II faudrait, pour comprendre la
spectacle se fait entendre jusque dans la tranquillité de mon cabinet. Près d'ici1, la justice, le glaive en main, déploie l'appareil des derniers supplices : deux criminels de vingt ans subissent ceux de la roue et du feu. J'imagine entendre leurs cris et sentir l'odeur du bûcher : cela révolte à la fois tous mes sens. Je me dérobe à des scènes d'horreur, où mille gens sont conduits par une curiosité secrète et sanguinaire ; mais l'image d'un parricide commis dans ce quartier, et dont on parle sans cesse depuis plus de huit jours, me poursuit et m'obsède : mon cœur se serre malgré moi. Sont-ce des hommes que ces monstres qui enfantent le crime sans inquiétude, l'accomplissent de sang-froid, et meurent sans regrets? Il est des âmes atroces dont on ne soupçonnerait pas l'existence : je ne trouve rien de si triste que d'être forcé de le reconnaître. () Dieu! père des humains, est-ce là ton ouvrage? Non, je ne crois pas que l'homme naisse si méchant : ce sont des passions non réprimées ou mal dirigées par l'éducation qui produisent ces effets, contre lesquels la loi est forcée de sévir avec la dernière rigueur. Des penchants violents, des imaginations fortes, des caractères fermes différemment modifiés, font ou les Ames sublimes et énergiques dans la vertu, ou les âmes abominables et atroces dans le crime...
J'étais ici lorsqu'on est venu m'arracher à ma solitude pour me conduire à la fenêtre et m'y faire voir, non l'horrible exécution, mais la foule immense qui s'empresse pour en être témoin; elle n'est pas imaginable : il y a du monde jusque sur les toits. En vérité», la nature humaine n'est guère respectable quand on la considère ainsi en grande masse : on dirait d'un tas de fourmis qui gravitent sur un pouce de terre. Je ne démêle pas trop bien quel motif peut exciter la curiosité de tant de milliers d'hommes pour voir mourir deux de leurs semblables. Je ne
plaisanterie, que nous connussions nous-mêmes le sens du gros point de Sophie Cannet: mais l'anecdote relative à la duchesse de Mazarin
n'en reste pas moins plaisante.
1. La famille Phlipon habitait la maison <jui fait le coin du quai de
l'Horloge et du Pont-Neuf. Les exécutions capitales avaient souvent lieu sur le pont, devant la statue de Henri I\ . La chambre de Mllc Phlipon était du côte du quai.
Le salon et l'atelier de M. Phlipon donnaient sur le pont.
m'étonne plus que les combats de gladiateurs fussent si courus à Rome; il faut qu'il y ait en général dans les cœurs une certaine férocité, un certain goût pour le sang. Mais non, je ne peux pas le croire : je pense plutôt que nous aimons toutes les impressions fortes, parce qu'elles nous donnent un sentiment plus vif de notre existence; et c'est ce même penchant qui conduit les gens délicats au théâtre, et la populace à la Grève. J'entends le tumulte s'augmenter; mon esprit est fatigué d'objets funestes; le jour me quitte *, il nous vient du monde : adieu, mon cœur se repose en toi.
Du 14 décembre 1774.
Je serais bien fâchée que notre quartier fût souvent le lieu des exécutions : j'ai toutes les peines du monde à me soustraire aux impressions de tristesse que ces événements font sur mon âme; j'en ai été occupée toute la nuit, sans avoir rien vu. Le malheureux parricide a vécu sur la roue pendant douze heures, en faisant des cris qui s'entendaient du lit de maman. Dans ces moments on oublie le crime et le criminel, pour sentir que c'est un homme qui souffre : la nature en pâtit, et se met d'ellemême à l'unisson de la douleur. La populace, toujours sans pitié, applaudissait par des cris de joie et des battements de mains, comme dans un théâtre, aux souffrances et aux tortures du patient. J'avoue que son crime est horrible : j'approuve la justice; mais j'étais cependant aussi irritée de voir tant d'âmes cruelles que j'étais affectée des maux du misérable.
Je t'entretiens de choses bien désagréables, ma chère amie, mais je soulage mon cœur. J'avoue que j'ai tout à la fois bien du mépris et bien de l'amour pour les hommes : ils sont si méchants ou si fous, qu'il est impossible de ne pas les mépriser ; ils sont d'un autre côté si malheureux, qu'on ne peut se défendre de les plaindre et de les aimer...
1. Entendez sans doute : le jour baisse et je ne vois plus assez clair pour continuer à écrire.
Du vendredi au soir, 21 avril 1770.
J'étais à dîner ici en famille (il est inutile de dire que depuis huit jours je rêvais de toi, que je tressaillais à chaque coup de sonnette, imaginant que c'était le facteur, et que, ainsi qu'il arrive ordinairement, je ne songeais pas à lui au moment de son arrivée). La conversation était languissante, mais l'appétit n'était pas endormi ; chacun allait rondement, en disant son mot par intervalles. Je faisais comme les autres, lorsque la domestique me présentant quelque chose, j'allonge le bras négligemment comme pour prendre une assiette; mais d'un coup d'œil j'aperçois ta dépêche, je m'en saisis avec précipitation, en m'écriant : « Ah! Sophie, Sophie!... » On me regarde en souriant; je demande permission de faire lecture; et, mon empressement ainsi que mon sans-façon ne me permettant pas de prendre toutes les précautions, je ne m'éloignai pas de la table; je croyais être seule; je ne voyais que toi. Quand j'eus achevé cette charmante lettre, je la serrai dans ma poche et je tâchai de faire bonne contenance; mais on m'avait observée; tous mes traits parlaient, et l'on s'obstinait à m'adresser la parole pour me faire lever des yeux qu'on voyait se charger et que je me sentais incapable d'ouvrir beaucoup sans laisser couler des larmes retenues avec peine. Mes soins furent inutiles : il fallut pleurer, et je pleurai délicieusement. Ma sensibilité excita la conversation, fit naître des idées ; pendant près d'une heure on ne parla que de l'amitié; je n'étais pas celle qui en disait le moins, parce qu'on prenait à tâche de m'agacer et de me contredire.
