‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 236 sur 381 · Ta sœur : Henriette Cannet · texte numérisé non relu

Ta sœur : Henriette Cannet

Elus âgée que Sophie, et qui avait eaucoup de vivacité dans l'esprit.

3. Allusion au litre de l'ouvrage de l'abbé Raynal (1713-1796) : Histoire philosophique <'l politique îles établissements et du commerce des

Européens clans les deux Indes. — Roland devançait, dans le jugement qui est ici rapporté, celui de la postérité sur une œuvre qui n'est qu'un tissu de déclamations.

4. A exciter la curiosit'; des dames du monde, des gens à l'esprit superficiel et frivole, et à passer ainsi de main en main.

Raynal, je me mélie de M. de Buffon : je les épluche davantage. Il ne se doute pas de ma docilité, parce que, comme je t'ai dit, j'étais peu en train de causer.

Quant aux anciens, nous nous entendons mieux encore. — J'aime beaucoup les gouvernements, les vertus des Grecs. Après eux, si je passe sous silence les commencements de la république romaine, je ne vois plus cette énergie, cet héroïsme, cet amour de la patrie, auteur de si grandes choses qu'on chercherait vainement ailleurs. On trouve à la vérité de grands hommes, mais non des nations de grands hommes. Nos histoires modernes n'offrent pas ces révolutions intéressantes de peuples entiers agissant et combattant pour la liberté et le bien public. On n'y voit que des sujets qui se tuent et combattent pour l'intérêt des princes ; ce sont, comme dit Raynal, des esclaves qui se battent avec leurs chaînes pour amuser la fantaisie de leurs maîtres.

C'est en vérité bien dommage que je ne me trouve pas en bonne disposition un jour de visite de M. Roland. Hier, après son départ, j'en avais de l'humeur.

Adieu, mon tout, ma joie, mon bonheur.

Du 5 lévrier 17TG.

Je t'écris, ma bonne amie, dans un instant délicieux. 11 est cinq heures du soir; je suis seule dans mon petit cabinet ', que la rigueur du froid m'a forcée de déserter pendant quelque temps. J'y reviens avec un nouveau plaisir. C'est l'endroit de la maison où j'ai le plus de particulier; c'est celui où je t'écris toujours, où je m'entretiens avec les morts illustres dont les ouvrages m'instruisent et m'amusent. Tout cela me le rend cher; car on contracte un certain attachement pour les lieux, comme pour les personnes.

Je ne suis pas aujourd'hui dans les angoisses qui me

l. Voir page 3o3, note i. •

serraient le cœur la dernière fois que je t'entretins * ; j'ai réveillé mon courage, et j'ai pris mon parti. C'était un orage auquel la bonace a succédé : je jouis du calme d'un temps pur et serein... Je porte dans l'étude une ardeur que je voudrais bien apprendre à diriger avec fruit, car je me sens faite pour l'employer utilement ; c'est la seule carrière qui me soit ouverte, je brûle de m'y élancer. Je m'aperçois que trop de variété s'oppose aux progrès, et je crois qu'il est temps de me faire une méthode et d'adopter un genre. Que gagne-t-on à courir, sans cesse et sans règle, de l'histoire à la métaphysique, de la philosophie aux vers, des belles-lettres à la physique ? On entasse dans sa mémoire une infinité de matériaux qui y demeurent confondus, par l'impossibilité de dégager chaque chose de tout ce qui lui est étranger ; on étouffe les idées des choses par celles des faits ; on sait beaucoup, sans savoir rien de clair et de distinct. Je suis lasse de battre les buissons, je voudrais me faire une marche uniforme. J'ai renoncé au titre d'agréable de société ; je me soucie fort peu de la petite estime que donnent de petits êtres à la petite espèce de mérite qui fait les brillants du jour. Peu m'importe que des sots m'appellent faiseuse d'esprit, ou qu'un pédant attentif aux syllabes, appréciateur du mérite par les mots, me trouve la mâchoire lourde et l'esprit grossier, parce que je n'aurai pas tout Vaugelas dans la tête ! Je saurai toujours bien faire les frais de l'amusement pour une compagnie qui me plaira ; mais je n'ai pas envie de perdre mon temps à acquérir les perfections minutieuses des cercles. Je veux de la retraite et de l'étude solide ; je veux nourrir mon cœur en cultivant mon esprit. J'aurais besoin d'un conseil et d'un guide dans le moment présent; le Sage2 m'en aurait bien servi ; pourquoi faut-il qu'il s'éloigne

i. Allusion aux soucis que lui avaient causés certains projets de mariage auxquels son père n'avait pas cru devoir donner suite.

