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Le rejoindre : atteindre à ce moment, le trouver enfin

5. Bien mal écrit. Entendez : je sais maintenant ce que les petites choses, en s'accumulant, prennent de temps et combien elles occupent notre attention.

charmante par les douceurs de la méditation ; ce sont des moments rapides coupés par le retour monotone des occupations d'une vie commune. Je ne sais plus veiller; soit la fatigue d'un peu plus d'exercice, soit une disposition passagère, le besoin de sommeil me commande impérieusement et me retient au lit près de huit heures. Je suis d'ailleurs beaucoup moins seule depuis que nous sommes moins de personnes 1 : tel 2 qui passait loin d'ici les intervalles du travail vient me les donner aujourd'hui ; je parle beaucoup plus, je suis également occupée, j'étudie moins, mais j'acquiers autant et je ne suis pas plus à plaindre. Je recueille véritablement les avantages d'un loisir bien employé. J'appréciai dans le silence tout ce qui pouvait contribuer à ma félicité ; je me suis préparé des ressources que je trouve avec joie, et je sens que rien ne m'est indifférent de ce qui tient au devoir, à la raison. Le tracas du ménage, les affaires domestiques, ne me présentent rien de rebutant ; je me parais à cet égard d'une singularité que je n'aurais pas osé supposer. Avec un goût assez vif pour chercher l'instruction et me livrer laborieusement au soin de l'obtenir, je sens pourtant que je pourrais passer le reste de ma vie sans ouvrir un livre et sans en être plus ennuyée. Pourvu que la maison que j'habite soit embellie par la paix, le bon ordre et l'union, que je puisse me rendre le témoignage de contribuera l'une et aux autres, que je trouve à la fin de chaque jour l'idée de l'avoir passé utilement pour le bien de plusieurs; j'estimerai l'existence, je bénirai le retour du soleil qui doit éclairer le même chemin, et je le recommencerai avec plaisir. Je fais moins de toilette que jamais ; je me sers du prétexte de ma situation pour sortir moins encore, j'entends pour visite ou promenade, car je sors réellement plus fréquemment, à cause des besoins de la maison auxquels je suis obligée de fournir. Je prévois l'avenir avec autant de sérieux que de sérénité : dans toutes les suppositions, les biens et les peines me semblent com-

i. Plusieurs parents des Phlipon. I taient maintenant «le la maison. i|iii s'étaient mêlés des dissenti- 2. Tel : allusion à Phlipon luiments du père el de la fille, s'écar- [ même.

pensés, je goûte le présent, je songe à me rendre capable d'être ce que je dois pour toutes les occasions; je ne me livre point follement à l'espoir d'une félicité parfaite, je n'ai pas de ces craintes qui puissent me troubler; j'aime la vie, je la perdrais avec résignation; je la conserve, et j'en use avec douceur et modération. Telle est, ma chère, la disposition de mon âme. J'ai dévoré courageusement les plus violents chagrins ; je goûte sans transports un état paisible, après m'être abandonnée sans résistance à l'enthousiasme que m'inspirait le retour de mon père.

Du î" novembre 1779.

J'ai loué à la Congrégation1 un petit logement de vingt écus, que je dois occuper dans cinq ou six jours ; j'y serai à ma cuisine 2, et je compte me tirer d'affaire avec mes cinq cent trente livres de revenu employées avec la plus stricte économie. Le déplacement est un moment de dépenses assez considérables, auxquelles j'aurais pu rigoureusement suffire avec quelques fonds dont j'étais en possession : j'ai préféré recourir à ton amitié, afin de pouvoir employer ce que j'avais à faire à M. Philipon une avance, très utile par son à-propos, quoique peu importante en elle-même. Par ce moyen, je suis tranquille à son sujet, je fais face aux frais de nécessité, j'attends mon revenu, et je te dois la possibilité d'achever, d'accomplir tout ce que mon cœur pouvait ambitionner pour adoucir l'amertume de cette séparation.

Je suis d'accord avec mon père ; nous nous quitterons en bonne amitié (singularité très grande et vrai coup d'Etat pour moi) ; je conserve le privilège de venir le voir souvent, de veiller à ce qui se passe, et d'être toujours

1. La Congrégation des Daines de la Visitation, rue Neuve-Saint- Etienne. Marie Phlipon, on le sait, y avait passé une partie de son enfance et s'y était liée alors avec les demoiselles Canne t : c'est là

qu'elle se décida à se retirer, quand ma nourriture, avec la maison

il lui parut bien évident que la reconciliation, à laquelle la lettre précédente a fait allusion, ne pouvait être durable.

2. Entendez : je m'y nourrirai moi-même ; je ne traiterai pas, pour

prête à le servir en cas de maladie ou d'accident. Quant à moi. j'ai le projet de me remettre dans mon particulier à cultiver ma géographie, ma guitare ; puis je chercherai à me procurer quelques écolières, afin de m'occuper utilement et d'augmenter d'une manière honnête les moyens de satisfaire les besoins que mon cœur me donne. Je sens que l'exécution de ce projet ne peut être prompte ; mais elle ne me paraît pas chimérique. Avec du temps, de la volonté, du talent, des connaissances, on vient à bout d'entreprises plus difficiles. Ce n'est pas sur ce ton que je m'annonce et que j'entre au couvent; mais quand une fois j'y serai, quand j'aurai fixé la considération, l'amitié dont on me donne déjà des témoignages, je dresserai mes batteries et j'en préparerai l'effet. Je me fais ainsi l'idée d'un petit état conforme à mes goûts et capable de m'assurer une existence agréable.

Voilà, ma chère bonne amie, l'abrégé succinct des motifs qui me conduisent, des circonstances où je suis et des choses qui m'occupent. Je ne compte pas sur le bonheur, très peu sur l'avenir : j'ai la volonté constante de faire tout pour le mieux, afin de me conserver le témoignage favorable de ma conscience. — J'ai connu toutes les douleurs, je ne crains que les remords ; je puis défier les autres maux. La vie n'est qu'un enchaînement de bizarreries, je la linirai sans effroi, ou je la supporterai sans impatience. Les hommes, toujours à plaindre, sont presque tous des fous qui s'abusent, ou des fripons qui se trompent, bien plus dignes de pitié que de haine ; les passions ne sont que les mensonges riants ou terribles du bel âge ; la science n'est que vanité, bluettes amusantes pour ceux qui ne l'apprécient pas au-dessus de sa valeur : la vertu seule est quelque chose, car elle soutient dans les chagrins et dédommage de toutes les privations ; lorsque l'amitié l'accompagne, il faut remercier le sort.

Adieu ; je suis, comme tu le veux, ton amie sans réserve *.

i. Le 4 février suivant. Marie Phlipon épousait Roland de la Platiére (voir page 3og, note 2).

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