‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 257 sur 381 · A M. BANCAL DES ISSARTS · texte numérisé non relu

A M. BANCAL DES ISSARTS

Ce 5e jour de l'an II de la libertés.

Il est vrai que les âmes s'entendent, que j'avais parfaitement calculé le jour de votre première lettre ; aussi ne savais-je que penser lorsque je vis arriver de la ville sans qu'on nous apportât rien de Paris. On ne nous dit point que le courrier n'était pas encore venu ; son retard a tout éclairci.

Assurément, vous serez, vous êtes notre digne et bon ami ; quel autre nous pourrait rendre les convenances qui nous rapprochent, les rapports qui nous lient? Si vous avez promptement aperçu en nous ces mœurs simples,, compagnes des sages principes et des douces affections,, nous avons bientôt reconnu votre cœur aimant et généreux, fait pour goûter tout ce que peuvent produire le sentiment et la vertu.

Il est plus vrai qu'on ne le pense que ces temps de révolution, si propres à développer les facultés morales, et ce qui existe de passions nobles, favorisent également ces liaisons rapides et durables qui naissent de l'énergie des unes et des autres.

Sous l'ancien régime, il fallait peut-être s'étudier davantage pour s'apprécier sûrement : mais, avec une haine égale de l'esclavage des tyrans, et des vices qu'ils enfantent ou protègent, lorsqu'on vit à une époque où cette haine doit se manifester par la conduite et par des sacri-

i. Bancal des Issarts (17001826), notaire à Clcrmont, élu électeur par un district de cette ville, vint a Paris \ oir la note2 de la page suivante) en 1789-1790. Il s'occupa de fonder à ce moment la Société des Amis (le la Constitution et se lia dés lors avec les Roland.

2. M. Dauban,dans son Étude sur Mme Roland, donne cette lettre comme étant du 5 janvier 1790. Il ne nous paraît pas douteux qu'il faille comprendre par « ôc jour de l'an deux » le 19 juillet 1790. — La Bastille avait été prise le 14 juillet 1789.

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lices, on a toujours avec soi une juste mesure pour estimer ses pareils.

Vous avez célébré la fameuse journée1... Vous aurez occupé à la fête une place où il est glorieux de se trouver parce qu'elle est donnée à des soins pris dans un temps 2 où le seul amour du bien faisait braver les périls.

Le ciel n'a pas voulu que je fusse témoin d'aucun de ces grands spectacles dont Paris a été le théâtre et dont j'aurais été ravie. Je m'en suis dédommagée en me livrant avec transport à tous les sentiments qu'ils ont dû enflammer dans les âmes saines.

Je me rappelle avec attendrissement ces instants de ma jeunesse où nourrissant mon cœur, dans le silence et la retraite, de l'étude de l'histoire ancienne, je pleurais de dépit de n'être pas née Spartiate ou Romaine. Je n'ai plus rien à envier aux antiques Républiques: un jour plus pur encore nous éclaire, la philosophie a étendu la connaissance des droits et des devoirs de l'homme, nous serons citoyens sans être ennemis des malheureux qui ne partagent pas les bienfaits de notre patrie.

Lyon a subi un changement depuis notre départ ; la réclamation générale du peuple a forcé la municipalité de prononcer l'abolition des octrois, il n'y avait plus que ce moyen de conserver l'industrie dans une ville qui n'existe que par elle. De sages administrateurs l'auraient prévu et se seraient fait un mérite de la chose. On avise aux moyens de remplacement et l'impôt sur les loyers paraît •entraîner le consentement universel.

Notre ami 3 prêchait depuis longtemps contre ces octrois désastreux et la voix de la vérité, toute perdue qu'elle paraisse dans la foule, finit par opérer des changements inattendus.

Mais il n'y aurait qu'un seul et puissant moyen d'influer à Lyon, d'y régénérer les esprits, ce serait d'y élever une imprimerie patriotique ; nous l'avions bien senti ; nos

î.La fêle de la Fédération (i4 juillet 1790).

2. Entendez qu'il a assisté à la fête comme député par la ville de

Clermont et que c'est à son zèle pour l'intérêt public qu'il a dû d'être élu par ses concitoyens.

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