2. Le Sage, le Sage de Bercy, expressions par lesquelles MllePhiipon désigne souvent un certain M. de Boismorel, homme fort dis-

tingué, qui estimait fort son esprit et lui témoignait beaucoup d'intérêt. M. de Boismorel habitait une maison appelée le Petit-Bercy, et située sur le bord de la Seine, à Bercy, bourg aujourd'hui enclavé dans Paris (XIIe arrondissement, au sud-est de la ville).

à force de bienveillance M... Il m'avait invitée à l'étude du latin : toutes mes affaires sont venues se jeter à la traverse... Que faire toute seule, sans secours?... En vérité, je suis bien ennuyée d'être femme : il me fallait une autre âme, ou un autre sexe, ou un autre siècle. Je devais naître femme Spartiate ou romaine, ou du moins homme français. Comme tel, j'eusse choisi pour patrie la république des lettres, ou quelqu'une de ces républiques où l'on peut être homme et n'obéir qu'aux lois. Mon dépit a l'air bien fou ; mais je me sens comme enchaînée dans une manière d'être qui n'est pas la mienne. Je suis comme ces animaux de la brûlante Afrique qui, transportés dans nos ménageries, sont forcés de renfermer dans un espace qui les contient à peine des facultés faites pour se déployer dans un climat favorable, avec la vig-ueur d'une nature robuste et libre. Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les entraves de l'opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s'épuise à secouer vainement mes chaînes. 0 liberté ! idole des âmes énergiques, aliment des vertus, tu n'es pour moi qu'un nom ! A quoi me sert mon enthousiasme pour le bien public, lorsque je ne puis rien pour lui !

Du 29 février 1776.

J'ai besoin d'un peu de causerie avec toi; je suis comme ces gens habitués à un certain régime, qui trouvent que quelque chose leur manque dès qu'ils n'ont pas toutes les douceurs dont ils se sont fait des besoins. Il me faudrait bien de la philosophie pour me passer actuellement d'une amie de ton espèce. De bonne foi, je ne sais ce que je ferais de mon cœur sans l'amitié; je trouverais bien de quoi l'occuper, mais je ne saurais où le reposer.

Tu me réponds avec un ordre qui m'invite moi-même

i. A force de bienveillance. Il faut entendre sans doute que M. de Boismorel craignait d'être

importun, au milieu des soucis qui avaient occupé I'hlipon et sa tille (voir lu note 1 de la page 3i2).

Cahkx. — Lettres du xvme siècle. 18

à la régularité ; tu demandes pourquoi j'ai écrit à Jean- Jacques : le voici. Le philosophe républicain1, que je continue à voir de temps en temps, me dit, il y a quinze jours, en parlant de Rousseau, son cher concitoyen, que j'adore presque, qu'il avait occasion de le voir pour lui proposer la composition de quelques petits airs. Je le félicitai d'avoir une commission qui devait lui procurer Favantage de revoir encore cet homme, fameux par ses talents, ses vertus et ses malheurs. Il vit bien à mon air que j'ambitionnais le plaisir qu'il se proposait de goûter, et m'offrit aussitôt la commission. Je lui répondis que la chose ne me paraissait pas à rejeter, et que j'y songerais. En effet, je trouvais l'occasion heureuse. J'en parlai à M. de Sainte-Lette 2, qui m'engagea fort à la saisir, quoique d'ailleurs il me peignît le personnage comme insociable. Je savais qu'on ne lui parlait que très difficilement, et que même sa femme répondait presque toujours pour lui, lorsqu'on voulait le voir; cela ne faisait pas mon compte; j'imaginais bien qu'une jeune personne comme moi se présenterait inutilement, c'est pourquoi je me proposai de faire ma commission par écrit, et daller ensuite chercher la réponse moi-même. Je dressai ma lettre. Je la fis voir au philosophe républicain, afin de savoir si j'étais bien entrée dans l'explication de la chose, qui demandait certains détails dont la connaissance ne t'intéresserait pas. Il la trouva très bonne : je l'envoyai. Tu sens bien que je ne disais mot à qui que ce fût de ma démarche : mon père seul en était instruit. Je n'avais pas envie de me donner aux yeux d'une infinité de gens une teinte philosophe que mes goûts me donnent

i.Mllc Phlipon désigne ainsi l'une des personnes qui fréquentaient chez son père. « C'est, dit-elle dans une lettre antérieure, un bon Genevois, dont le tour d'esprit républicain ne me déplaît pas ; il a des maximes de son concitoyen Jean- Jacques, sans avoir ni l'esprit, ni les paradoxes de ce dernier; il aime à causer et sait penser, mais

compte, il ennuierait bien du monde; moi je m'en amuse; car j'aime mieux attendre un peu après l'expression et écouter à la lin une bonne pensée, qu'être étourdie d'un flux de paroles insignifiantes. »

