‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 234 sur 381 · Le conseil du roi · texte numérisé non relu

Le conseil du roi

s'est développée ici. Des paysans, de pauvres gens, ont couru à la halle en demandant du grain et du pain : ils ont fait plus, ils en ont pris à toute main. La foule se portait chez les boulangers, les uns après les autres, dépouillait les boutiques de ceux qui ne cédaient pas de bonne grâce. Les plus sages fermaient leurs maisons et jetaient le pain par les fenêtres. Néanmoins, c'est à la halle qu'on a vu le fort de l'émeute, à cause de la réunion du monde et du dépôt de l'approvisionnement en cet endroit; les gardes envoyés imposaient à la foule avec douceur : ils laissaient prendre plutôt que d'irriter par une opposition formelle. L'effervescence s'est apaisée moyennant la réduction du pain à deux sous. Il y a du singulier dans le spectacle que présente actuellement cette foule satisfaite. On voit des gens sautant avec leurs pains entre les bras, les portant en triomphe, et témoignant par les gestes les plus énergiques le plaisir du besoin calmé, de la prétention satisfaite, de la douleur évitée, et des efforts récompensés. Des détachements de grenadiers sont aux portes des boulangers pour faciliter la cuisson que le peuple imprudent empêcherait encore; on accourt, et chacun tend les bras avec ses huit sous pour recevoir le pain 1 à mesure qu'il sort du four. Il n'y a eu aucun accident, et la bonne police empêchera certainement qu'il n'en survienne. Dans bien des quartiers on ne se serait pas aperçu de cette émeute (à l'exception des boulangers), si les marchands de toute espèce n'avaient presque tous fermé leurs boutiques par un excès de précaution. J'ai été moi-même témoin d'une de ces terreurs paniques qu'enfante l'imagination. J'entre dans une église pour entendre la messe : au même instant, trois ou quatre enfants arrivent en courant, comme pour s'y réfugier, parce que la foule se portait chez un boulanger voisin. Aussitôt loueuses de chaises et suisses se mettent à fermer les portes avec une violence et un air d'effroi capables de saisir ceux qui n'auraient pas vu accourir •ces enfants, faible cause de leur peur; on eût dit que des

i Le pain de quatre livres.

ravisseurs enragés allaient violer les plus saints asiles. Ce pauvre peuple n'en voulait qu'au pain : il ne pensait guère aux temples.

La vue de ces choses fait éprouver des sensations bien neuves, et fait naître mille réflexions : elles seraient ici superflues; mais je ne peux m'empêcher de songer à ce que disait Sully, qu'avec des lumières et de la bonne volonté il est encore fort difficile de faire le bien. Je le crois : j'excuse et je plains1.

Du mercredi 23 janvier 1776.

J'ai vu hier M. Roland2 pour la seconde fois; je suis bien persuadée que je ne lui plais pas autant que tu te l'imagines : je dois même ne lui pas plaire du tout. Nous parlons froidement de littérature; je barbouille beaucoup ou je ne dis rien, parce que je suis plus disposée à de petites conférences philosophiques qu'à des conversations savantes. Nous ne nous connaissons pas assez pour en être là. Je sais l'écouter et l'entendre, mais je ne communique point avec lui d'une manière qui puisse l'intéresser : je n'avais pas même hier l'esprit de lui faire des questions. Il est vrai que pour la seconde fois je suis tourmentée par un maudit rhume, et que je ne manquais pas de sujets de contrariété. Figure-toi que mon pauvre papa, avec toute son amitié, est pour ainsi dire jaloux de moi. L'expression est impropre; mais je n'en ai pas d'autre pour te rendre l'inquiétude qui semble accompagner ses précautions à mon égard3. S'il sort, il veut que Mignonne4 reste

î. La fermentation gagna la province, et des bruits alarmants coururent sur l'état des esprits en Picardie, en Bourgogne, en Champagne.

2. Roland de la Platière, qui devait, quatre ans plus tard, épouser Marie Phlipon. avait, en 1776, quarante-quatre ans. Il était inspecteur général du commerce et des manufactures à Amiens. C'est là qu'il connut la famille Cannet, et c'est

comme ami de ses amies qu'il vint voir une première fois M11' Phlipon le 11 janvier 1776.

3. La vérité est que Phlipon, homme d'un caractère cependant assez léger, sentait qu'il avait le devoir de remplacer autant que possible, auprès de sa fille, la pauvre Mrae Phlipon, morte au mois de juin de l'année précédente.

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