Représente-toi, à un bout de la table, ma bonne maman de soixante-dix-huit ans, fraîche et verte comme on peut l'être à cet âge, ayant encore tout son esprit à elle, mais non pas son bon sens1; aimant assez la gaieté et même
1. Mme Phlipon, grand'mère paternelle de Marie, avait eu quelques démêlés avec son (ils et sa bru;
Marie avait embrassé le parti de ses parents el n'aimait sa grand'mère qu'à demi.
la toilette par souvenir de son goût ancien, et voyant avec plaisir dans sa petite-fille cette vivacité de sentiment qui ne lui rappelle pas précisément celui qu'elle a éprouvé, mais lui retrace le temps où elle vivait plus qu'aujourd'hui, en sentant davantage. Le sourire paraissait sur ses lèvres ; elle me regardait et disait : « Si tu avais un mari et des enfants, cette amitié disparaîtrait bientôt, et tu oublierais mademoiselle Cannet. » A côté de ma bonne maman était sa sœur, plus jeune qu'elle, mais qui ne connaît pas mieux l'amitié; le mari de celle-ci se trouvait près de moi1. C'est un de ces hommes qui, avec une sorte d'esprit, en affectent beaucoup plus qu'ils n'en ont; se piquant de droiture, prenant le ton doctoral, adoptant l'incrédulité sans être fondé en raisons, dissimulé avec tout cela ; d'ailleurs assez sociable, et m'aimant comme sa petite-nièce et sa filleule. J'avais en face un gros cousin2 (dont tu connais la femme), très franc et très honnête marchand, mais un peu grossier dans les manières et fort passablement ignorant; il riait de toutes ses forces, et ne pouvait comprendre qu'on pleurât de joie. Mon papa rendait témoignage que ce n'était pas la première fois que cela m'arrivait en recevant de tes nouvelles. Maman nous écoutait tous. Enfin, à l'autre bout, était un abbé*, ami de la maison, personnage de beaucoup de bon sens; il laisse à chacun sa façon de penser, et dit la sienne avec franchise et sans entêtement. Quoique à l'été de son âge, il a des sens affaiblis '* ; mais cette imperfection des organes n'influe pas sur son âme, qui est droite et sensible. Par cette dernière qualité, il connaît l'amitié, et il prenait mon parti. C'était le seul qui pût me comprendre et répondre jusle à mes idées. Les autres, et surtout mon
i. M. et Mme Besnard. — Dans l'acte de naissance de Marie, M. Besnard, son grand-oncle et parrain, est désigné simplement comme « bourgeois de Paris. »
9.. M. Trudc, miroitier rue Montmartre. — Marie Phlipon aimait j souvent des livres; c'étaient beaucoup sa femme. « Généreuse I presque toujours des ouvrages de par instinct, dit-elle en parlant de | philosophie sur les principes descette cousine, aimable sans culture, | quels il s'entretenait fort libreje ne lui ai connu de défauts que ment. » l'excès même de sa délicatesse i /,. Il était presque aveugle.
et l'amour-propre de la vertu. »
3. L'abbé Le Grand, « homme d'un excellent jugement, » dira plus tard Mm° Roland dans ses Mémoires. « II aimait à causer avec moi, ajoute-t-elle, et m'apportait
oncle, faisaient des raisonnements pitoyables. Comme je commençais à m'en impatienter, je lui dis : « Vous pouvez continuer tant qu'il vous plaira, je me renferme en moimême, et je n'entends plus rien; un seul regard sur mon amie me dédommage de tout ce que vous dites. Si vous saviez, ajoulai-je, combien vous me paraissez drôle, vous ririez vous-même en voyant l'image qui se forme dans mon esprit. » La plaisanterie se mêla de la conversation et acheva de la détourner sur un autre objet.
11 me surprend de voir tant de gens regarder l'amitié comme un sentiment frivole ou chimérique. La plupart s'imaginent que le plus léger sentiment d'une autre espèce altérerait ou effacerait l'amitié qui leur semble le pis-aller d'un cœur désœuvré.
Le crois-tu, Sophie, qu'une situation nouvelle romprait notre liaison?... Non, les qualités d'épouse et de mère ne nous rendraient pas incapables de celle d'amie: tu le sens comme moi, Sophie : mon cœur me répond du tien.
Du 3 mai 1770.
Il se passe d'étranges scènes dans cette ville. Le ministère, que je crois bien intentionné, et dont les vues paraissent sages, a fait rendre ces jours-ci deux arrêts du Conseil 1 qui assignent des gratifications à ceux qui apporteront du blé de l'étranger, pour suppléer au peu d'abondance qui se trouve dans le royaume. Mais comme les meilleures dispositions à cet égard n'ont pas toujours un effet bien prompt, la cherté s'est maintenue dans les marchés; le peuple, toujours impatient (surtout quand le besoin parlej, a crié hautement dans plusieurs endroits; ses clameurs, soutenues de procédés un peu vifs, forçaient les marchands de céder à bas prix, ou les exposaient au pillage. La fermentation a gagné la capitale; hier elle se faisait sentir à Versailles, aujourd'hui elle