A M. BANCAL DES ISSARTS
Le 18 août 1790.
J'ai reçu, hier, votre excellente lettre du 11. Vous en aurez eu plusieurs des miennes depuis cette date; je veux vous faire un mot pour le courrier de demain et je prends pour cela un instant à la volée. Nous prêtons notre cheval, je désirerais éviter à nos gens d'aller à la ville à pied et comme ils ne feraient le voyage que pour porter cette
lettre je vais la donner à quelqu'un qui part pour Lyon ; •elle vous parviendra tout aussitôt.
Vos détails viennent à l'appui de mes craintes ; vous laites des rapprochements de circonstances qui s'étaient également présentés à mon esprit et qui me paraissent bien plus justes depuis que vous les avez envisagés sous le même jour l.
Que faire? Lutter avec courage et constance. C'était un phénomène sans exemple que la régénération d'un empire faite paisiblement ; c'est probablement une chimère. L'adversité est l'école des nations comme celle de l'homme, et je crois bien qu'il faut être épuré par elle pour valoir quelque chose.
En nous faisant naître à l'époque de la liberté naissante, le sort nous a placés comme les enfants perdus de l'armée qui doit combattre pour elle et la faire triompher; c'est à nous de bien faire notre tâche et de préparer ainsi le bonheur des générations suivantes.
Au reste, on trouve le sien propre dans un aussi glorieux ouvrage ; combattre pour combattre, n'est-il pas plus doux de le faire pour la félicité de toute une nation que pour la sienne particulière ? Et qu'est-ce autre chose que la vie du sage dans l'état social qu'un combat perpétuel contre les préjugés et les passions 2?
Je suis enchantée de la réponse de Camus le Juste au charlatan Necker 3 ; on ne peut rien de plus fort dans les choses et de plus modéré dans le mode ; c'est bien le ton •de la raison, de la vérité, sûre de sa propre prépondérance et n'empruntant rien de l'art ni delà passion. C'est ainsi que des législateurs devraient toujours discuter....
Je n'aime point qu'on se batte comme des preux qui m'avaient que cela à faire en courant le monde, et je suis fâchée que Barnave ait eu cette folie4; c'est oublier ce
i. Il est difficile de dire à quoi Mmc Roland fait ici allusion.
2. Entendez : la vie du sage estelle autre chose qu'un combat ?
3. Camus (17/4O-180',), jurisconsulte, membre de l'Assemblée constituante. Il prit une grande part aux réformes ecclésiastiques de celle
Assemblée, et discuta aussi avec beaucoup de compétence sur les questions financières : peut-être Mmo Roland fait-elle allusion à son discours du i3 août 1790 sur les pensions des princes du sang.
4. A la suite d'une discussion qui surgit entre eux, à la séance du
qu'il doit à ses commettants et à lui-même... Tous ces yens qui s'évadent comme le jeune Mirabeau et Montlosier 1 ne s'en vont ainsi que pour rentrer lors de l'invasion, si elle a lieu. Je crois bien qu'il est temps de polir ses armes et de se tenir tout prêts.
J'aime ces mouchoirs imprimés en déclaration des droits ; c'est une heureuse idée qui peut beaucoup contribuer à propager la bonne doctrine. On aura beau faire, on répandra du sang-, mais on ne rétablira pas la tyrannie ; son trône de fer est ébranlé dans toute l'Europe et les efforts des potentats ne feront qu'en accélérer la ruine. Qu'il tombe ! lors même que nous devrions rester sous ses débris, une génération nouvelle s'élèvera pour jouir de la liberté que nous lui aurons assurée et pour bénir nos efforts.
Adieu, cher et cligne ami, j'attends toujours l'heureuse nouvelle du voyage.