2. Député du conseil de Pondichéry,venu à Paris pour les affaires de la colonie. Il était l'ami d'un

aime a causer et sait penser, mais de la colonie, il était l ami d un à beaucoup de bon sens il joint j certain Demontchérv, capitaine de une imagination si pesante que cipayes aux Grandes-Indes, qui ses paroles ne sortent que par i était lié avec la famille Phlipon.

déjà suffisamment : l'enthousiasme pour les grands hommes est un ridicule au jugement de ceux qui ne réprouvent pas. Deux jours après le départ de ma lettre, aujourd'hui à neuf heures, je prends Mignonne ' sous le bras et je vais chez Rousseau, ne sachant trop si je reviendrais contente. J'entre dans l'allée d'un cordonnier, rue Plâtrière2; je monte au second et je frappe à la porte. On n'entre pas dans les temples avec plus de vénération que je n'en avais à celte humble porte ; j'étais pénétrée sans avoir cette timidité qui m'accompagne en présence de ces petits êtres du monde que je n'estime guère dans le fond; je flottais entre l'espérance et la crainte. Voilà bien de l'étalage perdu. Serait-il possible, pensais-je, que je pusse dire de lui ce qu'il a dit des savants : « Je les prenais pour des anges ; je ne passais pas sans respect devant le seuil de leurs portes; je les ai vus, c'est la seule chose dont ils m'aient désabusé. » Tout en raisonnant ainsi, je vois la porte s'ouvrir et paraître une femme de cinquante ans au moins, coiffée d'un bonnet rond, avec un déshabillé propre et simple et un grand tablier3. Elle avait l'air sévère et même un peu dur. « Madame, n'est-ce pas ici que demeure M. Rousseau? — Oui, mademoiselle. — Pourrais-je lui parler? — Qu'est-ce que vous lui voulez? — Je viens savoir la réponse d'une lettre que je lui écrivis ces jours derniers. — Mademoiselle, on ne lui parle pas; mais vous pouvez dire aux personnes qui vous ont fait écrire... car sûrement ce n'est pas vous qui avez écrit une lettre comme cela... — Pardonnezmoi, interrompis-] e. — L'écriture seule annonce une main d'homme. — Voulez-vous me voir écrire? » lui dis-je en riant. Elle me fit « Non » delà tête, en ajoutant : « Tout ce que je puis vous dire, c'est que mon mari a renoncé absolument à toutes ces choses; il a tout quitté; il ne demanderait pas mieux que de rendre service, mais il est d'âge à se reposer'*. — Je le sais, mais au moins

i. La bonne de Mlu Phlipon.

:>. Aujourd'hui nie Jean-Jacques Rousseau (quartier du Louvre .

::. Mmc Rousseau (Thérèse Levas-

seur), était une ancienne servante d'auberge.

',. Rousseau avait alors soixantequai re ans.

j'aurais été flattée d'entendre cette réponse de sa bouche; je profiterais avec empressement de l'occasion pour offrir mon hommage à l'homme du monde que j'estime le plus : recevez-le, madame. » Elle m'a remerciée, en tenant toujours la main à la serrure ; et j'ai descendu l'escalier, avec la très légère satisfaction de voir qu'il avait trouvé ma lettre assez bien tournée pour ne pas la croire l'ouvrage d'une femme, et avec la petite peine d'avoir perdu mes pas. Il me fâche un peu de ne l'avoir pas vu, mais je n'en suis pas étonnée. Il aura pris tout ce que j'écrivais pour un prétexte adroitement bâti, à l'effet de me procurer sa vue et de lui faire une visite inutile.

Du 17 mars 1776.

Mademoiselle Mimerel1, tu le sais, se trouvait logée tout près de chez nous. Comme il n'était pas convenable qu'elle restât seule dans la maison de son beau-frère durant le voyage que celui-ci est obligée de faire, elle a loué par mon entremise un petit appartement à la Congrégation2. Nous avons été l'installer, sa sœur et moi, lundi dernier. A vrai dire, je ne suis pas fâchée qu'elle s'éloigne un peu de notre demeure : je la voyais tous les jours, et cela me prenait trop de temps; je suis avare de ce bien-là. Sans doute elle ne manque pas de ressources, mais sa société n'est pas intéressante au point de me dédommag-er de ma solitude, de mes livres et de mes réflexions.

J'ai été la voir aujourd'hui pour faire avec elle une promenade au Jardin du Roi3. Le lieu et le temps étaient délicieux. Les fleurs champêtres égayent déjà le gazon de ce petit bois où nous avons déjeuné ensemble. La

i. Mlle Mimerel, d'Amiens, alors «le séjour à Paris, amie des demoiselles Cannet.

2. Au couvent des Daines de la Congrégation. C'est là que M11, Phlipon ri M llcs Cannet avaient été élevées. Ce couvent était située dans

une rue qui n'existe plus, rue Neuve-Saint-Etienne, dans le faubourg Saint-Victor, au sud-est de Paris (voir la note î de la page 289 et la notice).

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