‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 314 sur 381 · Nabucbodonosor · texte numérisé non relu

Nabucbodonosor

Dites-moi pourquoi je vous conte cela? Il n'y a rien de si misérable que la conclusion ; la voici : c'est que je n'irai point à Paris, cet hiver, et que je n'y puis point aller; je ne sais si cette conséquence est bien ou mal amenée, mais c'est ma résolution. Je suis fâché qu'il me soit impossible d'être, cet été, en Provence, car j'aurais été vous voir, et je vous aurais fait compagnie. Je suis bon dans la solitude, ou excessivement mauvais, car je cause éternellement: le petit chevalier1 pourra bien vous le dire.

Il vient fort souvent, et il veut bien me témoigner qu'il ne s'ennuie pas avec moi ; je lui en sais très bon eré. J'aime sa raison naissante, et sa jeunesse naïve; la vérité de son esprit, de son cœur, de ses manières, me touche toujours beaucoup. Je lui trouve dans l'humeur quelque chose des Riquetti2, qui n'est point conciliant; mais il a bien envie de se faire estimer; cela le corrigera...

S'il aimait un peu plus à lire, je le trouverais trop parfait ; mais il faut dire, comme Mme de Sévigné du jeune marquis de Grignan : Sa jeunesse lui fait du bruit! Mais ce bruit se dissipera, et toutes choses auront leur temps.

L'histoire de France, que vous lui conseillez, est une lecture essentielle ; il est honteux de l'ignorer, c'est contre toute bienséance ; il n'y a qu'une réponse à faire, c'est que cette même histoire est extrêmement sèche3, qu'elle ne l'amuserait point, et vous savez à merveille qu'une lecture qui ennuie n'est pas une lecture utile; tout passe comme sous les yeux d'un homme qui rêve ou qui sommeille. Lorsqu'il pourra sai»ir ce qu'il y a d'important, la suite du gouvernement, ses variations et leurs causes.

i. Frère du marquis, le chevalier Louis-Alexandre avait alors seize

.ans : il était entré depuis troi^ ans dans le régiment de Vauvenargues, le régiment du Roi.

2. CTesl le nom héréditaire <lr cette famille florentine, qui prit, en Provence le nom de la terre de Mirabeau. — Sur le caractère des Riquetti, voir la notice de la page5oo.

:'.. Ce jugement semblera étrange, à bon droit. Nous rappellerons que l'histoire de France n'avait pas

alors sa place dans l'enseignement : au reste, historiens et éducateurs, lidèles aux traditions de l'antiquité, regardaient surtout l'histoire comme une collection de faits mémorables, propres à inspirer le courage et la vertu. Toutelois, même à ce compte, il semble qu'on eût pu trouver notre histoire aussi riche que celle de Rome ou de la Grèce, encoreque nos grands hommes n'eussent point trouvé de Plutarque.

les intérêts actuels, les droits des conditions, leur origine, leurs rapports, leurs fortunes diverses, et les principes de toutes ces choses, le goût lui en viendra, et il vous sera facile de l'en instruire vous-même; quinze jours de conversations vous suffiront pour cela. On pourrait même lui dicter et lui faire écrire à mesure ; mais il faut commencer, je crois, par lui donner le goût de lire, et ne lui mettre dans les mains que des livres qui ont de l'intérêt; par exemple, j'aurais voulu lui donner les Vies de Plutarque, mais elles ne sont point ici. C'est une lecture touchante, j'en étais fou à son âge ; le génie et la vertu ne sont nulle part mieux peints ; l'on y peut prendre une teinture de l'histoire de la Grèce, et même de celle de Rome. L'on ne mesure bien, d'ailleurs, la force et l'étendue de l'esprit et du cœur humains que dans ces siècles fortunés ; la liberté découvre, jusque dans l'excès du crime, la vraie grandeur de notre âme ; là, la force de la nature brille au sein de la corruption ; là, paraît la vertu sans bornes, les plaisirs sans infamie, l'esprit sans affectation, la hauteur sans vanité, les vices sans bassesse, et sans déguisement. Pour moi, je pleurais de joie, lorsque je lisais ces Vies] je ne passais point de nuit sans parler à Alcibiade, Agésilas et autres; j'allais dans la place de Home pour haranguer avec les Gracques, et pour défendre Gaton, quand on lui jetait des pierres. Vous souvenez-vous que César voulant faire passer une loi trop à l'avantage du peuple, le même Caton voulut l'empêcher de la proposer, et lui mit la main sur la bouche pour l'empêcher de parler1 ? Ces manières d'agir, si contraires

i. « Le tribun Métellus, soutenu par César, , alors préteur, proposait une loi qui rappelait en Italie Pompée et son armée, sous prétexte que Catilina faisait courir de graves dangers à la république, en réalité pour investir Pompée d'une autorité absolue. Caton vient au Forum assisté d'un autre tribun Minucius Tbermus pour s'opposer à la loi.

