‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 237 sur 381 · Jardin <ln Roi, ancien nom du .Jardin des Plantes · texte numérisé non relu

Jardin <ln Roi, ancien nom du .Jardin des Plantes

verdure du labyrinthe1 est dans toute sa fraîcheur; les arbres n'ont point encore leur parure, mais ils la font espérer. J'étais portée à l'attendrissement, aux aimables rêveries; je souffrais de me trouver en compagnie de quelqu'un qui me distrayait et qui ne sentait pas comme moi. 0 ma douce amie! toi seule tu sais embellir la solitude que je me fais au milieu du monde : tous les autres ne peuvent que la troubler.

Plus j'avance, et plus mon goût pour la retraite se fortifie. Je me livre à la méditation, au plaisir d'imaginer les belles choses, puisque je ne peux pas les faire : je remplis mes petites occupations avec zèle, je me cultive moi-même; je sème le plus que je peux de bon grain dans mon champ ; je recueille au moins celte satisfaction que fait naître toujours un honnête travail. Tout m'intéresse et tout me plaît. Les ouvrages de la nature et de l'art me touchent et m'amusent. Le ciel que je vois chaque jour est encore pour moi un spectacle nouveau : soit qu'il me laisse contempler son azur, soit qu'il se nuage2 de sombres vapeurs, j'admire et je sens.

J'ignore le tourment de l'ennui, le dégoût de la satiété, l'apathie de l'indifférence : je suis heureuse autant qu'on peut l'être. Le passé me laisse tranquille, le présent m'occupe, je souris à l'avenir. La vive gaieté sans doute n'étincelle pas sur mon front, mais la paix est dans mon âme, et le sentiment qui remplit mon cœur adoucit les traits de mon visage...

Voilà une heure du matin qui sonne; je vais te quitter et me coucher. Encore un mot cependant. Il est question d'une cérémonie qui va bien me peiner, le départ de quelques parents pour la campagne nous met dans le cas d'avancer le service du bout de l'an pour ma mère 3. On le célébrera peut-être avant Pâques : ces souvenirs noircissent ma félicité.

La littérature a perdu un critique; Voltaire est délivré

1. Monticule situé dans le Jardin I 2. Se nuage, est un barbarisme, des Planteset traversé par de nom- 3. Mmo Phlipon était morte au îlireirx -sentiers qui s'entre-croisent. I mois de juin de l'année précédente.

de ses antagonistes : Fréron est mort. Il n'avait que cinquante et quelques années l ; le vieux malade de Ferney 2 va faire encore quelque épitaphe ou épigramme.

Je voulais te proposer une correspondance littéraire, comme je l'ai imaginée : tout cela s'est brouillé. — 17 mars 1776! j'ai aujourd'hui vingt-deux ans; je me trompe : j'ai un jour de plus, car nous voici au 18.

Du jeudi 21 mars 1776.

Je prenais bien mal mon temps la dernière fois pour songer à te proposer un nouveau plan de correspondance : j'établissais d'abord de nous faire l'une à l'autre l'analyse de chaque ouvrage que nous aurions lu : l'exécution de ce plan aurait eu le double avantage de réaliser le fruit de nos lectures en nous forçant, pour ainsi dire, de les bien digérer ; ensuite de servir au développement de nos idées. Gela ne me paraissait pas mal vu. Mais tu quêtes3, tu es dans l'embarras; adieu mon projet! J'en ai déjà profité, car je vais l'exécuter pour moi, et j'ai déjà commencé. Je ne me contente plus de copier bonnement les choses qui m'intéressent : j'en fais l'extrait dans ma tête, il faut qu'elle travaille et m'en rende bon compte, sinon je la condamne à recommencer la même chose.

Je suis presque étonnée que tu t'étonnes de mon enthousiasme pour Rousseau : je le regarde comme l'ami de l'humanité, comme son bienfaiteur et le mien. Qui peint donc la vertu d'une manière plus noble et plus touchante? Qui la rend plus aimable ? Ses ouvrages inspirent le goût du vrai, de la simplicité, de la sagesse. Quant à moi, je sais bien que je leur dois ce que j'ai de meilleur.

i. Exactement cinquante-huit ans.

Fréron, directeur de l'Année littéraire a été, de tous les adversaires (]c Voltaire, celui dont les critiques l'irritèrent le plus.

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