‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 256 sur 381 · Voir ci-dessus la note · texte numérisé non relu

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6. Rose avait sans doute daté dit min de son feu la lettre à laquelle M0K Roland répond.

matinée, mon ami1 à son bureau, ma petite2 à tricoter,, et moi causant avec l'un, veillant l'ouvrage de l'autre,, savourant le bonheur d'être bien chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami, tandis que la neige tombe sur tant de malheureux accablés de misère et de chagrins, je m'attendris sur leur sort ; je me replie doucement sur le mien, et je compte en ce moment pour rien les contrariétés de relations ou de circonstances qui sembleraient quelquefois en altérer la félicité3. Je me réjouis d'être rendue à mon genre de vie accoutumé. J'ai eu à la maison, durant deux mois, une femme charmante. A son occasion, j'ai été dans le monde, et j'ai attiré compagnie; elle a été fêtée; nous avons entremêlé cette vie extérieure de jours tranquilles passés à la campagne, et surtout d'agréables soirées, employées à lire et causer sur ces lectures faites en commun. Mais enfin il faut reprendre sa façon d'être accoutumée. Nous sommes entre nous, el je me retrouve avec délices dans mon petit cercle le plus près du centre '*. Aussi, malgré les sollicitations pressantes et presque rengagement de passer à Lyon une partie de l'hiver, j'ai pris la résolution de ne pas quitter le colombier; mon bon ami ne peut cependant se dispenser d'un voyage et d'un séjour assez long dans ce chef-lieu de son département; mais je l'y laisserai seul cultiver nos relations, suivre ses affaires d'administration et s'amuser d'académies^: je me renferme dans ma solitude pour tout l'hiver, et je n'en sortirai qu'aux premiers beaux jours pour étendre mes plumes au soleil du printemps. J'ai souri à vos conclusions de ce qu'il devait être pensé de moi et de ce qu'on pouvait attendre pour le jeu et les cercles, et je me suis dit : Voilà comme raisonnent tous nos savants, physiciens, chimistes et autres. Ils partent de quelques données dont ils ne connaissent ni la cause ni les liaisons: ils suppléent à ce défaut par leurs conjectures ; ils vernis-

i. Mon ami : Roland. I son mari, de la famille de ce dernier.

2. Eudora Roland, sa Qlle. Née \. C'est-à-dire le plus roserré. en 1781, elle mourut en is:>s. 5. Allusion à la pari que prenait

:!. Allusion à quelques dissenti- Roland aux travaux de l'Académie ments qui la séparaient, ainsi que I de Lyon.

sent le tout par le jargon des grands mots, et donnent gravement les résultats les plus faux du monde pour des vérités palpables.

De ce qu'à l'occasion d'une étrangère je me suis répandue dans les sociétés, où l'on a pu voir que je figurais comme une autre, et juger qu'il fallait que j'aimasse beaucoup mon chez-moi pour m'y tenir seule, tandis que je savais y recevoir et y représenter au besoin : voilà mon philosophe qui détermine que j'ai pris le parti de vivre à la provinciale, toujours hors de moi et maniant les cartes.

De ce que je m'étonne de ce que l'enfant d'un homme sensible et d'une femme douce1 ait une raideur qu'on ne peut vaincre que par une grande vigueur ; de ce que je regrette d'être obligée à me rendre sévère pour le forcer de plier de bonne heure sous le joug de la nécessité : voilà mon raisonneur qui juge que la contagion m'a gagnée, et que bientôt ma fille aura des colliers de fer et des échasses. Pauvre garçon! si vous ne faites pas mieux dans vos études, je vous plains de perdre autant de temps à travailler...

Maintenant sachez qu'Eudora lit bien, commence à ne plus connaître d'autres joujoux que l'aiguille, s'amuse à faire des figures de géométrie, ne sait pas ce que c'est qu'entraves de toilette d'aucun genre, ne se doute pas du prix qu'on peut mettre à des chiffons pour la parure, se croit belle quand on lui dit qu'elle est sage et qu'elle a une robe bien blanche, remarquable par sa propreté, qu'elle trouve sa suprême récompense dans un bonbon donné avec des caresses, que ses caprices deviennent plus rares et moins longs, qu'elle marche dans l'ombre comme au grand jour, n'a peur de rien, et n'imagine pas qu'il vaille la peine de mentir sur quoi que ce soit; ajoutez qu'elle a cinq ans et six semaines; que je ne lui connais pas d'idées fausses sur aucun objet, important du moins; et convenez que si sa raideur m'a fatiguée, si ses fantaisies m'ont inquiétée, si son insouciance a rendu notre

i. Elle parle de Roland et d'elle-même.

influence plus difficile, nous n'avons pas entièrement perdu nos soins.

Au bout du compte, j'ai trouvé dans votre lettre que tous les raisonnements dont vous étiez l'objet direct étaient fort justes, que vous entendiez bien ce qui convenait à votre plus grand bonheur présent et futur ; qu'ainsi vous étiez encore meilleur philosophe que les trois quarts et demi du genre humain. Avec cela, continuez d'être un bon ami, et vous vaudrez toujours beaucoup pour vous et pour les honnêtes gens. Adieu ; midi approche, on va m'appeler pour dîner; je n'ai plus que le temps de vous embrasser pour tout le petit ménage, y compris Eudora.

4 décembre 1788.

Or çà, monsieur le docteur, veuillez, je vous prie, me faire savoir subito, car tel est le mode qui convient aux dames, si le fameux turneps1, qu'on vante à Paris aujourd'hui et que l'on cultive dans ses environs est du genre raphanus ou hrassica'2 . Puis, par extension, vous me manderez dans quel genre vous comprenez la petite rave9, que vous autres Parisiens mangez à déjeuner ; puis si vous connaissez la rave longue et ronde qui croît en Flandre v et dans nos provinces, et comment vous la dénommez. Que votre décision soit exacte et précise sur tous ces points ; elle terminera de savantes discussions dans lesquelles vous devez trouver très glorieux d'être pris pour arbitre. Mais que cette décision soit accompagnée des phrases de Linné, car nous avons ici beaucoup d'objets et peu de livres. Si je suis satisfaite de votre science et que pourtant vous ne connaissiez pas nos raves, le plus sain, le plus doux et le plus léger des aliments pour l'homme et les animaux, je vous enverrai par la

1. Tarneps ou iurnep, sorte de] 3. La petite rave, c.-à-d. le radis.

chou-rave. \. C'est sans doute la betterave

2. i?ap/iantw, radis ; ôrassica, chou. ! qu'elle veut désigner.

tête une de ces î^aves, de cinq à six livres pesant, longue ou ronde, à votre choix.

Adieu; n'oubliez pas tout à fait vos amis de l'autre siècle, qui vous embrassent tout bonnement.

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