Il empêche d'aboro le greffier de donner lecture de la proposition ; puis Métellus en avant pris le texte ♦■ntre les mains, il le lui arracha.

Enfin, Métellus voulant en citer la teneur par cœur, Minucius Thermus lui met la main sur la bouche pour l'empêcher de parler, Métellus fait alors évacuer le forum par la force : tout le monde s'enfuit. Caton seul demeure immobile au milieu d'une grêle de pierres et de bâtons quipleuvaient sur sa tête. »

Tel est le récit de Plutarque, sans la Vie de Caton le Jeune : on voit que Vauvenargues commet une légère erreur en rappelant cette aventure.

VAUVENARGUES. 4 i .»

à nos mœurs, faisaient grande impression sur moi. Il me tomba, en même temps, un Sénèque dans les mains, je ne sais par quel hasard; puis, des lettres de Brutus à Cicéron, dans le temj5s qu'il était en Grèce, après la mort de César : ces lettres sont si remplies de hauteur, d'élévation, de passion, et de courage, qu'il m'était bien impossible de les lire de sang-froid ; je mêlais ces trois lectures, et j'en étais si ému. que je ne contenais plus ce qu'elles mettaient en moi; j'étouffais, je quittais mes livres, et je sortais comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d'une assez longue terrasse1, en courant de toute ma force, jusqu'à ce que la lassitude mît fin à la convulsion.

C'est là ce qui m'a donné cet air de philosophie, qu'on dit que je conserve encore, car je devins stoïcien de la meilleure foi du monde, mais stoïcien à lier; j'aurais voulu qu'il marri va t quelque infortune remarquable. pour déchirer mes entrailles, comme ce fou de Caton2. qui fut si fidèle à sa secte. Je fus deux ans comme cela, et puis, je dis à mon tour, comme Brutus ; 0 vertu! tu n'es qu'un fantôme! Cependant, cet aimable stoïcien, que sa constante vertu, son génie, son humanité, son inflexible courage me rendaient infiniment cher, m'a fait verser bien des larmes sur la faiblesse de sa mort ; c'est une extrême pitié de voir tant de vertu, tant de force et de grandeur d'àme vaincues, en un moment, par le plus léger revers, au milieu de tant de ressources, et de tant de faveurs de la fortune ! Mais n'est-ce pas une folie que de vous conter tout cela, et de prendre ce ton lugubre? Vous allez croire, sûrement, que je veux que votre frère devienne un stoïcien, et qu'il se tue, comme Caton, ou qu'il lise notre Sénèque! Ah! n'appréhendez pas cela; je ris, actuellement, de mes vieilles folies, et même des folies présentes. Je voudrais bien que cette lettre fût assez ridicule pour vous faire rire vous-même; mais je crains

i. Au château de Yauvenargues.

près d'Aix,

?.. Caton se perça 'le son épée quelque temps après la défaite irrémédiable du parti pompéien :

il ne mourut pas sur le coup et le médecin déclarait qu'on pouvait le sauver. Mais Caton, repoussant le médecin, se déchira les entrailles de ses mains et expira.

qu'elle n'ait que ce qui est nécessaire pour vous ennuyer un quart d'heure, car il faut bien cela pour la lire. Ce sont vos louanges qui me gâtent; il est juste que vous en souffriez; d'ailleurs, j'aime beaucoup mieux vous écrire rarement que retenir ma plume lorsqu'elle est en train d'aller; cela est plus conforme à ma paresse et plus commode aussi pour vous.

Adieu, mon cher Mirabeau; ne répondez rien à ceci; marquez-moi le temps qu'il fait, plutôt que d'entrer là dedans. Nous serons à Metz, le 7 ou le 8 du mois prochain ; je vous écrirai de là avec plus de modération, parce que je serai moins seul, et que j'y trouverai des gens avec qui je pourrai causer. Je ne sais si vous pourrez bien lire mon écriture; mes yeux sont, dans ce moment, dans un état pitoyable. Je vous embrasse tendrement.

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