A M. BOSC i
Lundi 2- septembre 1790. au Clos.
Nous n'avons reçu que par le courrier de samedi votre lettre du 20. parce qu'elle est arrivée à Lyon après notre départ de cette ville. Nous jeûnions de vos nouvelles depuis assez longtemps, et nous les avons accueillies avec empressement : mais vos observations sur la chose publique nous affligent d'autant plus qu'elles s'accordent parfaitement avec tout ce que nous apprenons d'ailleurs. Ce n'est pas cependant par les papiers publics que vous
10 août 1790. Barnave, l'orateur constitutionnel el le royaliste Cazalès s'étaient, quoique s'estimant beaucoup réciproquement, rencontrés dans un duel qui fut vraiment chevaleresque.
1. Le vicomte de Mirabeau (1704- 1792). Mirabeau-Tonneau, frère du grand orateur (voir page 5oo), était député de la noblesse de Limoges.
11 ('-migra dès 1790.. ainsi* que le comte de Montlôsier (1700-1838).
député de la noblesse de Riom.
2. L'exaltation de Mœe Roland grandit à mesure que la Révolution poursuit son cours. Les sentiments qu'elle exprime dans cette lettre et dans quelques autres sur les efforts des constitutionnels, unis au parti de la cour pour combattre les révolutionnaires sont intéressants à recueillir: nous ne nous sommes proposé ni de les réfuter ni de les défendre.
Cahen. — Lettres du xviir2 siècle. 20
pensez devoir nous instruire; aucun ne donne l'idée du mauvais état des affaires, et cela même y met le comble. C'est le moment où les écrivains patriotes devraient dénoncer nommément les membres corrompus qui, par leur hypocrisie, leurs manœuvres, trahissent le vœu, compromettent les intérêts de leurs commettants ; ils devraient publier hautement ce que vous nous dites du général ! : que fait-on de la liberté de la presse, si l'on n'emploie les remèdes qu'elle offre contre les maux qui nous menacent? Brissot paraît dormir; Loustallot est mort, et nous avons pleuré sa perte avec amertume; Desmoulins2 aurait sujet de reprendre sa charge de procureur général de la lanterne. Mais où est donc l'énergie du peuple? Necker est parti sans éclairer l'abîme des finances, et l'on ne se hâte pas de parcourir le dédale qu'il vient d'abandonner?... L'orage gronde, les fripons se décèlent, le mauvais parti triomphe, et l'on oublie que Y insurrection est le plus sacré des devoirs lorsque le salut de la patrie est en danger ! 0 Parisiens ! que vous ressemblez encore à ce peuple volage qui n'eut que de Y effervescence, qu'on appelait faussement Y enthousiasme ! Lyon est asservi 3; les Allemands et les Suisses y régnent par leurs baïonnettes au service d'une municipalité traîtresse, qui s'entend avec les ministres et les mauvais citoyens. Bientôt il n'y aura plus qu'à pleurer sur la liberté, si l'on ne meurt point pour elle. On n'ose plus parler, dites-vous, soit; c'est tonner qu'il faut faire. Réunissez-vous avec ce qui peut exister d'honnêtes gens, plaignez-vous, raisonnez, criez, tirez le peuple de sa léthargie, découvrez les dangers qui vont l'accabler, et rendez le courage à ce petit nombre de sages députés qui reprendraient bientôt l'ascendant si la voix publique s'élevait pour les soutenir.
i. La Fayette devenait suspect aux révolutionnaires.
2. Sur Brissot, voir page 355, note 5. — Loustallot, un des meilleurs journalistes du temps, venait de mourir à l'âge de vingt-huit ans.
— Camille Desmoulins (i7*>o- 179/4), le plus célèbre des journalistes de l'époque, avait rédigé, en prenant le
titre de Procureur de la Lanterne, un pamphlet intitulé la Lanterne aux Parisiens. On sait que les lanternes de Paris pouvaient aisément servir de potence.
3. Allusion à la formation d'un camp sous Lyon, destiné par le gouvemementà tenir la population en respect.
Je ne saurais vous entretenir de notre vie et de nos courses champêtres ; la république n'est point heureuse ni assurée, notre félicité en est troublée; nos amis apostolisent avec un zèle qui serait suivi de succès s'ils pouvaient l'exercer dans le même lieu durant quelque temps.