vie fut certainement la pu-
î. Paris, 187G-1877 Nous empruntons à cette édition le texte des lettres qui vont suivre. — Cinq
d'entre elles (1, 23, 24, 25, 28) sont citées en entier. Nous n'insérons des autres que des fragments.
blication de l'Encyclopédie (1149-1772) : aucune des lettres qui nous sont parvenues n'est relative aux difficultés de toute sorte contre lesquelles il eut à lutter en poursuivant l'exécution de son gigantesque et périlleux dessein : à peine y trouvons-nous çà et là quelques rapides allusions.
Mais telle qu'elle est, cette correspondance reflète la vive originalité de l'esprit de Diderot, la générosité de son cœur, l'affabilité de son caractère. Vraiment elle ne ressemble à nulle autre. Les plus intéressantes des lettres de Diderot ont la dimension d'un journal, d'une brochure, quand elles ne sont pas comme les longs chapitres d'un traité incessamment repris et développé. Rien ici cependant qui rappelle les fines mais austères dissertations qu'un Sénèquepar exemple adressait, sous le nom de lettres, à son ami Lucilius. Les lettres de Diderot sont des lettres véritables, dont la longueur s'explique seulement par la fécondité de son esprit, par le plaisir qu'il trouve i\ discuter ou à conter, par cette spontanéité chaleureuse, exubérante et pittoresque, qui faisait le plus grand charme de sa conversation. C'était en effet un causeur incomparable, et il semble que ceux qu'il met en scène dans ses lettres, comme dans ses dialogues, aient emprunté quelque chose de son agrément et de son génie. Aussi bien ses héros sont-ils les Helvétius, les d'Holbach, les Grimmet les Galiani, c'est-à-dire les esprits, à tout prendre, les plus distingués de la société, non pas sans doute la moins honnête, mais assurément la moins rigide qui fut jamais. Et c'est pourquoi, parmi tous les mérites des lettres de Diderot, faut-il peut-être noter qu'elles nous introduisent dans un monde que ne nous faisaient assez connaître ni Voltaire, qui les a tous traversés, et qui, de tous, est resté détaché, ni Mme Du Deffand, trop grande dame pour ne pas mépriser un peu des écrivains hardis jusqu'au cynisme, et pour s'intéresser avec eux à beaucoup de discussions, qui sentent en effet l'homme de métier plutôt que « l'honnête homme. » Nous sommes moins dédaigneux. Diderot nous attache non seulement par ses dissertations sur les arts, les lettres, la philosophie, mais encore par tant de piquants commérages sur les artistes, les littérateurs et les philosophes ; ses récits nous amusent comme ils ont amusé les lecteurs des premiers jours : le temps ne leur a rien fait perdre de leur fraîcheur et de leur vivacité.